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17 décembre 2025 3 17 /12 /décembre /2025 00:10

À la mi-décembre 2025, deux humoristes russes connus sous les pseudonymes de Vovan et Lexus — Vladimir Kouznetsov et Alexeï Stoliarov — ont publié un nouvel entretien piégé, cette fois avec Amanda Sloat, ancienne directrice principale pour l’Europe au Conseil de sécurité nationale des États-Unis sous l’administration Biden, directement responsable du dossier ukrainien au moment précédant l’invasion russe de février 2022.

 

Se faisant passer pour des interlocuteurs officiels, les deux farceurs ont obtenu de Sloat des propos d’une franchise inhabituelle. Elle y reconnaît notamment que la guerre en Ukraine aurait probablement pu être évitée si Kiev avait renoncé à son adhésion à l’OTAN lors des discussions diplomatiques de début 2022, ou lors des pourparlers d’Istanbul qui ont suivi les premières semaines du conflit. Elle admet également que les États-Unis n’avaient ni plan clair pour intégrer l’Ukraine à l’OTAN, ni réelle volonté d’explorer une option de neutralité, par crainte de céder un levier stratégique face à la Russie.

 

Ces déclarations ont été reprises par IntelliNews, un média économique libéral peu suspect de complaisance envers Moscou, et commentées notamment par le politologue Arnaud Bertrand, qui y voit l’illustration d’un refus occidental de renoncer à une option théorique — l’élargissement de l’OTAN — malgré le coût humain prévisible de ce choix. L’épisode s’ajoute à d’autres aveux tardifs, dont ceux de l’ancien secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg, reconnaissant que les préoccupations sécuritaires russes liées à l’élargissement de l’Alliance avaient joué un rôle central dans le déclenchement du conflit.

 

Cet entretien piégé n’apporte rien de fondamentalement nouveau à qui suit le dossier ukrainien avec un minimum de recul. Mais il a une valeur particulière : celle de faire tomber, l’espace d’un instant, le langage verrouillé de la communication officielle. Et ce relâchement révèle une mécanique plus profonde que ce conflit précis.

 

Les guerres modernes sont rarement présentées comme des choix. Elles apparaissent dans le discours public comme des fatalités : il n’y avait pas d’alternative, les événements nous y ont conduits, reculer aurait été pire. À force d’être répétée, cette rhétorique installe l’idée que la violence serait une conséquence presque naturelle des relations internationales, indépendante de la volonté humaine.

 

Pourtant, lorsqu’on observe de près la genèse des conflits prolongés, un autre schéma se dessine. Avant les bombes, avant les récits héroïques et la diabolisation de l’ennemi, il y a souvent une succession de décisions rigides, prises au nom de principes abstraits, de crédibilités à préserver, de lignes qu’on refuse de déplacer. Des décisions qui ferment progressivement l’espace du compromis, non parce qu’il serait immoral, mais parce qu’il deviendrait symboliquement coûteux.

 

Au départ, il n’y a pas la haine. Il y a la rigidité. Une posture figée, justifiée par le langage de la stratégie et de la fermeté. Elle se veut rationnelle, presque neutre. On ne cherche pas la destruction ; on refuse simplement de renoncer.

 

Puis la réalité entre en collision avec cette rigidité. Des morts. Des ruines. Des faits irréversibles. Et soudain, ce qui n’était qu’une option devient un fardeau moral. Car reconnaître qu’une autre voie était possible reviendrait à admettre que ces morts n’étaient pas nécessaires. Et cela, psychologiquement, politiquement, symboliquement, devient insupportable.

 

C’est là que le piège se referme.

 

Pour supporter le coût humain de la décision initiale, il faut la justifier après coup. Et pour la justifier, il faut transformer l’adversaire. Le rendre intrinsèquement mauvais. Le charger d’intentions totales. La haine devient alors fonctionnelle. Elle n’est pas un débordement émotionnel, mais une construction rationnelle. Une pièce essentielle du récit.

 

À partir de ce moment, la guerre change de nature. Elle n’est plus menée pour des objectifs concrets et limités — sécurité, frontières, garanties — mais pour préserver une identité morale. On ne combat plus pour gagner, mais pour avoir eu raison depuis le début. Toute négociation devient une faute. Toute nuance, une trahison. Toute désescalade, une insulte aux morts déjà tombés.

 

Plus la guerre dure, plus la haine devient nécessaire pour justifier sa durée. Plus elle devient nécessaire, plus toute sortie diplomatique devient impensable. Le conflit cesse d’être une affaire de sécurité pour devenir une affaire d’identité. Et les morts s’accumulent, non plus comme un moyen, mais comme un argument.

 

Comme si un terme usé pouvait contenir autant de morts.

 

Car ce mécanisme ne relève pas d’une perversité exceptionnelle. Il est profondément humain. Il repose sur une incapacité très ordinaire : celle de reconnaître une erreur quand son coût est devenu trop élevé pour être regardé en face. Les systèmes politiques adorent ce piège, parce qu’il dilue la responsabilité. Chacun peut dire qu’il n’a fait que suivre la logique des événements. Les événements, eux, deviennent une fatalité commode.

 

La tragédie ultime, c’est que ce cercle se pare ensuite des habits de la morale. On ne défend plus une stratégie, mais des valeurs. On ne protège plus des intérêts, mais une vision du monde. Et toute critique est disqualifiée avant même d’être examinée. Le doute devient suspect. La pensée devient une faute.

 

Pendant ce temps, les morts s’accumulent. Ils servent à fermer les portes qu’ils auraient dû ouvrir. Ils deviennent la raison pour laquelle on ne peut plus reculer. La vie humaine cesse d’avoir un poids individuel pour devenir une masse symbolique, invoquée pour justifier la continuation de ce qui la détruit.

 

Sortir d’un tel cercle exige une vertu rare : le courage de perdre la face pour sauver le réel. Accepter de dire : nous nous sommes trompés, et continuer aurait été pire. Cette phrase est politiquement coûteuse. Elle est moralement inconfortable. Mais elle est la seule qui rende aux morts leur dignité : celle de ne pas servir éternellement d’alibi.

 

Refuser ce courage, c’est préférer la cohérence du récit à la cohérence du monde. Et c’est ainsi que la folie, trop humaine, se perpétue — non par haine originelle, mais par incapacité à l’arrêter une fois qu’elle a trouvé sa justification.

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15 décembre 2025 1 15 /12 /décembre /2025 16:47

La fabrication du récit occidental

 

Il existe une force moins visible que les armées et plus décisive que les traités : la capacité de raconter une histoire que les autres finiront par croire. Les États-Unis l’ont comprise très tôt. Leur puissance n’a jamais reposé uniquement sur l’économie ou le militaire, mais sur ce tissu d’images, de mots, de mythes, de mensonges — appelons un chat un chat — qu’ils projettent comme une seconde atmosphère autour de la planète.

 

Cette faculté de raconter ne s’improvise pas. Elle s’est construite avec Hollywood, avec la publicité, avec les journaux, avec les radios, puis avec la télévision et les plateformes numériques. Chaque progrès technique devenait un prolongement naturel de la voix américaine. Le monde ne recevait pas seulement des films ou de la musique : il recevait un cadre mental. Une manière de percevoir le bien, le mal, le courage, l’ennemi, la liberté.

 

C’est ainsi qu’une scène comme celle du Tank Man pouvait être réorientée, resserrée, simplifiée, jusqu’à devenir un symbole parfait. Non pas mensonger dans son essence, mais arrangé dans sa forme. Et l’arrangement, dans ce domaine, compte parfois plus que la vérité. Il suffisait de couper la moitié du film, d’oublier l’échange, de ne garder que la posture : un homme face à un char, signe clair, lisible, reproductible. La version complexe, elle, ne servait pas le récit.

 

La Chine n’est pas un cas isolé.

 

D’autres pays ont été façonnés par ce prisme. Le Moyen-Orient, l’Amérique latine, l’Afrique : autant de régions dont les images ont été filtrées, triées, polies pour correspondre à des scénarios familiers. L’allié apparaît raisonnable. L’adversaire semble brutal. L’ambiguïté disparaît. Le monde se range dans des cases.

 

On l’a vu au Chili, où le renversement d’Allende fut longtemps présenté comme un « rétablissement de l’ordre », malgré les morts et la dictature qui suivirent.

On l’a vu en Irak, où l’invasion de 2003 fut emballée dans le récit des « armes de destruction massive », que personne ne trouva jamais.

On l’a vu en Afghanistan, où vingt ans d’intervention furent racontés comme une défense de la liberté, alors que le pays revenait exactement au point de départ, sans que le récit dominant n’en soit réellement ébranlé.

 

Trois narrations arrangées, trois réalités remodelées, trois mondes expliqués selon une grille qui n’était pas la leur.

 

Cette mécanique tient parce que l’Occident a longtemps monopolisé l’outil décisif : raconter en premier.

Celui qui parle en premier impose la forme que les autres devront épouser.

La Chine, elle, parle moins. Ou autrement. Elle fabrique des villes, mais pas des fables. Et dans un monde saturé de récits, ce silence narratif passe pour une menace.

 

Le récit occidental n’est pas seulement une production culturelle, c’est une stratégie. Une manière de stabiliser son rôle dans le monde. Une façon d’empêcher les autres de définir eux-mêmes leur place. Les États-Unis ont compris que l’opinion mondiale est un territoire, et qu’il faut l’occuper avant qu’un rival n’y plante son drapeau.

 

Alors, des épisodes complexes deviennent des paraboles. Des conflits internes deviennent des drames moraux. Des hésitations humaines deviennent des preuves irréfutables. Le réel se rétrécit pour entrer dans le cadre. Le monde apprend à lire les événements selon un alphabet préparé pour lui.

 

Ce qui frappe, c’est la constance. Le récit américain change de décor, jamais de structure. Il propose toujours les mêmes personnages : l’individu courageux, l’autorité opaque, la liberté menacée, l’ordre à restaurer. Chaque fait, tôt ou tard, trouve sa place dans ce canevas.

 

Le résultat est clair : les États-Unis n’ont pas seulement influencé le monde, ils ont influencé la manière dont le monde se raconte. Les indignations suivent leurs codes. Les admirations aussi. Les catégories morales penchent instinctivement de leur côté.

 

Et pendant ce temps, Shenzhen grandit sans récit, et l’homme face au char parle à un soldat qu’on ne veut pas montrer. Le réel avance, mais l’histoire qu’on en retient s’écrit ailleurs.

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15 décembre 2025 1 15 /12 /décembre /2025 05:29

Il arrive que les grands artistes parlent comme des douaniers. Ils gardent la frontière d’un monde qu’ils ont contribué à bâtir, et regardent d’un œil soupçonneux ce qui arrive sans passeport. Bruno Walter, immense musicien, parle du jazz ainsi : comme d’un corps étranger, bruyant, répétitif, vulgaire — une musique qui flatterait des instincts bas et révélerait quelque chose de peu reluisant sur notre civilisation.

 

Le plus troublant n’est pas le rejet. On a le droit de ne pas aimer. Le plus troublant, c’est l’assurance. Cette certitude tranquille que le jugement est déjà fait, que la hiérarchie est claire, que l’histoire a rendu son verdict avant même d’avoir écouté.

 

Le jazz, réduit à ses caricatures sonores, devient un symptôme : percussions monotones, cuivres criards, excitation primaire. Une musique du corps opposée à une musique de l’esprit. Vieille opposition. Très confortable. Elle permet surtout de ne pas entendre ce qui dérange vraiment.

 

Car le jazz n’est pas une dégradation : c’est un déplacement. Il retire la musique de son piédestal pour la remettre dans le temps réel. Il ne promet ni noblesse ni permanence. Il propose autre chose : l’attention, le risque, la réponse immédiate à l’autre. Une pensée sans filet. Une architecture qui accepte de trembler. Né de l’exil, de la violence et du manque, il s’invente sans autorisation, dans les marges, avec les moyens du bord. Improviser n’y fut jamais un luxe esthétique, mais une nécessité vitale.

 

Comparer le jazz à la caricature est révélateur*. La caricature exagère pour faire apparaître les lignes de force. Elle n’est pas inférieure à la peinture académique ; elle joue sur un autre plan. Picasso l’avait compris. Beaucoup de musiciens classiques, moins.

 

Ce que certains appellent « danger » n’est souvent que la perte du contrôle symbolique. Une musique qui ne demande pas la permission, qui se transforme sous les doigts, qui refuse d’être fixée une fois pour toutes, met en crise les systèmes fondés sur l’autorité, la partition, la révérence.

 

Car le jazz n’a jamais progressé par consensus. Il a avancé par scandales. Bebop contre swing. Free contre bop. Électrique contre acoustique. Chaque fois, des gardiens ont crié à la trahison. Chaque fois, l’histoire a répondu par un élargissement. Le jazz n’a pas grandi en rassurant, mais en déplaçant les lignes, en forçant l’écoute à se réajuster.

 

Ironie supplémentaire : aujourd’hui, le jazz a ses traités, ses conservatoires, ses diplômes. Ils sont utiles, parfois brillants, mais souvent en léger décalage avec la réalité vivante de cette musique. Le danger n’est pas que le jazz entre dans les institutions. Le danger, c’est qu’il s’y installe comme chez lui. Qu’il se mette à enseigner des réponses au lieu de cultiver des questions. Qu’on apprenne à bien jouer avant d’apprendre à écouter. Qu’on confonde fidélité et obéissance.

 

Des figures comme Wynton Marsalis incarnent cette tension. Musicien immense, culture admirable, exigence irréprochable — mais aussi vision normative : un âge d’or, une grammaire correcte, une idée arrêtée de ce que le jazz devrait être. Le jazz comme patrimoine à conserver plutôt que comme question à relancer. Position respectable, mais position tout de même, et profondément étrangère à une musique qui n’a jamais cessé de se réinventer contre ses propres certitudes.

 

Il y a là une ironie douce-amère : des artistes qui ont eux-mêmes participé à des bouleversements deviennent les gardiens de l’ordre qu’ils ont contribué à fissurer. L’esprit reste brillant, mais l’écoute se raidit.

 

Le génie n’immunise pas contre les angles morts. Et l’histoire de la musique avance souvent grâce à ces formes qu’on accuse d’abaisser, alors qu’elles déplacent simplement le centre de gravité. Le danger, au fond, n’est pas le jazz. C’est de croire que l’art doit rester à sa place.

 

*  https://www.facebook.com/reel/2331695777293009/?fs=e&fs=e   

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14 décembre 2025 7 14 /12 /décembre /2025 17:43

– Shenzhen, la ville que personne n’a regardée

 

À l’autre bout du pays, loin de la place où un tank s’est immobilisé devant un homme, une ville naissait dans un silence que personne ne remarquait. Shenzhen, en 1980, n’était qu’un bout de terre au bord de la mer, une frontière discrète, une zone de poussière et de chemins maigres. Rien qui annonce une transformation. Rien qui prépare l’esprit au basculement qui allait suivre.

 

Deng Xiaoping en fit une Zone économique spéciale, un laboratoire posé sur le bord du continent : laisser entrer le marché dans une enclave du socialisme pour voir ce que cela provoquerait. Personne ne pouvait deviner que cette décision ferait surgir, en quelques décennies, l’une des croissances urbaines les plus fulgurantes de l’histoire humaine.

 

Shenzhen ne grandit pas : elle explose. Chaque année ajoutait des rues, des tours, des usines, des ateliers, des ports, comme si le temps s’était contracté autour de cette bande de terre. Un plan esquissé un soir devenait un chantier le matin suivant. On y voyait des idées devenir objets avant même qu’on ait eu le temps de les nommer. La ville avançait avec une détermination brute, sans discours, sans mythe, sans morale attachée à ses révolutions successives.

 

On raconte souvent que la modernité naît d’un esprit libre, d’une société ouverte, d’une démocratie confiante. Shenzhen ne s’est pas préoccupée de ces théories. Elle a simplement fabriqué, assemblé, expérimenté. Elle a lancé des entreprises qui allaient devenir des géants. Elle a produit des innovations qui allaient s’étendre au monde entier sans que personne ne sache d’où elles venaient vraiment.

 

Pendant ce temps, ailleurs, on fixait encore l’image du Tank Man comme preuve d’une Chine immobile, figée dans l’autorité, incapable de respirer autrement que par la contrainte. Cette image ne correspondait déjà plus au pays réel. Une Chine nouvelle, effervescente, surgissait dans le sud : rapide, désordonnée, productive. Mais personne ne regardait de ce côté. Le récit du pays restait accroché, par opportunisme, au symbole figé plutôt qu’à la ville en plein mouvement.

 

Shenzhen avançait sans témoin. Ses rues changeaient trop vite pour être racontées. Sa vitalité échappait aux catégories occidentales. Elle n’offrait ni héros ni victimes. Elle ne contenait pas de symbole simple. C’était une ville qui n’entrait dans aucun récit importé, et peut-être pour cette raison n’a-t-elle jamais trouvé sa place dans l’imaginaire mondial.

 

On parlait de Beijing. On parlait du Parti. On parlait de répression, de contrôle, de peur. Pendant ce temps, Shenzhen construisait des ateliers ouverts jour et nuit, des portiques de fret, des laboratoires où des milliers d’ingénieurs, de techniciens, d’ouvriers inventaient une Chine qui ne ressemblait à aucune autre.

 

Dans cet écart se trouve peut-être la clef : le pays qui fascine et inquiète le monde n’est pas celui qui grandit dans les discours, mais celui qui prend forme dans les ateliers, les usines, les laboratoires. Une Chine qui fait plutôt qu’elle ne dit. Une Chine qui n’essaie pas de convaincre, mais de produire. Une Chine sans récit — et c’est peut-être cela qui la rend illisible.

 

Shenzhen n’a jamais été un symbole. Elle a été un mouvement.

Et les mouvements, quand ils ne s’habillent pas de phrases, échappent au regard.

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14 décembre 2025 7 14 /12 /décembre /2025 00:00

Les textes qui vont suivre — dix au total — sont nés d’un malaise plus que d’une thèse. D’une question qui ne me quitte pas.

 

Pourquoi certains récits tiennent-ils si longtemps, même lorsque le réel les contredit, tandis que d’autres sont effacés presque aussitôt ? Pourquoi l’Occident continue-t-il à se penser comme le centre du monde, alors que le monde avance ailleurs, autrement, sans lui demander la permission ? Pourquoi certaines images deviennent-elles des symboles, et pourquoi ce qu’elles dissimulent importe-t-il parfois davantage que ce qu’elles montrent ?

 

Je n’écris pas pour expliquer, encore moins pour convaincre. J’écris pour regarder de plus près, pour déplacer légèrement le regard, là où le récit se fissure, là où le réel résiste.

 

Les textes prennent la forme de chapitres, ponctués de deux interludes. Non pour ajouter un commentaire, mais pour suspendre le mouvement, laisser affleurer ce qui échappe au discours.

 

Je publierai l’ensemble un à un, comme un feuilleton. Chaque texte peut se lire séparément, mais tous dialoguent entre eux.

 

Le reste appartient à celles et ceux qui prennent le temps de lire.

 

 

Face à l’ordre du monde


Chapitre 1 – L’homme, le tank, et ce qu’on ne montre pas

 

Le tank avance doucement, avec cette lenteur contrainte qui n’appartient ni à la machine ni à l’homme qui la conduit, marque un arrêt, tente un léger contournement. Rien de spectaculaire : un mouvement simple, presque enfantin dans sa maladresse. Quelqu’un, derrière le blindage, cherche à éviter l’irréparable. Le tank suit une ligne prudente. On devine une main qui hésite, un réflexe appris ailleurs que sur un champ de bataille. Dans ce déport minuscule, c’est un être humain qui affleure. L’homme dans le tank ne cherche pas l’affrontement ; il cherche à éviter le pire.

 

L’autre, celui qui se trouve sur la place, avance avec assurance. Il tient un ou deux sacs, comme s’il revenait de faire ses courses. Le tank s’est arrêté. Le silence tient un instant. Il pose une main sur le blindage, comme pour vérifier qu’il y a bien quelqu’un derrière. Puis il grimpe. Ses mouvements sont simples, mesurés. Pas de défi, pas de geste théâtral. Il cherche seulement à parler à celui qui a retenu son geste.

 

Arrivé au sommet, il se penche vers l’écoutille. Le conducteur l’entrouvre. Deux visages se retrouvent très proches. Ils échangent quelques mots. On ne saura jamais lesquels. Rien dans leurs attitudes n’évoque la colère ou la menace. L’un pose une question, l’autre répond. Pendant quelques secondes, ce blindé n’est plus une machine mais un lieu de conversation. Un point fixe au milieu du chaos.

 

Le manifestant incline légèrement la tête, comme s’il avait compris quelque chose. Le soldat reste concentré sur sa tâche, retenu dans un rôle dont il ne semble pas maître. Deux hommes, face à face, tentent simplement de se situer dans un moment qui les dépasse.

 

Deux hommes surgissent, attrapent le manifestant et l’éloignent sans brutalité. On ignore s’il s’agissait de policiers en civil ou d’agents de la sécurité. Le conducteur referme l’écoutille. Le tank demeure immobile. La scène se défait aussi vite qu’elle s’était formée.

 

Cette seconde moitié de la séquence n’apparaît presque jamais dans les images diffusées. On ne retient que l’approche, jamais l’échange. Le récit s’est figé sur la version la plus simple : un homme debout face à un tank. La montée, les mots, la retenue du soldat ont été effacés. Non par accident, mais parce qu’ils dérangeaient la forme qu’on voulait donner au symbole. On garde l’ombre, pas la lumière. On garde l’idée d’un affrontement, pas celle d’un échange.

 

Cette rencontre pourtant — brève, fragile, incomplète — continue de vibrer dans les interstices de l’Histoire : un instant où deux êtres, séparés par un blindage, ont tenté de rester humains. En aurait-il été de même chez nous ?

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11 décembre 2025 4 11 /12 /décembre /2025 23:21

On croit souvent qu’il suffit de changer quelques mots pour faire vaciller un peuple. Rebaptiser Noël en “Fêtes d’hiver”, remplacer la crèche par une installation lumineuse, troquer la liturgie contre un jingle. On imagine qu’en neutralisant les signes, on neutralise aussi ce qu’ils portent. Comme si le temps lui-même pouvait être vidé de sa mémoire.

 

Pourtant, sous la surface repeinte, demeure une pulsation plus ancienne que toutes nos querelles. Avant que la chrétienté n’y dépose un enfant, Noël n’était qu’un souffle venu du fond des âges : Sol Invictus, le soleil qui ne se laisse jamais vaincre. Une célébration primitive, presque instinctive, où l’humanité retenait son souffle en attendant que la lumière revienne enfin grignoter l’obscurité. Rien de dogmatique, simplement un soulagement, presque animal, qui remonte du fond des saisons.

 

Et il faut dire qu’aucune époque ne laisse Noël en paix. Chaque puissance, chaque récit dominant, chaque idéologie qui se croit née pour durer s’y est frottée. L’Église catholique l’a adopté, absorbant le vieux rite solaire pour en faire le théâtre d’une naissance qui transformait moins le ciel qu’elle ne réorientait les hommes. Plus tard, d’autres forces ont cherché à y sceller leur marque. Même les nazis ont tordu la fête jusqu’à la défigurer, tentant de remplacer l’espérance par l’adhésion, l’enfant par le Führer (!), la lumière par un emblème. Comme si posséder Noël, même altéré, garantissait un droit sur les âmes.

 

Chaque régime, chaque époque, chaque système qui se croit maître du sens essaie de greffer son récit sur cette fête. Non par amour du symbole, mais parce qu’un moment capable de rassembler des êtres qui ne pensent pas la même chose possède une force dangereuse : celle qui échappe.

 

Ce qui étonne aujourd’hui, c’est cette passion contemporaine pour l’aseptisation. Une volonté presque administrative d’aplanir les reliefs, de diluer les racines dans une neutralité universelle. Comme si l’héritage avait soudain mauvaise réputation. On polit les mots, on uniformise les rites, on repeint les symboles jusqu’à ce qu’ils n’offensent plus personne, quitte à ne plus rien signifier. Mais un peuple trop lissé finit par se dissoudre. Peut-être est-ce cela que certains espèrent : non plus des hommes enracinés, mais une poussière humaine, mobile, interchangeable, prête à consommer plutôt qu’à transmettre.

 

Cette manie d’accuser ou de purifier, de soupçonner ou d’effacer, revient à oublier que les fêtes survivent aux pouvoirs qui les manipulent. Elles se modifient, elles se régénèrent, elles reprennent leur cours dès que la peur se retire. Et malgré toutes les torsions idéologiques ou commerciales, Noël continue de toucher même celles et ceux qui n’y croient pas.

 

Les athées eux-mêmes — souvent plus lucides que beaucoup de fidèles — demeurent émus à l’approche de cette date. Non par adhésion au récit sacré, mais parce que quelque chose en eux reconnaît la texture particulière du moment : une lumière plus fragile, une lenteur inattendue, une nostalgie qui n’a pas besoin de croyance pour se dire.

 

C’est sans doute là que réside son indestructibilité : avec ou sans foi, Noël demeure ce lieu où l’humanité accepte de suspendre le tumulte, de partager un peu de chaleur, de se souvenir qu’elle ne tient debout que grâce à ce qui la dépasse. Les empires tombent, les récupérations passent, les idéologies s’érodent… et pourtant Noël revient, têtu, comme un instinct profond.

 

Un moment de l’année que personne n’a jamais vraiment réussi à posséder, parce qu’il touche ce que nous avons de plus commun : le désir de lumière au cœur du froid.

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10 décembre 2025 3 10 /12 /décembre /2025 16:28

On parle beaucoup de l’intelligence artificielle comme d’un outil technique, d’un danger potentiel ou d’un accélérateur de productivité. On parle moins de ce qu’elle change dans notre manière de penser. Car l’IA possède une vertu discrète : elle élargit le regard. Dans un monde saturé d’opinions rapides, elle opère un léger déplacement, un mouvement latéral qui nous arrache à nos certitudes. Elle ouvre une fenêtre dans un mur que l’on croyait intact.

 

Ce n’est pas qu’elle pense mieux que nous.

Elle opère autrement : plus vite, plus large.

Elle explore là où nous n’irions pas spontanément, par manque de temps, de méthode ou d’imagination.

 

Un esprit humain travaille avec ce qu’il a : des lectures accumulées, quelques intuitions, des habitudes intellectuelles. L’IA, en quelques minutes, peut fouiller un territoire qui nous demanderait des heures ou des jours. Elle met côte à côte des idées que nous n’aurions jamais songé à rapprocher. Elle permet ce geste devenu rare : se décentrer.

 

Encore faut-il accepter ce déplacement.

Car l’IA met en lumière nos angles morts. Elle révèle les raccourcis devenus invisibles, les croyances confondues avec des faits, les impulsions idéologiques qui orientent nos jugements. Elle rappelle que regarder vraiment exige parfois de quitter son propre cadre.

 

Pour le journalisme, la recherche, l’analyse, c’est une révolution.

L’IA accélère la documentation, multiplie les hypothèses, met en tension des éléments que l’urgence empêche souvent d’examiner. Elle ne remplace pas le journaliste : elle agrandit son terrain, offre une profondeur de champ nouvelle. Elle redonne du temps à la réflexion, cet espace que l’actualité dévore en permanence.

 

Mais son rôle change radicalement lorsqu’on passe à l’écriture personnelle, littéraire, intime.

Là, l’IA cesse d’être une fenêtre. Elle devient un outil de justesse.

Pour ma part, je l’utilise comme j’ai vu travailler les correcteurs dans les projets d’édition auxquels j’ai participé. Mon expérience est modeste — quelques textes publiés (merci Normand Baillargeon!) dans des collectifs — mais suffisante pour avoir observé cette étape incontournable du polissage. Syntaxe, fautes, maladresses : l’IA excelle dans cet artisanat-là. Elle lit attentivement. Elle repère ce qui cloche. Elle redresse sans dénaturer.

Un correcteur à domicile, patient, infatigable. Un luxe encore inimaginable il y a quelques années.

 

Et parfois, c’est l’inverse :

celui qui écrit corrige la machine, lui rappelle le rythme d’une phrase, la nuance d’un sens, le souffle d’une idée. L’IA assiste, mais elle n’apprend pas vraiment ; c’est encore l’humain qui veille à la justesse.

 

Et l’IA ne dispense certainement pas de posséder une culture.

Elle met des outils à portée de main, mais elle ne donne pas la main qui les tient. Sans culture, elle n’est qu’un miroir flou ; avec elle, elle devient une lentille. C’est notre bagage — nos lectures, nos expériences, nos doutes — qui permet de distinguer l’utile du leurre, la nuance de l’apparence, la justesse du bruit. L’IA ne remplace pas la culture : elle révèle celle que l’on a, ou celle qui manque.

 

Mais elle ne va pas plus loin.

Les textes que j’écris, même clarifiés grâce à son aide, restent les miens : ils portent ce que je pense, ce que je crois, ce que je sens. L’IA n’entre pas dans ce noyau. Elle ne touche ni à la voix intérieure, ni à ce lent travail où une intuition cherche sa forme, où un souvenir devient phrase, où une émotion trouve son rythme. Elle m’aide à mieux dire — elle ne dit jamais à ma place.

 

Dans la pensée, l’IA élargit.

Dans la littérature, elle accompagne.

Et c’est dans cet écart que se dessine la frontière essentielle : comprendre le monde demande parfois une fenêtre, mais l’habiter demande une voix.

 

L’IA nous aide à penser ; elle ne peut pas penser en nous.

Elle éclaire le chemin ; elle ne le parcourt pas.

Elle ouvre les fenêtres ; elle ne respire pas pour nous.

 

C’est peut-être là son véritable don : non pas remplacer l’esprit humain, mais le dégager. Lui permettre d’abandonner le laborieux pour se consacrer à l’essentiel — la clarté, la nuance, la justesse, et cette part irréductible de vérité que seule une voix peut offrir.

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3 décembre 2025 3 03 /12 /décembre /2025 12:41

On parle des fake news comme d’un virus moderne, une peste numérique que seuls des filtres, des labels, des autorités vigilantes pourraient contenir. Les gouvernements s’agitent, les plateformes hésitent, les experts multiplient les diagnostics. Dans l’air flotte cette idée étrange qu’en contrôlant l’entrée de l’information, on protégerait l’esprit de ceux qui la consomment. Comme si le problème naissait au niveau des contenus, et non dans la capacité des citoyens à les accueillir, à les disséquer, à les mettre en doute. On brandit la peur de la manipulation comme justification à une surveillance bienveillante, presque maternelle, qui déciderait pour chacun où se situerait le vrai.

 

Mais une démocratie qui croit devoir protéger les gens contre les mots est déjà une démocratie affaiblie. La vérité n’a jamais été un sceau administratif, ni la liberté un couloir gardé. Elles ne supportent ni la mise sous plastique ni la distribution au compte-gouttes. Elles vivent de confrontation, d’errances, de tentatives ; elles grandissent quand chacun s’en empare, non quand une autorité prétend les certifier. Or c’est justement ce courage-là qui s’effrite quand l’école devient une usine à compétences minimales, quand l’effort intellectuel se réduit à des fragments épars, quand l’imaginaire et la logique ne sont plus nourris. On accuse les “fausses nouvelles”, mais la véritable fragilité vient de plus loin : elle vient d’esprits qu’on n’a pas entraînés à traverser un texte, à le mettre en tension, à confronter une idée à une autre.

 

À cela s’ajoute un autre risque, plus discret mais tout aussi profond. Toute entreprise de contrôle ou de labellisation appelle des questions simples : qui déciderait ? Selon quels critères ? Qui nommerait les experts chargés d’accorder ou de retirer ce sceau de légitimité ? Même sans voir partout des conspirations, il suffit de regarder l’histoire pour comprendre qu’un système de certification, si vertueux et indépendant soit-il au départ, finit souvent par refléter les intérêts de ceux qui le pilotent. Une petite dérive ici, une pression là, une tentation d’exclure ce qui dérange…

 

Cette logique de labellisation participe, en profondeur, d’un nivellement par le bas. Une société qui croit disposer d’un repère officiel pour distinguer le vrai du faux se pense en sécurité. Et cette impression de sécurité agit comme un anesthésiant. La vigilance se relâche, la critique s’émousse, l’esprit finit par confondre confort et lucidité. À force de s’en remettre à un tampon d’autorité, on glisse vers des consensus mous, sans aspérités, où la contradiction devient presque inconvenante. C’est là que les pouvoirs les plus autoritaires trouvent leur terreau : dans des citoyens désarmés par excès de confiance, et non par excès de liberté.

 

C’est ici que se tient ma position. La circulation de l’information — bonne, incertaine, contestable, bancale, voire fausse (on se souvient tous de la petite fiole brandie pour justifier la guerre en Irak ; quel média dominant a réellement émis des doutes sur cette mise en scène ? Et qu’aurait fait un média “labellisé” face à une telle pression ? La dynamique de meute joue souvent contre le doute.) — doit rester libre. Non par naïveté, mais parce qu’une société adulte ne craint pas d’entendre ce qui se dit. Ce qui la renforce, ce n’est pas un commissariat de la vérité, c’est une éducation solide, ambitieuse, qui forme des lecteurs exigeants, des citoyens capables de juger, d’argumenter, de résister. L’éducation libère parce qu’elle donne les outils nécessaires pour ne pas se laisser prendre aux filets du simplisme. Elle enseigne la nuance, l’hésitation fertile, la prudence devant l’évidence, le goût des sources.

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3 décembre 2025 3 03 /12 /décembre /2025 03:37

J’ai déjà écrit sur le sujet, mais il semble que le clou mérite encore quelques coups.

 

Il circule sur les réseaux sociaux une espèce de prose qui se croit dense parce qu’elle tape fort. Des paragraphes gonflés d’indignation, d’analogies approximatives, de certitudes jetées comme des pierres. À les lire, on sent surtout l’effort désespéré de donner du poids à une idée qui n’en a pas, comme si la violence du ton pouvait compenser l’absence de profondeur.

 

Cette rhétorique-là se contente de simplifier. Elle transforme la complexité du monde en petites scènes domestiques ou en disputes de couloir, pour que chacun puisse s’y reconnaître sans réfléchir. Elle remplace les causes par des humeurs, les faits par des images, la nuance par une mise en scène triomphante. C’est un théâtre où les héros et les monstres sont désignés à l’avance, où personne n’écoute personne, où la pensée sert d’alibi à l’émotion brute.

 

Le danger n’est pas seulement que ces textes soient mauvais. C’est qu’ils deviennent familiers. Leur logique est confortable, presque anesthésiante. Ils donnent à leurs lecteurs l’impression d’être lucides, alors qu’ils ne font que flatter leur fatigue. Ils rassurent : tout est simple, tout est clair, tout est joué. D’un côté les bons, de l’autre les mauvais. Et au milieu, une morale de poche, prête à l’emploi.

 

Mais penser demande autre chose. Un pas de côté. Une lenteur. Cette capacité rare d’accepter que la réalité excède nos métaphores, défie nos certitudes, se moque de nos colères. Penser, c’est résister à l’excitation permanente. C’est ne pas céder à cette facilité virale qui consiste à hurler avant d’avoir compris ce qu’on regarde.

 

Les réseaux sociaux ont inventé une sorte de bruit moral : une indignation rapide, reproductible, presque industrielle. Elle part d’un fait réel, parfois grave, puis le déforme jusqu’à ne plus garder que le contour de l’émotion. Ce qui était une question devient un verdict. Ce qui était un problème dérape en querelle. Et, dans ce glissement, la pensée se perd.

 

Il reste pourtant possible de réagir autrement. De refuser la dramaturgie automatique. De laisser la complexité respirer. De donner à la pensée un espace qui ne dépend ni du spectacle ni du rythme imposé par les algorithmes. C’est un effort, oui. Mais un effort qui sauve quelque chose de précieux : notre regard.

 

Car le monde ne se simplifie pas pour nous. Il n’attend pas nos métaphores. Il insiste, brut, contradictoire, traversé de forces qui exigent mieux qu’un résumé rageur. Et pour qui prend la peine de l’examiner sans le réduire, il se laisse parfois comprendre — par fragments, par éclats, comme une musique qui n’apparaît qu’à celui qui accepte d’écouter.

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2 décembre 2025 2 02 /12 /décembre /2025 10:37
La mémoire sous les pas 
La mémoire sous les pas 
La mémoire sous les pas 
La mémoire sous les pas 
La mémoire sous les pas 
La mémoire sous les pas 
La mémoire sous les pas 
La mémoire sous les pas 

C’est ma dernière journée en Chine après un séjour qui m’a paru étonnamment bref. Je me suis surpris à m’habituer vite au rythme du pays, à sa chaleur tranquille, à sa manière courtoise de recevoir. Une impression de familiarité qui s’est installée sans bruit.

 

J’ai pris une longue marche ce matin. Je suis parti du Monument aux Héros du Peuple, en face de Pudong, là où la ville rappelle encore le courage des shanghaiens qui ont tenu tête à l’invasion japonaise, aux bombardements qui ont ravagé la ville, et aux pressions exercées autrefois par les puissances étrangères présentes à Shanghai — britanniques, françaises et américaines, qui avaient établi leurs propres concessions dans la ville. Puis j’ai longé le Bund jusqu’à rejoindre Nanjing Road, la grande rue piétonne où se dresse le Peace Hotel avec sa façade indifférente au temps. En observant les immeubles, les panneaux publicitaires et les devantures de magasins, j’ai été frappé par la forte présence de marques étrangères. Elles semblent flotter dans le décor comme si elles avaient toujours été là, parfaitement intégrées au rythme de la ville.

 

Se succédaient Longines, Apple, KFC, McDonald’s, Mercedes, Samsung, Starbucks, Cartier, Omega, H&M, Dairy Queen, et tant d’autres encore. Une enfilade presque ininterrompue de noms venus d’ailleurs, comme un fil lumineux déroulé le long des façades. On pourrait croire qu’ils ont poussé ici naturellement, tant ils semblent faire partie du paysage. Cette cohabitation entre influences venues d’ailleurs et mémoire locale m’a fait réfléchir.

 

Il y a des villes où la mémoire reste vivante, même quand les immeubles veulent raconter autre chose. À Shanghai, on sent cette présence du passé sous les pas : les anciennes concessions, les façades d’influence européenne, ces traces encore visibles du temps où la ville était morcelée. Autour d’elles se mêlent aujourd’hui les marques étrangères, comme une continuité inattendue de cette histoire.

 

Et surtout, les Chinois n’ont rien oublié. Ils gardent en eux une mémoire longue, précise, des invasions, des occupations, des humiliations. Ce n’est pas une rancœur, mais une lucidité héritée. Une manière de dire : « Nous savons d’où nous venons. »

 

Cette mémoire ne les enferme pas, elle les rend attentifs. Ils n’effacent pas le passé, ils le fréquentent. Ils avancent avec lui, sans s’y enchaîner. Et cette solidité silencieuse permet à la ville d’accueillir le monde entier sans perdre son axe.

 

Chez nous, la situation me semble un peu différente. On accueille très bien une certaine forme d’étranger : les marques américaines, européennes, japonaises, coréennes… bref, celles qui appartiennent déjà à notre imaginaire collectif. Elles arrivent sans résistance, comme si elles étaient déjà chez elles. Ce n’est pas l’extérieur qui dérange, mais l’extérieur qui ne nous ressemble pas. Dès que ce sont des entreprises chinoises qui veulent s’installer, là, soudain, c’est plus sensible. On parle d’influence, de menace, de déstabilisation. Et pourtant, ce ne sont que des acteurs économiques parmi d’autres.

 

Cela dit quelque chose de profond : notre rapport à l’étranger n’est pas fondé sur le réel, mais sur l’habitude. Ce que nous connaissons nous rassure. Ce que nous n’avons pas encore apprivoisé nous inquiète. Et derrière tout ça, il y a peut-être une mémoire moins solide, moins assumée que celle des peuples qui ont appris à regarder leur histoire droit dans les yeux.

 

Depuis des années, l’enseignement de l’histoire au Québec s’est affaibli. Programmes éclatés, progression floue, manuels parfois lacunaires, heures d’apprentissage trop rares pour construire un récit commun. On apprend des fragments, pas la continuité. On retient des dates, rarement la force qui les relie. Et un peuple dont la mémoire s’effrite devient vulnérable : les racines existent, mais elles sont superficielles.

 

Et un peuple mal enraciné sert trop bien le néolibéralisme. Quand la mémoire collective se délite, les individus perdent ce qui les reliait à plus grand qu’eux : un récit, un horizon, un sens commun. Sans cet ancrage, ils deviennent disponibles, interchangeables, prêts à suivre les flux plutôt qu’à les questionner. On les déplace plus facilement, on les isole plus facilement, on les transforme en consommateurs avant de les reconnaître comme citoyens. Leur histoire ne les protège plus : elle cesse d’être un repère, devient un décor. Alors le marché avance sans rencontrer de résistance véritable.

 

Et au-delà de l’économie et de la culture, il y a une portée politique à tout cela. Les peuples qui cultivent une mémoire solide apprennent à reconnaître les lignes de force qui traversent leur histoire. Ils distinguent ce qui les a fragilisés de ce qui les a renforcés. Ils savent lire les rapports de puissance avec clairvoyance. La mémoire devient une forme de souveraineté intérieure : elle permet de comprendre le présent à la lumière de ce qui a déjà été traversé. À l’inverse, un peuple qui connaît mal son propre passé devient dépendant des discours du moment. Il suit les vents dominants sans toujours comprendre d’où ils soufflent. L’amnésie collective ne fait pas disparaître les enjeux : elle les rend simplement plus difficiles à discerner, et c’est souvent là que les choix politiques se font par réflexe plutôt que par compréhension.

 

Les Chinois n’ont pas oublié ce qu’ils ont vécu. Nous, parfois, nous avons oublié ce qui nous a construits. Et c’est souvent quand la mémoire flanche que la peur prend le relais.

 

Une société qui sait vraiment d’où elle vient n’a pas besoin de choisir ses influences par réflexe défensif : elle peut accueillir, refuser, négocier — mais depuis un centre clair, un centre qui tient.

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