À la mi-décembre 2025, deux humoristes russes connus sous les pseudonymes de Vovan et Lexus — Vladimir Kouznetsov et Alexeï Stoliarov — ont publié un nouvel entretien piégé, cette fois avec Amanda Sloat, ancienne directrice principale pour l’Europe au Conseil de sécurité nationale des États-Unis sous l’administration Biden, directement responsable du dossier ukrainien au moment précédant l’invasion russe de février 2022.
Se faisant passer pour des interlocuteurs officiels, les deux farceurs ont obtenu de Sloat des propos d’une franchise inhabituelle. Elle y reconnaît notamment que la guerre en Ukraine aurait probablement pu être évitée si Kiev avait renoncé à son adhésion à l’OTAN lors des discussions diplomatiques de début 2022, ou lors des pourparlers d’Istanbul qui ont suivi les premières semaines du conflit. Elle admet également que les États-Unis n’avaient ni plan clair pour intégrer l’Ukraine à l’OTAN, ni réelle volonté d’explorer une option de neutralité, par crainte de céder un levier stratégique face à la Russie.
Ces déclarations ont été reprises par IntelliNews, un média économique libéral peu suspect de complaisance envers Moscou, et commentées notamment par le politologue Arnaud Bertrand, qui y voit l’illustration d’un refus occidental de renoncer à une option théorique — l’élargissement de l’OTAN — malgré le coût humain prévisible de ce choix. L’épisode s’ajoute à d’autres aveux tardifs, dont ceux de l’ancien secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg, reconnaissant que les préoccupations sécuritaires russes liées à l’élargissement de l’Alliance avaient joué un rôle central dans le déclenchement du conflit.
Cet entretien piégé n’apporte rien de fondamentalement nouveau à qui suit le dossier ukrainien avec un minimum de recul. Mais il a une valeur particulière : celle de faire tomber, l’espace d’un instant, le langage verrouillé de la communication officielle. Et ce relâchement révèle une mécanique plus profonde que ce conflit précis.
Les guerres modernes sont rarement présentées comme des choix. Elles apparaissent dans le discours public comme des fatalités : il n’y avait pas d’alternative, les événements nous y ont conduits, reculer aurait été pire. À force d’être répétée, cette rhétorique installe l’idée que la violence serait une conséquence presque naturelle des relations internationales, indépendante de la volonté humaine.
Pourtant, lorsqu’on observe de près la genèse des conflits prolongés, un autre schéma se dessine. Avant les bombes, avant les récits héroïques et la diabolisation de l’ennemi, il y a souvent une succession de décisions rigides, prises au nom de principes abstraits, de crédibilités à préserver, de lignes qu’on refuse de déplacer. Des décisions qui ferment progressivement l’espace du compromis, non parce qu’il serait immoral, mais parce qu’il deviendrait symboliquement coûteux.
Au départ, il n’y a pas la haine. Il y a la rigidité. Une posture figée, justifiée par le langage de la stratégie et de la fermeté. Elle se veut rationnelle, presque neutre. On ne cherche pas la destruction ; on refuse simplement de renoncer.
Puis la réalité entre en collision avec cette rigidité. Des morts. Des ruines. Des faits irréversibles. Et soudain, ce qui n’était qu’une option devient un fardeau moral. Car reconnaître qu’une autre voie était possible reviendrait à admettre que ces morts n’étaient pas nécessaires. Et cela, psychologiquement, politiquement, symboliquement, devient insupportable.
C’est là que le piège se referme.
Pour supporter le coût humain de la décision initiale, il faut la justifier après coup. Et pour la justifier, il faut transformer l’adversaire. Le rendre intrinsèquement mauvais. Le charger d’intentions totales. La haine devient alors fonctionnelle. Elle n’est pas un débordement émotionnel, mais une construction rationnelle. Une pièce essentielle du récit.
À partir de ce moment, la guerre change de nature. Elle n’est plus menée pour des objectifs concrets et limités — sécurité, frontières, garanties — mais pour préserver une identité morale. On ne combat plus pour gagner, mais pour avoir eu raison depuis le début. Toute négociation devient une faute. Toute nuance, une trahison. Toute désescalade, une insulte aux morts déjà tombés.
Plus la guerre dure, plus la haine devient nécessaire pour justifier sa durée. Plus elle devient nécessaire, plus toute sortie diplomatique devient impensable. Le conflit cesse d’être une affaire de sécurité pour devenir une affaire d’identité. Et les morts s’accumulent, non plus comme un moyen, mais comme un argument.
Comme si un terme usé pouvait contenir autant de morts.
Car ce mécanisme ne relève pas d’une perversité exceptionnelle. Il est profondément humain. Il repose sur une incapacité très ordinaire : celle de reconnaître une erreur quand son coût est devenu trop élevé pour être regardé en face. Les systèmes politiques adorent ce piège, parce qu’il dilue la responsabilité. Chacun peut dire qu’il n’a fait que suivre la logique des événements. Les événements, eux, deviennent une fatalité commode.
La tragédie ultime, c’est que ce cercle se pare ensuite des habits de la morale. On ne défend plus une stratégie, mais des valeurs. On ne protège plus des intérêts, mais une vision du monde. Et toute critique est disqualifiée avant même d’être examinée. Le doute devient suspect. La pensée devient une faute.
Pendant ce temps, les morts s’accumulent. Ils servent à fermer les portes qu’ils auraient dû ouvrir. Ils deviennent la raison pour laquelle on ne peut plus reculer. La vie humaine cesse d’avoir un poids individuel pour devenir une masse symbolique, invoquée pour justifier la continuation de ce qui la détruit.
Sortir d’un tel cercle exige une vertu rare : le courage de perdre la face pour sauver le réel. Accepter de dire : nous nous sommes trompés, et continuer aurait été pire. Cette phrase est politiquement coûteuse. Elle est moralement inconfortable. Mais elle est la seule qui rende aux morts leur dignité : celle de ne pas servir éternellement d’alibi.
Refuser ce courage, c’est préférer la cohérence du récit à la cohérence du monde. Et c’est ainsi que la folie, trop humaine, se perpétue — non par haine originelle, mais par incapacité à l’arrêter une fois qu’elle a trouvé sa justification.