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8 janvier 2026 4 08 /01 /janvier /2026 14:31

 

L’intelligence artificielle est entrée dans nos vies sans frapper. Elle s’est glissée dans les gestes ordinaires, dans les phrases qu’on écrit, dans les décisions qu’on délègue, parfois sans y penser. Elle calcule, suggère, anticipe. Elle va vite. Très vite. Et nous avec elle.

 

Parler de l’humain et de l’IA, ce n’est pas seulement parler de technologie. C’est parler de rythme, de fatigue, d’attention. De ce que l’on confie, de ce que l’on abandonne, de ce que l’on n’exerce plus. Ce n’est pas tant la machine qui interroge, que cet espèce de déplacement silencieux qu’elle provoque en nous.

 

Ces pistes de réflexions ne cherchent ni à condamner ni à glorifier. Elles partent de l’expérience. De ce que le corps sait avant les concepts. De ce qui résiste quand tout s’accélère. L’IA est ici un miroir, parfois trouble, parfois trop lisse, pour regarder autrement ce que signifie apprendre, comprendre, sentir, douter.

 

Ralentir juste assez pour percevoir ce qui se modifie dans notre manière d’être au monde. Ce qui s’use. Ce qui se renforce. Ce qui risque de se perdre sans bruit.

 

 

On s’est mis à croire que le but suffisait. Qu’il fallait atteindre, produire, conclure. Comme si le chemin n’était qu’un délai gênant entre le désir et sa satisfaction. Cette obsession du résultat traverse notre époque comme une évidence non questionnée. Pourtant, le chemin n’est pas un simple intervalle temporel : il transforme celui qui le parcourt. Vouloir le supprimer, c’est vouloir le fruit sans l’arbre, la pensée sans la résistance du réel.

 

Le cerveau, comme le corps, ne se développe pas dans la fluidité parfaite. Il a besoin d’obstacles, de lenteurs, d’erreurs répétées. L’erreur n’est pas une anomalie : elle est une condition. Sans elle, pas d’ajustement, pas de profondeur. À force de vouloir éliminer la difficulté, on fabrique des intelligences rapides mais cassantes, efficaces mais vulnérables à la moindre dissonance. Le caractère se forge dans l’épaisseur du temps, au contact du réel, là où la maîtrise se fissure.

 

Le temps est souvent perçu comme un obstacle alors qu’il est le véritable artisan du vivant. Rien d’essentiel ne naît immédiatement opérationnel. Ce qui dure a été frotté, contrarié, parfois blessé. La maturation est lente, silencieuse, presque invisible. La vouloir immédiate, c’est confondre vitesse et justesse.

 

Dans ce paysage, l’intelligence artificielle apparaît comme une promesse d’accélération totale. Elle va vite, toujours. Elle calcule sans fatigue, corrige sans affect, répond sans silence. Mais elle n’a pas de corps. Elle n’a pas traversé ce qu’elle sait. Elle n’a pas connu l’ennui qui précède parfois la compréhension, ni la gêne d’avoir eu tort, ni cette fatigue étrange qui accompagne certaines véritités. Elle sait dans un cadre préétabli, mais elle ne « devient » jamais.

 

Me vient à l’esprit la question de la compassion. Non comme valeur abstraite, mais comme phénomène vécu, comme émotion incarnée. Une résonance corporelle. Quelque chose en nous se met à vibrer au contact de la souffrance de l’autre. Elle ne se décide pas. Elle nous affecte avant que nous ayons le temps de comprendre. L’émotion fonctionne ainsi : elle n’est pas un bruit parasite dans le raisonnement, mais une information du corps. Elle signale, elle alerte, elle dérange. Elle introduit de l’opacité dans un monde qu’on souhaiterait être entièrement lisible. La machine reconnaît la douleur, la nomme, la simule dans le langage, mais ne vacille jamais. À force de privilégier des systèmes transparents, explicables, traçables, l’humain risque d’oublier que ne pas se comprendre complètement est une richesse. L’opacité intérieure est une réserve de transformation. Ce qui est trop clair, trop tôt, cesse de bouger, perd en vitalité.

 

Il y a dans l’expérience humaine quelque chose qui déborde. Pas un mystère spectaculaire, plutôt un excédent discret. Un « plus » difficile à nommer, mais sensible. Une présence dans le corps. Une vibration, parfois ténue, parfois insistante. Certains y voient une illusion, un effet secondaire de la complexité biologique. D’autres pressentent au contraire que ce « plus » n’est pas un ajout, mais un fond. Non pas quelque chose en trop, mais quelque chose d’antérieur.

 

Si l’on prend cette hypothèse au sérieux, alors la conscience n’est peut-être pas une propriété tardive de l’humain, ni une simple fonction du cerveau. Elle serait moins une intention qu’un principe en circulation. Une manière pour le réel d’être affecté, de répondre. Comme la causalité, qui relie sans vouloir, ou le principe de moindre action, par lequel la nature semble toujours chercher la voie la plus simple, sans calcul. Invisible, mais agissante.

 

Dans cette perspective, ce que certains nomment Dieu et que Spinoza appelait nature, cette « conscience universelle », ne serait ni un sujet qui pense ni une entité qui décide. Plutôt une présence sans projet, mais pas sans effets. Une activité continue, sans finalité morale. Une fécondité qui agit sans avoir besoin de sens pour produire du réel.

 

L’intelligence artificielle apparaît alors comme un miroir sophistiqué. Elle reflète nos structures de pensée, nos raisonnements, nos styles. Elle « pense » comme un reflet agit : par imitation. Mais le reflet dans un miroir n’est pas incarné. Il n’a ni poids ni fatigue. Même lorsqu’elle apprend à apprendre, l’IA reste enfermée dans une architecture sans fissure. Les couches s’empilent, mais ne se contaminent pas.

Le vécu n’obéit pas toujours à la logique : il la déplace, parfois la défait.

Rien ne déborde.

 

Pour l’IA, un plus un fera toujours deux.

 

Chez l’humain, rien n’est moins sûr. Un plus un peut faire autre chose. Ou autre part. Le contexte s’en mêle, le vécu déborde, les comptes se déforment.

 

Peut-être que, au fond, l’humanité se (re)trouve là.

Dans ces trois petits points…

Dans cette incapacité à toujours conclure… machinalement.

 

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7 janvier 2026 3 07 /01 /janvier /2026 19:11

On invoque souvent les droits humains comme on brandit un talisman : pour conjurer le mal, désigner les coupables, se donner bonne conscience. Human Rights Watch et Amnesty International surgissent alors dans le discours public comme des autorités morales supposées neutres, extérieures au jeu politique, parlant depuis un point de vue universel et incontestable. Elles sont citées pour clore un débat, légitimer une intervention ou délégitimer un régime. Pourtant, croire que ces organisations incarnent une justice pure, détachée des rapports de force, relève d’une naïveté confortable. Non pas parce qu’elles mentiraient, mais parce qu’elles opèrent dans un monde structuré par la puissance, et non par le droit. Comprendre leur rôle suppose donc de quitter l’illusion de la neutralité absolue sans tomber dans le cynisme qui nie les faits. Il ne s’agit ni de les disculper ni de les disqualifier, mais de comprendre comment, dans l’ordre international réel, les droits humains deviennent parfois un principe, parfois un outil, parfois une arme — et rarement une loi universelle appliquée à tous de la même façon.

 

Il faut enfin rappeler un élément rarement évoqué, mais jamais neutre : le financement. Human Rights Watch et Amnesty International ne parlent pas depuis un vide social. Elles fonctionnent grâce à des dons privés, des fondations, des contributions individuelles, majoritairement issus d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord. Cela n’implique ni manipulation directe ni soumission politique, mais inscrit nécessairement leur action dans un cadre culturel, moral et géographique situé. L’argent n’achète pas toujours les rapports, mais il façonne les priorités, les angles d’approche, le langage employé et les publics auxquels on s’adresse. L’argent n’a peut-être pas d’odeur ; il a en revanche une provenance, et parfois une grammaire.

 

Cette inscription située ne produit pas mécaniquement des décisions politiques, mais elle façonne le cadre moral dans lequel certaines interventions deviennent pensables, dicibles, et finalement justifiables.

 

L’intervention américaine au Venezuela en a fourni une illustration brutale. En janvier 2026, les États-Unis ont mené une opération militaire directe visant le président vénézuélien Nicolás Maduro, arrêtant ce dernier et le transférant sur le sol américain afin qu’il réponde à des accusations fédérales de narcoterrorisme. Washington a simultanément annoncé une prise en charge de la transition politique et un contrôle des flux pétroliers du pays. L’opération a déclenché une onde de choc diplomatique : condamnations internationales, accusations de violation de la souveraineté vénézuélienne, débats juridiques sur l’usage unilatéral de la force. Mais elle a aussi été défendue, sans détour, au nom de la démocratie, de la lutte contre le crime et de la protection des droits humains.

 

Ce qui se joue ici dépasse largement le cas vénézuélien. Il s’agit d’une mise en scène presque pédagogique des tensions structurelles entre puissance et droit, là précisément où les organisations de défense des droits humains atteignent leur limite pratique : elles documentent, dénoncent, alertent, mais ne contraignent pas. Le récit moral existe, les violations sont réelles, mais l’arbitrage final ne se fait jamais au nom d’un droit supérieur ; il se fait au nom de la force qui peut se permettre de l’invoquer.

 

Ce déséquilibre n’a rien de nouveau. Les États-Unis n’ont jamais été condamnés par une juridiction internationale contraignante pour des pratiques comme les tortures pratiquées à Guantánamo Bay, et cette absence de jugement n’est pas un accident de l’histoire, mais le produit d’une construction minutieuse. Guantánamo n’est pas une singularité géographique née du hasard : c’est un dispositif pensé pour produire de l’ombre juridique. Situé hors du territoire souverain américain, le camp permettait de suspendre les catégories classiques du droit. Les détenus n’y étaient ni prisonniers de guerre au sens des Conventions de Genève, ni justiciables civils ordinaires. Rebaptisés « combattants ennemis illégaux », ils entraient dans un vide normatif où le droit cessait d’opérer.

 

Sur le plan international, la logique est identique. Les États-Unis n’ont jamais ratifié le Statut de Rome et échappent ainsi à la compétence de la Cour pénale internationale. Lorsque celle-ci a envisagé d’enquêter sur des crimes impliquant des ressortissants américains, la réponse a été politique, immédiate, dissuasive. À l’intérieur même des États-Unis, quelques décisions de la Cour suprême ont bien reconnu certains droits procéduraux aux détenus de Guantánamo, mais sans qu’aucun responsable politique ou militaire de haut rang ne soit inquiété, et avec un langage soigneusement calibré pour éviter le mot qui accuse : la torture.

 

Dès lors, il devient difficile de soutenir que les droits humains fonctionnent comme une loi universelle appliquée de manière impartiale. Ils fonctionnent plutôt comme un levier politique, mobilisé lorsque cela sert les intérêts d’une grande puissance, remisé lorsqu’il devient contraignant. Cela ne signifie ni que les violations documentées soient fictives, ni que les régimes visés soient exempts de responsabilités ; cela signifie que leur traitement international dépend moins de leur gravité que de leur position dans la hiérarchie mondiale.

 

Carl Schmitt l’avait formulé crûment : est souverain celui qui décide de l’exception. Les États dominants décident quand le droit s’applique et quand il se dissout. Cette réalité n’innocente ni Guantánamo ni les régimes autoritaires qu’on prétend combattre ailleurs. Elle révèle simplement que, dans l’ordre international réel, le droit ne pèse pas de la même façon partout, et qu’il se contente trop souvent de réciter la partition du pouvoir.

 

Le véritable scandale n’est donc pas seulement que des violations aient lieu — qu’elles soient commises sous un régime contesté comme celui de Maduro ou sous la bannière du plus puissant État du monde. Le scandale est que tout soit su, documenté, débattu, et que rien ne soit véritablement contraint à l’échelle internationale, faute d’un ordre juridique qui ne soit pas lui-même subordonné à la hiérarchie des puissances.

 

L’intervention américaine au Venezuela n’inaugure donc rien. Elle applique la grammaire habituelle : celle où des violations bien réelles servent de préface morale à une décision déjà prise, où la complexité d’un régime est écrasée sous le récit du monstre nécessaire, et où le droit international, une fois encore, reste poliment relégué en notes de bas de page.

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7 janvier 2026 3 07 /01 /janvier /2026 16:19

 

Monsieur Trump,

 

Nous respirons le même air, paraît-il. Même azote, même oxygène, même poussière d’étoiles recyclée. Sur le papier, nous habitons la même planète. Dans les faits, nous ne vivons pas dans le même monde.

 

Le vôtre est plat comme un slogan. Il avance en lignes droites, à coups de superlatifs et de poings sur la table. Tout y est grand, fort, gagnant, perdant. Les nuances y sont suspectes, la complexité une faiblesse, le doute une trahison. Là où vous voyez des adversaires, des ennemis, je vois des collègues, des partenaires. La planète est si petite, trop petite pour votre ambition.

 

Dans le mien, rien n’est jamais droit. Ça hésite, ça écoute avant de conclure, parce que la précipitation coûte plus cher que l’attente. La force la plus coûteuse n’est pas celle qu’on exhibe, mais celle qu’on retient, celle qu’on accepte de garder en réserve. Les certitudes trop bien coiffées appellent la méfiance : elles masquent souvent des peurs mal digérées, des fragilités maquillées en assurance. Dans ce monde-ci, parler moins fort est parfois la seule façon d’entendre quelque chose.

 

Vous parlez de murs. J’habite les fissures. Vous empilez les frontières, j’observe les passages. Là où vous voyez des ennemis, je vois surtout des symptômes : fatigue sociale, colère recyclée, désirs mal orientés. Vous croyez gouverner par la peur ; moi je sais qu’elle ne gouverne rien, elle ne fait que retarder l’effondrement.

 

Nous n’avons pas la même relation au langage. Pour vous, les mots sont des armes jetables. Pour moi, ils engagent. Ils laissent des traces. Ils obligent. Un mot lancé sans pensée revient toujours, tôt ou tard, réclamer des comptes. L’Histoire a la mémoire plus longue que les carrières.

 

Vous confondez le monde avec un ring. J’y vois plutôt une partition mal écrite, pleine de silences qu’il faudrait apprendre à respecter. Vous voulez être entendu. J’essaie de comprendre. Ce n’est pas une posture morale : c’est une question de survie collective.

 

Alors oui, même planète. Même gravité. Même finitude. Mais pas le même monde. Le vôtre accélère, le mien s’interroge. Le vôtre écrase pour passer, le mien contourne pour durer.

 

Nous nous croiserons peut-être encore, par écrans interposés, par titres de journaux, par effets de langage. Mais ne vous y trompez pas : ce n’est pas un désaccord. C’est un décalage cosmique.

 

Et aucune lettre n’y changera rien.

 

 

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6 janvier 2026 2 06 /01 /janvier /2026 15:04

Une démocratie suppose, en principe, que le peuple puisse décider — y compris se tromper, changer d’avis, contredire ses élites. Or ce droit est de plus en plus conditionnel.

 

Les référendums ont presque disparu, ou sont devenus purement consultatifs. Lorsqu’ils subsistent, ils sont souvent entourés d’un discours préventif : le peuple pourrait mal voter. Ce glissement est révélateur. Il ne s’agit plus de savoir ce que décide le corps citoyen, mais de vérifier si sa décision est compatible avec ce qui a déjà été jugé acceptable.

Le référendum français de 2005 est emblématique. Le 29 mai, 54,7 % des électeurs ont rejeté le projet de Constitution européenne. Ce refus n’a pourtant pas interrompu le processus engagé. L’Europe telle qu’elle avait été pensée dans ce texte a été imposée autrement: l’essentiel de son contenu a été repris dans des traités ultérieurs, adoptés cette fois par voie parlementaire, sans nouvelle consultation populaire. Le vote a eu lieu. La décision, elle, a été contournée.
 

Au Québec, le référendum de 1995 sur la souveraineté n’a pas été annulé, mais il a laissé derrière lui un malaise durable. Non seulement en raison de l’extrême étroitesse du résultat, mais aussi à cause de révélations ultérieures concernant des interventions fédérales discutables. Là encore, le signal envoyé fut ambigu : la décision populaire est tolérée tant qu’elle ne met pas en péril l’ordre établi.

 

Plus récemment, dans plusieurs pays — dont la Roumanie - des élections ont été annulées ou invalidées au nom de la défense de la démocratie elle-même : soupçons d’ingérence, irrégularités, protection de l’ordre constitutionnel. Les raisons invoquées peuvent être sérieuses. Mais le précédent est lourd : le vote devient révocable lorsqu’il produit un résultat jugé dangereux.

 

Ce n’est pas ici la fraude qui est en cause — elle existe, elle doit être combattue — mais le seuil de tolérance. Lorsqu’un système commence à considérer le vote populaire comme un risque à encadrer plutôt que comme une source de légitimité, quelque chose a déjà basculé.

 


Quand décider devient suspect

 

Nous continuons d’élire.

Mais élire n’est pas voter.

 

Élire, c’est déléguer. C’est confier à d’autres le pouvoir de décider en notre nom, dans la durée. Voter, au sens fort, c’est participer à la décision elle-même. C’est trancher, ici et maintenant, sur ce qui engage le commun. Cette distinction, longtemps évidente, s’est progressivement brouillée. À mesure que l’élection s’est imposée comme le cœur du dispositif démocratique, l’acte de décider s’est éloigné des citoyens.

 

Nos régimes ont conservé l’élection tout en raréfiant les lieux où l’on vote réellement. Les procédures sont respectées, les mandats comptés, les alternances possibles. Tout est en place pour que la démocratie se reconnaisse elle-même. Et pourtant, à mesure que ces formes se stabilisent, la décision réelle s’éloigne. Elle se fragmente, se déplace, se dilue dans des espaces où le commun n’est plus qu’une variable parmi d’autres.

 

Ce déplacement n’est pas un accident. Il est le produit d’une confusion entretenue. Assimiler l’élection à l’acte de décider permet d’invoquer la légitimité démocratique tout en écartant durablement le bien commun au profit d’arbitrages présentés comme techniques, nécessaires ou responsables. La démocratie devient alors une procédure de délégation continue, sans contre-pouvoir décisionnel réel.

 

C’est ici qu’un détour historique devient éclairant — non pour idéaliser, mais pour mesurer l’écart.

 

À Athènes, la démocratie ne se résumait pas à choisir des représentants. Elle reposait sur une méfiance active à l’égard du pouvoir, y compris lorsqu’il était légitime, populaire ou efficace. Le citoyen trop influent n’était pas célébré. Il devenait suspect. Non parce qu’il avait fauté, mais parce que son poids risquait de déséquilibrer le corps politique. La cité pouvait alors décider de l’éloigner temporairement — non pour le punir, mais pour préserver l’équilibre commun.

 

L’ostracisme n’était ni une condamnation morale ni une sanction judiciaire. C’était une mesure préventive. Une manière de rappeler que, dans une démocratie, l’accumulation d’influence constitue un danger en soi. Le pouvoir devait circuler, se dissiper, rester instable. Nul ne devait devenir indispensable.

 

Bien sûr, cette démocratie était étroite. Elle excluait les femmes, les esclaves, les étrangers. Elle ne prétendait pas représenter l’ensemble de la population, mais un corps civique limité, situé historiquement. J’ajoute que, bien entendu, juger ce système à l’aune de nos critères actuels serait un contresens.

 

Ce qui importe ici n’est pas ce qu’Athènes fut, mais ce qu’elle osait faire : poser une limite politique à la concentration durable du pouvoir.

 

Nous avons pris le chemin inverse.

Nous valorisons la longévité, l’expertise accumulée, les réseaux étendus. Le pouvoir politique est devenu un métier. On y fait carrière. L’incontournable devient rassurant. Celui qui dure devient crédible.

 

L’influence n’est plus un risque ; elle est une récompense. Elle s’acquiert avec le temps, se consolide par les relations, se protège par l’expérience. Et plus elle s’installe, plus elle échappe à toute remise en cause réelle.

 

Ainsi, la démocratie ne disparaît pas. Elle change de nature.

Elle conserve ses rituels, mais perd ses prises.

Elle maintient l’élection, mais éloigne la décision.

Elle multiplie les conflits visibles, mais délègue l’essentiel.

Ne plus savoir nommer le régime dans lequel on vit est déjà un symptôme. Oligarchie, ploutocratie, ou mélange des deux : les mots importent, parce qu’ils rendent possible — ou non — la contestation.

Mais le mécanisme est clair : là où l’on ne décide plus ensemble, le pouvoir ne circule plus.


Athènes ne nous offre pas un modèle. Elle nous pose une question, simple et brutale : que faisons-nous lorsque le pouvoir devient trop concentré pour rester compatible avec l’idée même de démocratie ?

 

Tant que cette question restera sans réponse, nous continuerons d’élire.

Et le mot « voter » ne désignera plus qu’un rituel vidé de sa décision.

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5 janvier 2026 1 05 /01 /janvier /2026 16:27

On aime dire que les médias sont un des éléments essentiels de la démocratie. Qu’ils surveillent, qu’ils enquêtent, qu’ils révèlent. Qu’ils empêchent les abus. L’image est belle. Elle rassure : même lorsque la politique se durcit, même lorsque les partis se ferment, il resterait une instance capable de déplier le réel.

Mais ce rôle est de plus en plus dépendant des pouvoirs qu’il est censé observer.

 

La condition première pour que ce rôle s’exerce, c’est l’accès.

Un journaliste a besoin de portes qui s’ouvrent : une entrevue, une fuite, une source, un briefing, un corridor où l’on glisse une phrase. Sans cet accès, il n’y a plus d’information fraîche, plus de « dedans », plus de prise. Or l’accès s’obtient par la confiance, se perd par l’insistance, se monnaie parfois par une forme de prudence. La critique reste possible, mais elle apprend à choisir ses moments, ses cibles, son ton. Cette dépendance agit rarement à visage découvert.

 

La seconde condition, c’est l’économie. Un média a des coûts, des actionnaires, des annonceurs, des abonnés, des impératifs de volume. Il doit tenir. Et tenir change la manière de regarder. Ce qui est long, complexe, sans image, sans scandale immédiat, est relégué. Ce qui est simple, conflictuel, polarisant, monte en surface. Le réel est alors cadré par ce qui se vend, ce qui clique, ce qui s’explique vite. On ne ment pas : on sélectionne. Et la sélection finit par être une politique.

 

Ces choix ne sont pas neutres. On les appelle des biais. Ils ne relèvent pas toujours d’une ligne éditoriale consciente, mais d’une convergence d’intérêts, de contraintes et d’habitudes. Il n’est pas anodin, dans ce contexte, que des acteurs extrêmement fortunés acquièrent des médias. Rarement par pur amour de l’information.

 

La liberté formelle demeure. Les journalistes écrivent. Les enquêtes existent. Mais certaines questions deviennent coûteuses, certaines insistances fatigantes, certaines pistes improbables. Le biais n’interdit pas. Il décourage. Il rend marginal ce qui dérange durablement un certain ordre des choses.

 

La troisième condition, c’est le langage lui-même. Un pouvoir durable ne contrôle pas seulement ce qui se dit ; il contrôle ce qui peut se dire sans coûter trop cher. Il y a des mots qui ferment des portes, d’autres qui les entrouvrent. Des questions qu’on pose une fois, puis qu’on apprend à poser autrement. Des angles « raisonnables » et des angles « militants ». La neutralité devient une norme de surface qui masque souvent une autre neutralité : celle qui consiste à rester dans le cadre.

 

Le résultat n’est pas une presse muselée, au sens brutal du terme. C’est plus subtil. C’est une presse intégrée à l’écosystème qu’elle décrit. Elle critique et révèle, mais sans toujours atteindre les structures. Elle s’indigne, mais sur des objets souvent compatibles avec la continuité générale.

 

Il faut aussi compter avec une concurrence silencieuse : la communication. Cabinets, attachés de presse, experts mandatés, études prêtes à citer, éléments de langage distribués avec discipline. Ici, il ne s’agit plus de communiquer, mais d’occuper l’espace.

 

La parole publique arrive prête à l’emploi, calibrée, répétable. Des mots-clés remplacent les idées, des formules tiennent lieu de pensée. Le journaliste peut résister, bien sûr, mais il travaille sous contrainte de temps, de rythme, de réaction. La communication n’a pas besoin de convaincre à chaque coup : il lui suffit d’être là, assez souvent, pour que l’espace critique se rétrécisse.

 

Ainsi, le quatrième pouvoir devient un pouvoir sous condition. Il dépend de l’accès, de l’économie, du cadre de langage. Il peut encore faire trembler des individus. Il peut rarement ébranler le système qui lui fournit, chaque jour, sa matière et ses contraintes.

 

Et lorsque l’information elle-même se met à fonctionner comme un marché — vitesse, conflit, visibilité, rentabilité — la démocratie gagne un bruit supplémentaire, une animation de plus, une impression de vigilance. Mais ce n’est pas la même chose que la liberté.

 

Le contre-pouvoir existe encore, mais affaibli.

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4 janvier 2026 7 04 /01 /janvier /2026 17:32

Le lobbying n’est pas une anomalie du système démocratique. Il en est devenu l’un des modes de fonctionnement ordinaires. Il se présente comme une expertise, un dialogue, une contribution technique à la décision publique. Rien d’illégal. Rien de clandestin.

 

Il agit en amont, là où les décisions ne sont pas encore des décisions, mais des options, des scénarios, des formulations possibles. Il n’impose pas. Il oriente. Il ne tranche pas. Il rend certaines issues plausibles et d’autres improbables.

 

Les acteurs qui interviennent dans ces espaces ne prétendent pas agir au nom de l’intérêt général. Ils défendent des intérêts identifiés, sectoriels, assumés comme tels. Leur légitimité repose sur la compétence, la constance, la capacité à formuler des demandes précises, répétées, techniquement recevables.

 

Il arrive que ces intérêts coïncident avec le bien commun. Cela arrive même assez souvent pour que le système s’en réclame. Mais lorsqu’un système doit rappeler trop souvent qu’il est au service de l’intérêt général, c’est souvent qu’il a cessé d’en être le lieu naturel.

 

Là où la démocratie commence à s’user, ce n’est pas dans l’existence de ces acteurs, mais dans l’asymétrie qu’ils introduisent. L’intérêt général est diffus, changeant, difficile à incarner durablement. C’est pourtant précisément ce à quoi devrait servir un gouvernement réellement démocratique. Or, dans les faits, ces moyens existent — mais ils sont mobilisés de façon inégale, fragmentée, souvent subordonnée à des intérêts mieux organisés.

 

Les intérêts organisés, eux, sont stables. Ils parlent d’une seule voix. Ils traversent les mandats, les alternances, les crises. Ils ne se lassent pas. Ils savent attendre. Dans cette dissymétrie, le particulier gagne en précision ce que le commun perd en portée.

 

La frontière entre le public et le privé n’est pas abolie ; elle est devenue poreuse. On la traverse sans heurt, souvent au nom de l’expérience, de la compétence, de la continuité. Un ministre devient conseiller. Un haut fonctionnaire rejoint une entreprise qu’il régulait la veille. Un expert revient ensuite à l’État, porteur d’un regard dit réaliste. Les dossiers suivent. Les mots aussi.

 

Dans cet espace, il n’y a ni majorité ni opposition. Il n’y a pas de conflit à arbitrer, seulement des paramètres à ajuster. Le désaccord n’y prend pas la forme d’un affrontement, mais d’une négociation silencieuse. Ce qui se discute n’est pas le cadre, mais ses marges.

 

Pendant que la scène politique s’épuise dans le conflit visible, ce pouvoir-là travaille dans la durée. Il n’a pas besoin d’adhésion populaire. Il ne cherche pas à convaincre. Il prépare ce qui sera, plus tard, présenté comme nécessaire, raisonnable, inévitable.

 

Ce n’est pas une confiscation brutale de la démocratie. C’est une délocalisation de la décision.

On continue d’élire, mais l’élection a progressivement été confondue avec l’acte de décider.

 

Cette confusion n’est pas anodine. Elle permet tous les glissements. Elle autorise qu’on invoque la légitimité électorale pour écarter le bien commun au profit d’arbitrages présentés comme techniques, nécessaires ou responsables. Elle transforme la démocratie en une procédure de délégation permanente, sans contre-pouvoir décisionnel réel.

 

L’élection demeure visible, régulière, ritualisée. Elle garantit la continuité du système. Mais la décision, elle, s’élabore ailleurs, dans des espaces où le commun n’a ni voix directe ni prise durable.

 

La démocratie n’a pas disparu.

Elle a été redéfinie à la baisse.

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4 janvier 2026 7 04 /01 /janvier /2026 02:31

Nous sommes au début de l’année 2026. Le monde ne va pas mal : il fonctionne. Il fonctionne exactement comme prévu. L’exception est devenue la règle, la transgression une procédure, l’indignation un service à la carte. L’ordre international n’a pas chuté : il s’est transformé en théâtre d’ombres, où la vertu parle pendant que la force agit.

 

C’est dans ce climat parfaitement rodé qu’une intervention militaire directe des États-Unis au Venezuela est menée puis revendiquée. Sans mandat des Nations unies. Sans légitime défense reconnue. Une action unilatérale, propre, chirurgicale, moralement emballée. L’opération vise le centre du pouvoir et se conclut par la neutralisation et la capture du président en exercice, Nicolás Maduro, et de son épouse, Cilia Flores, appréhendés à Caracas puis transférés de force vers les États-Unis par des forces armées américaines.

 

Il faut regarder la scène sans cligner des yeux. Un chef d’État et sa conjointe arrêtés par une puissance étrangère, extraits de leur pays, déplacés vers le territoire de cette même puissance, hors de tout cadre multilatéral. Ce n’est pas un accident. Ce n’est pas une bavure. C’est un acte souverain de brutalité légitimée, accompli au nom du Bien, ce grand anesthésiant moderne.

 

La loi internationale, pourtant, n’a rien d’ésotérique. Elle interdit l’usage de la force contre un État souverain, sauf légitime défense immédiate ou mandat explicite du Conseil de sécurité. Ici, rien. Aucune des conditions requises. Aucune ambiguïté. La loi est violée, simplement. Et comme toujours, par les mêmes.

 

Car les acteurs sont connus. Les États-Unis d’abord. Puis leurs fidèles accompagnateurs de catastrophe : le Royaume-Uni, la France, et l’appareil atlantique lorsque le coup est collectif. L’Irak, envahi sur un mensonge officiel. La Libye, pulvérisée au nom de la protection des civils, livrée ensuite au chaos. À chaque fois, le même roman : urgence morale, droit contourné, désastre durable, puis oubli organisé.

 

Ce ne sont pas des erreurs. C’est une tradition. Un savoir-faire. Une pédagogie de la force présentée comme une opération de maintenance du monde. Quand ils agissent seuls, ils parlent de sécurité. Quand ils agissent ensemble, ils parlent de communauté internationale. Dans tous les cas, le droit sert de figurant. Cela suffit.

 

Le masque est d’ailleurs tombé très vite. Après avoir présenté l’opération comme l’arrestation nécessaire d’un narco-trafiquant, le président Donald Trump a déclaré que les États-Unis allaient désormais diriger le Venezuela, le temps qu’une transition jugée « appropriée » soit mise en place. La formule est brute. Elle ne décrit pas une intention morale, mais un fait politique.

 

À partir de cet instant, la fiction initiale s’effondre. On ne parle plus d’une opération pénale extraterritoriale, déjà juridiquement contestable. On parle d’une prise de pouvoir. Gouverner à la place. Décider à la place. Administrer un État souverain au nom d’un avenir défini ailleurs. Le vocabulaire est ancien, et il n’a rien d’innocent : protectorats, administrations provisoires, mises sous tutelle. L’histoire connaît bien ces euphémismes. Ils ont toujours servi à masquer la même réalité : la suspension de la souveraineté par la force.

 

Cette déclaration n’est donc ni un dérapage ni un excès de langage. C’est un aveu. Elle révèle ce que le récit antérieur cherchait à dissimuler : l’objectif n’était pas seulement de neutraliser un homme, mais de prendre la main sur un pays, son pouvoir et ses leviers stratégiques. La rhétorique du narcotrafic a servi de sas moral. La réalité est celle d’un changement de régime administré de l’extérieur.

 

Et puis il y a ce détail obscène que l’on fait semblant de ne pas voir : le pétrole. Le Venezuela détient les plus importantes réserves prouvées de pétrole au monde. Depuis des années, Donald Trump et plusieurs responsables de son entourage considèrent que la nationalisation opérée sous Hugo Chávez ne relève pas d’une décision souveraine, pourtant reconnue par le droit international, mais d’une spoliation à corriger. Le pétrole est alors présenté non comme une ressource nationale, mais comme un bien confisqué, appelant restitution.

 

Dans cette logique, diriger le pays devient une conséquence. On ne négocie pas avec ce qui a été volé, on le reprend. La transition politique se transforme en gestion provisoire. L’occupation change de nom. La prédation se déguise en réparation.

 

Arrive alors le moment délicieux de la morale à géométrie variable. Depuis des années, artistes, athlètes, écrivains, musiciens liés à la Russie sont sommés de payer pour leur passeport. Boycotts culturels. Exclusions sportives. Drapeaux effacés. Présences conditionnelles. Confessions exigées. Jusqu’aux Jeux olympiques, transformés en tribunal moral itinérant.

 

La question est d’une simplicité désarmante, et elle ne souffre aucune esquive : les mêmes critères vont-ils s’appliquer maintenant ?

Les artistes américains seront-ils boycottés ?

Les athlètes exclus des compétitions internationales ?

Les institutions culturelles mises sous quarantaine morale ?

Les universités privées de partenariats ?

Les orchestres déprogrammés ?

Les musées sommés de s’excuser ?

Des sanctions économiques lourdes, durables, assumées ?

 

Chacun connaît déjà la réponse. La morale s’arrête exactement là où commence la puissance. Ce qui était exigé des autres devient soudainement excessif, injuste, contre-productif. La vertu se fait raisonnable dès qu’elle risque de se mordre elle-même.

 

Nous sommes donc revenus à l’essentiel : la loi du plus fort, habillée en vertu. Une loi qui ne dit jamais son nom, mais qui s’exerce avec assurance, protégée par le discours, la presse amie et l’idéologie du moindre mal. Une cour d’école planétaire où le plus costaud frappe pendant que les surveillants expliquent que la situation est complexe.

 

Dans ce registre précis, les États-Unis ont agi comme des voyous. Non pas des voyous marginaux, mais des voyous centraux, institutionnels, décorés. Le costume n’abolit pas le geste. Il le rend simplement présentable.

 

Quand d’autres puissances frappent, on parle d’agression. Ici, on parle de retenue, de contexte, de responsabilité. Le mot illégalité disparaît. Ce n’est pas un oubli. C’est une technique.

 

Tolérer cela, c’est accepter que le droit international ne soit plus qu’un accessoire narratif. Une règle pour les faibles. Une option pour les puissants. Le monde n’est pas devenu fou. Il est devenu cohérent avec ses mensonges.

 

Et cette cohérence-là est parfaitement assumée.

Elle est aussi suicidaire.

Car un monde qui autorise les plus forts à piétiner la règle qu’ils imposent aux autres ne produit ni ordre ni stabilité, mais une prolifération d’imitations. À force d’enseigner que la loi est optionnelle, on finit toujours par récolter des élèves appliqués.

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3 janvier 2026 6 03 /01 /janvier /2026 11:59

Dans les périodes où la décision politique se retire, autre chose tend à occuper la place laissée vacante.

Ce n’est pas le débat qui progresse alors, mais le jugement.

 

La scène publique se réorganise autour de qualifications morales. Les positions cessent d’être discutées, elles sont évaluées. On ne cherche plus tant à trancher qu’à distinguer ce qui est recevable de ce qui ne l’est pas.

 

À cette logique s’ajoute une exigence de pureté. Il ne s’agit pas tant de transformer le réel que de se tenir du côté du bien, par zèle moral, par surenchère, par démonstration publique d’orthodoxie. La moralité devient alors moraline.

 

Comme l’Église autrefois, ce système connaît la mise à l’index : certaines œuvres doivent être écartées, certaines paroles disqualifiées, non parce qu’elles seraient fausses, mais parce qu’elles sont jugées impures. La cancel culture fonctionne moins comme un débat que comme une excommunication.

 

C’est à ce point que la comparaison religieuse s’impose.

Le wokisme peut alors être lu comme une nouvelle poussée évangéliste dans un monde qui a perdu Dieu sans perdre le besoin de croire. La caricature va parfois jusqu’à reprendre, presque à l’identique, certaines structures du christianisme.

 

Le péché originel, par exemple, n’est plus théologique mais historique. Il ne tient plus à la condition humaine, mais à l’héritage de la domination occidentale. Être né du côté des anciens dominants devient une faute première, indépendante des actes individuels. La culpabilité précède l’expérience.

 

Le geste rituel a simplement changé d’objet. Là où l’on s’agenouillait devant Dieu, on s’agenouille désormais devant des causes, des symboles, parfois des figures érigées en idoles provisoires. L’important n’est pas tant ce devant quoi l’on s’incline que le fait de s’incliner.

 

Enfin, comme toute religion, le système exige la confession. Là où le christianisme demandait l’aveu du péché, le wokisme exige la reconnaissance des privilèges. Mais à une différence près, essentielle : il n’y a ici aucune rédemption. La confession ne libère pas, elle confirme. La faute n’est pas lavée, elle est reconduite.

 

Il ne s’agit plus de décider ensemble, mais de juger sans fin.

 

Interlude — Hors focus

 

Pendant que l’attention se concentre sur les affrontements visibles, d’autres circulations se poursuivent sans bruit. Elles ne passent ni par la tribune ni par l’hémicycle. Elles ne cherchent pas la victoire. Elles cherchent la continuité.

 

Ici, il n’est pas question de convaincre, encore moins de trancher. Il s’agit d’ajuster, de calibrer, de sécuriser des trajectoires. De rendre certaines décisions possibles, d’autres impraticables. Le pouvoir ne s’y oppose pas. Il s’y déplace, tout simplement.

 

Ces échanges ont lieu dans des bureaux, des comités, des rencontres techniques, des notes préparatoires. Ils portent des noms neutres : expertise, concertation, partenariat. Rien d’illégal. Rien de spectaculaire. Mais beaucoup s’y joue avant même que la scène politique n’entre en action.

 

Pendant que les débats s’enflamment, qu’on s’interrompt et qu’on s’indigne, une part décisive du travail est déjà faite. Les marges sont fixées. Les options crédibles ont été réduites. Ce qui reste à discuter est ce qui reste possible.

 

Ce qui s’y décide n’appelle ni vote ni débat public.

Non parce que cela serait caché, mais parce que cela est présenté comme allant de soi.

 

Ce n’est pas un hors-jeu.

C’est un autre terrain — plus discret, plus stable, plus efficace.

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2 janvier 2026 5 02 /01 /janvier /2026 18:02

À première vue, tout semble aller bien. Les débats sont vifs. Les échanges tendus. Les prises de position tranchées. On s’interrompt, on se contredit, on s’indigne. La démocratie paraît vivante, presque turbulente. Elle parle fort.

 

Et pourtant, hors de l’hémicycle, le ton change souvent. Les mêmes qui s’affrontent publiquement se croisent, se saluent, plaisantent. Ils savent se retrouver. Non par hypocrisie nécessairement, mais parce qu’ils appartiennent au même monde, partagent les mêmes codes, les mêmes rythmes, parfois les mêmes intérêts. Le conflit, ici, est situé.

 

Cela ressemble moins à une guerre qu’à une représentation. Chacun connaît sa place, son rôle, sa fonction dans le récit. L’opposition doit s’opposer. Le pouvoir doit tenir. Le public regarde. Le désaccord est réel, mais superficiel. Il ne déborde pas.

 

Il s’agit, le plus souvent, de jeux de pouvoir. On s’affronte à l’intérieur d’un cadre dont personne ne songe réellement à sortir. Le système peut être critiqué, retouché, aménagé, mais rarement remis en cause dans son principe. Il est connu pour être boiteux, parfois même injuste, mais il demeure le terrain commun. 

 

Je me souviens d’un jour où un journaliste, parlant de la Chine, expliquait que le système ne changeait jamais pour une raison simple : ceux qui détiennent le pouvoir sont toujours du même côté. En y repensant, la différence est moins grande qu’on le croit. Ici aussi, l’essentiel reste hors de portée. Les camps s’opposent, mais ils partagent le même cadre, les mêmes règles, les mêmes limites. Personne ne travaille sérieusement à en sortir. À l’instar de la Chine, le système est verrouillé. 

La différence tient surtout à la mise en scène. Là-bas, le pouvoir est compact et silencieux. Ici, il est fragmenté, bruyant, spectaculaire. 

 

Ce conflit permanent a une autre vertu : il mobilise sans décider. Il entretient l’attention, l’émotion, parfois la colère, mais rarement il conduit à une issue claire. Chacun peut y projeter ses frustrations, ses espoirs, ses appartenances. La démocratie devient alors un spectacle participatif.

 

Dans ce contexte, le consensus est suspect. Il est perçu comme une trahison, un compromis mou, un renoncement. Mieux vaut un désaccord bruyant qu’un accord silencieux. Le conflit devient une valeur en soi, indépendamment de ce qu’il produit.

 

Ainsi, l’opposition et le pouvoir se nourrissent mutuellement. Ils se renforcent par contraste. Chacun a besoin de l’autre pour exister. Le conflit devient circulaire : il se reproduit, s’amplifie, se met en scène. Il ne tranche plus ; il dure.

 

La démocratie s’évalue alors à l’intensité des affrontements plutôt qu’à la qualité des décisions. On confond vitalité et agitation. Et pendant que les voix s’élèvent, que les camps s’affirment, que les débats s’enflamment, l’essentiel est tenu à distance.

 

Le conflit n’est pas le problème. Il est même nécessaire. Ce qui use la démocratie, c’est sa mise en scène permanente. Lorsque le désaccord cesse d’être un moyen pour devenir un décor, il ne révèle plus la pluralité ; il la neutralise.

 

La démocratie paraît vivante.

Mais elle ne respire qu’à la surface.

 

L’alternance a bien lieu.

Mais c’est une alternance dans la continuité.

On change, sans que rien — ou presque — ne change.

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1 janvier 2026 4 01 /01 /janvier /2026 17:36
Ce matin…
Ce matin…
Ce matin…
Ce matin…
Ce matin…
Ce matin…
Ce matin…

1er janvier 2026, premier jour de l’année encore vierge de l’empreinte de l’homme. Une fine neige est tombée pendant la nuit ; elle s’est déposée au hasard, comme les feuilles d’automne. Une jolie poudreuse que le moindre souffle viendra balayer. Le froid est mordant, mais le soleil le modère un tout petit peu. Ce n’est pas celui de l’été, qui vous brûle et vous rend groggy si vous n’y faites pas attention.

 

Ce matin, Romain est venu faire son tour comme presque tous les matins. Il est plus matinal que moi l’animal! Romain est un écureuil noir qui vient chercher ses cacahuètes quotidiennes. Depuis l’été passé, je lui laisse ces petits présents. À la fin du mois d’août, amadoué et par l’odeur alléché, Romain est venu manger dans ma main. Toujours craintif, par contre : le moindre geste un peu trop précipité et le voilà — le temps de le dire — à quelques mètres de moi. Il faut alors une bonne dose de patience pour qu’il consente à revenir.

 

Ce matin donc, j’ai vu ses traces dans la poudreuse et je crois deviner, à la chorégraphie de ses pas, son impatience devant le vide de sa « gamelle », celle-ci étant tout simplement la galerie à l’arrière de chez moi. Il y a peu, je l’ai surpris à attendre devant la porte, le regard fixé sur celle-ci, guettant les cacahuètes d’un autre monde. Assis, ses deux petites pattes d’en avant marquant l’attente, presque comme nos mains qui se joignent pour une prière, il semblait attendre que son vœu s’exauce.

 

Pas de cacahuètes ce matin, mon sac est vide. Les pas de Romain, eux, demeurent dans la poudreuse comme un pense-bête, un petit rappel, une sorte d’aide-mémoire, un recadrage discret, l’air de dire : je suis passé, je repasserai.

 

P.S. C’est le jour de l’An. Je crois que je vais lui laisser quelques morceaux de pomme. Pas de raison que mon ami passe ce premier jour de l’année sans rien manger.

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