Il semble exister une règle tacite dans le petit monde artistique : on ne critique pas les collègues. Cela ne se fait pas. On applaudit, on encourage, on félicite. La solidarité du milieu, dit-on.
L’intention paraît noble. Elle a pourtant un effet étrange : elle retire peu à peu à l’art l’une de ses dimensions les plus vitales, la discussion sur sa valeur.
Car si les artistes ne peuvent plus parler de l’art, qui le fera? Les comptables? Les stratèges marketing? Les algorithmes?
La critique artistique n’est pas une invention moderne. Elle accompagne l’art depuis toujours. Baudelaire jugeait les peintres de son époque. Debussy écrivait sur la musique. Stravinsky se disputait avec ses contemporains. La création et la critique ont longtemps avancé ensemble, comme deux instruments dans un même orchestre.
Aujourd’hui, une autre mécanique s’installe. Dès qu’une réflexion apparaît sur la valeur d’une œuvre, la discussion glisse rapidement du terrain des idées vers celui des personnes. Une analyse devient une attaque. Une réserve devient une jalousie. Une question esthétique devient une prise de position morale.
C’est un phénomène très humain : le tribalisme culturel.
Nous aimons former des clans autour de ce que nous aimons. Une musique, un film, un artiste deviennent rapidement des drapeaux. Et dès qu’un drapeau apparaît, la conversation se transforme. On ne discute plus d’une œuvre : on défend son camp.
Dans ce climat, le mot génie circule avec une facilité remarquable. Chaque époque fabrique les siens, souvent à grande vitesse. Il suffit parfois d’une rupture visible, d’une esthétique inattendue, d’un geste qui surprend. L’emballement collectif fait le reste.
Cela ne signifie pas que les artistes en question manquent de talent. Beaucoup sont brillants, inventifs, sincères. Mais la question demeure légitime : qu’est-ce qui mérite réellement ce mot immense, le mot génie?
Le génie n’est pas seulement une rupture. Il est aussi une construction. Il ne se contente pas de briser des formes : il en invente qui dureront. Le reste appartient au bruit de l’époque. Et chaque époque produit beaucoup de bruit.
Le temps, lui, possède une vertu simple : il écoute plus lentement que nous.