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9 février 2026 1 09 /02 /février /2026 12:55

Il y a des mains, des voix, des corps à l’œuvre. Des gestes répétés, transmis, déplacés. Des formes qui circulent sans nom propre, sans biographie, sans carrière. On ne demande pas qui a fait, mais ce que cela fait. L’effet précède l’auteur. La présence importe plus que la signature. On regarde l’objet, non sa provenance, ni celui qui l’a produit.

 

C’est à la fin du Moyen Âge, au XVe siècle, et surtout à la Renaissance, aux XVe et XVIe siècles, que l’artiste apparaît. Non comme une évidence, mais comme une construction. Une figure séparée. Un individu identifiable, autonome, signé. Quelqu’un qui peut dire : ceci est mon œuvre. Quelqu’un dont la création se détache de la vie ordinaire pour devenir objet, valeur, trace durable.

 

Cette séparation n’a rien d’innocent. Elle suppose du temps dégagé, un espace à soi, une reconnaissance publique, une autorité juridique. Elle suppose qu’on puisse s’extraire du continu du monde, produire à distance, puis revenir montrer. Autant de conditions qui ne sont jamais distribuées également.

 

L’histoire de l’art confond ensuite cette figure avec l’art lui-même. Elle prend la forme pour l’essence. Ce qui ne se signe pas n’existe pas vraiment. Ce qui ne se détache pas du quotidien ne mérite pas le nom d’« art ». Ce qui circule sans auteur devient décor, artisanat, tradition — jamais création.

 

C’est depuis ce cadre que la question surgit. Non comme une remise en cause du dispositif, mais comme un constat embarrassé. On cherche à savoir où sont passées les femmes, pourquoi elles semblent si peu nombreuses, si tardives, si marginales. On interroge l’absence sans interroger la scène.

 

La question, pourtant, est déjà orientée. Elle suppose que l’artiste ne peut être qu’une figure séparée, autonome, visible. Elle cherche des manques dans un système qui organise l’invisibilité. Elle demande des noms là où l’on a longtemps interdit d’en avoir. On cherche au mauvais endroit parce que l’on pose la mauvaise question.

 

Avant de compter les absentes, il faut regarder la porte. Avant de dresser des listes, comprendre les règles d’accès. Et se demander, sans plainte ni réparation, ce que l’on décide de reconnaître comme art — et à quel prix.

 

La figure séparée

 

La figure de l’artiste repose sur une opération simple, presque invisible : séparer.

 

Séparer le temps de créer du temps de vivre. Séparer l’œuvre de l’usage. Séparer le geste de la nécessité. L’artiste moderne ne fait pas seulement quelque chose : il s’en extrait. Il se tient à distance de ce qu’il produit, comme si cette distance garantissait la valeur.

 

Cette séparation a été progressivement érigée en condition de reconnaissance. Créer ne suffisait plus ; il fallait pouvoir dire que l’on s’était retiré du monde ordinaire pour produire autre chose que lui. Atelier distinct, temps protégé, économie capable d’absorber l’inutilité apparente : tout cela supposait des conditions matérielles et symboliques qui n’ont jamais été distribuées de façon indifférente.

 

Pendant des siècles, les femmes ont été assignées au continu, à ce qui ne s’interrompt pas : le soin, l’entretien, la transmission, la répétition. Un temps sans bord, sans signature, sans retrait possible. Créer dans ce cadre-là ne relevait pas d’une vocation séparée mais d’un prolongement du vivre, d’un geste pris dans la nécessité même et aussitôt réabsorbé par elle.

 

L’histoire de l’art a lu cette continuité comme une faiblesse. Elle y a reconnu de la compétence, du savoir-faire, parfois du talent, mais rarement de l’art. Non parce que les formes étaient pauvres, mais parce qu’elles ne rompaient pas assez. Elles ne produisaient pas la distance requise. Elles ne quittaient pas suffisamment le monde pour être regardées comme œuvre.

 

La figure séparée de l’artiste a ainsi imposé sa grammaire. Ce qui ne pouvait s’en extraire restait hors champ, non par oubli mais par définition. Il ne s’agissait pas de nier l’existence de ces créations, mais de les maintenir dans un espace où l’on ne pose pas les mêmes questions, où l’on n’accorde pas la même valeur.

 

Ce n’est donc évidemment pas que les femmes auraient manqué de génie ou d’élan créateur. C’est que le génie a été pensé comme rupture, et la création comme sortie, là où beaucoup d’entre elles ont travaillé dans la continuité, sans seuil net, sans séparation franche, sans cette mise à distance que l’histoire a confondue avec la liberté.

 

On a ensuite regardé ce paysage et parlé d’absence, comme si l’absence était un fait, alors qu’elle n’était que l’effet logique d’un cadre resté invisible.

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8 février 2026 7 08 /02 /février /2026 16:43

Le frottement devient réel lorsque des sociétés qui n’habitent pas le temps de la même manière doivent coexister, alors que certaines avancent sans se justifier et que d’autres interprètent cette avance.

Il ne s’agit pas d’un conflit de valeurs abstraites, encore moins d’un affrontement idéologique déclaré. C’est un décalage de régimes d’action et de temporalités. Certaines sociétés avancent en s’appuyant sur une continuité assumée. D’autres progressent en se regardant avancer, en interrogeant sans cesse leurs propres fondations. Ce décalage suffit à produire de la tension.

Les sociétés ancrées, celles qui conservent le temps long comme mode de transmission, deviennent rapidement suspectes aux yeux des sociétés flottantes. Leur continuité est interprétée, non comme un socle du mouvement, mais comme inertie ; leur stabilité comme rigidité ; leur durée comme une résistance au progrès. Non parce qu’elles ne bougent pas, mais parce que leur manière de bouger échappe aux catégories dominantes — d’où naît une confusion centrale : l’idée que l’ancrage empêcherait l’action, comme si durer condamnait à l’immobilité, comme si la stabilité symbolique était incompatible avec toute transformation.

Or l’ancrage n’empêche pas l’action. Il la rend possible dans la durée. Là où le cadre est stable, l’action peut se maintenir. Là où la trajectoire est admise, l’énergie collective n’est pas dissipée dans une justification permanente. Il ne s’agit pas d’aller plus vite, mais d’aller sans devoir se réautoriser à chaque pas.

À l’inverse, dans une large partie de l’Occident contemporain, le flottement est devenu structurel. Il ne tient ni à un manque de compétences, ni à une incapacité technique, mais à une transformation profonde du rapport à la décision. On y observe une hypertrophie du débat, une fragilisation de l’autorité symbolique, une méfiance envers toute décision irréversible, et une sacralisation de la réflexivité.

Dans ce cadre, la capacité d’agir est de plus en plus conditionnée par la nécessité de se justifier moralement, juridiquement, symboliquement. L’action doit être consensuelle, réversible, inclusive, anticipant toutes ses conséquences possibles. Ce n’est pas leur existence qui pose problème, mais leur hypertrophie. La prudence n’est plus un outil parmi d’autres ; elle devient un principe organisateur.

Ce régime n’est pas seulement culturel. Il est institutionnel. Le cycle électoral court réduit mécaniquement l’horizon politique. Il ne favorise ni la vision ni la transformation structurelle, mais la gestion du présent. L’élu n’est plus incité à décider pour longtemps, mais à éviter ce qui coûte maintenant. La réélection devient, plus ou moins consciemment, l’horizon tacite de l’action.

Dans un tel cadre, la décision structurante est perçue comme un risque pur. Elle mécontente. Elle produit des effets différés. Elle est difficilement justifiable dans l’instant. Ne pas décider devient alors souvent plus rentable que décider. La politique se transforme en art de tenir, non en art de transformer.

Ce glissement produit une situation paradoxale. Ces sociétés savent analyser, critiquer, anticiper. Elles disposent de moyens considérables. Mais cette puissance réflexive se retourne contre l’action. Le temps long n’est plus un socle qui autorise ; il devient un espace de suspension. La transmission existe, mais elle est fragilisée par le soupçon permanent. L’ancrage est réel, mais il n’est plus tenu pour légitime d’emblée ; il doit sans cesse être défendu, expliqué, remis en procès.

Ce qui ralentit ici n’est pas le souci du réel, mais la peur de trancher. La décision est perçue comme une violence potentielle. L’irréversibilité comme une faute morale. Le conflit comme un échec du dialogue. Or agir implique toujours de choisir, donc d’exclure, donc de perdre quelque chose. À force de vouloir neutraliser ce coût, l’action se dilue.

Il ne s’agit pas de trancher entre des régimes comme on trancherait une querelle idéologique. Il s’agit de regarder ce qui permet réellement d’améliorer la vie des gens, de transformer le quotidien, d’inscrire des décisions dans le temps. Le réel, lorsqu’il est observé sans filtre moral préalable, tranche souvent mieux que les discours.

Le frottement ne naît donc pas d’un affrontement de valeurs, mais d’un décalage profond de temporalités, d’une divergence silencieuse dans la manière d’habiter le temps, d’assumer l’autorité et d’accepter le coût du réel. Les frottements ne sont pas le problème ; ils en sont le symptôme. Ce qui devient destructeur, ce n’est pas la tension entre durée et transformation, mais l’incapacité à penser leur articulation.

Le progrès réel ne se mesure ni à la vitesse ni à la pureté affichée des intentions, mais à la capacité de tenir une direction, d’assumer une décision et de maintenir dans le temps ce qui améliore effectivement la vie. À défaut, les sociétés continueront de flotter, de commenter, de différer, pendant que le réel, sans colère mais sans indulgence, rappellera qu’il n’existe pas d’action durable sans un ancrage clairement assumé.

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8 février 2026 7 08 /02 /février /2026 13:34

Il existe des périodes où une société ne chute pas, mais ne tient plus vraiment non plus. Elle se maintient à la surface. Rien ne s’effondre, rien ne s’ancre. Les formes demeurent, les mots circulent, les valeurs sont encore prononcées, mais leur poids s’est allégé. Ce n’est pas le chaos. C’est une suspension.

Le flottement n’est pas l’absence d’ordre. C’est la perte progressive de gravité. Les repères ne disparaissent pas brutalement ; ils cessent d’orienter durablement. Ils deviennent réversibles, modulables, interchangeables. Ce qui se défait, ce n’est pas la structure visible, mais la continuité intérieure.

L’humain est pourtant un être situé. Il se construit dans la répétition, dans le temps, dans des cadres qui résistent. Il n’habite pas des abstractions, mais des gestes, des limites, des transmissions. Lorsque tout devient ajustable en permanence, l’individu gagne en liberté apparente mais perd en stabilité. Il n’est plus porté par une direction, seulement par une suite d’adaptations successives.

La culture, dans ce contexte, change de fonction. Elle ne transmet plus principalement ce qui a été éprouvé dans la durée, mais ce qui est visible, immédiatement accessible, massivement relayé. La médiatisation se substitue à l’épreuve du temps. La fréquence d’apparition tient lieu de valeur. Ce qui occupe l’espace mental collectif finit par s’imposer, non parce qu’il a résisté au réel, mais parce qu’il circule sans cesse.

Il y a bien transmission. Toujours. 
Mais cette transmission se fait autrement.

Elle est rapide, horizontale, accélérée. Elle passe moins par des figures incarnées et des expériences partagées que par des flux : images, récits, mots-clés, modèles disponibles. Elle se diffuse sans décantation, sans attente, souvent sans confrontation au réel vécu. Ce qui est transmis n’est pas nécessairement faux, mais il est rarement éprouvé avant d’être adopté.

C’est ici que l’imitation devient décisive. Elle synchronise les imaginaires. Elle propose des formes prêtes à être endossées dans un environnement où les structures de transmission lente se sont affaiblies. Elle oriente sans contraindre, influence sans se présenter comme norme.

Il serait illusoire de croire que les trajectoires individuelles émergent hors de ce champ de forces. L’identité ne se construit jamais dans le vide. Elle s’élabore à partir des récits disponibles, des modèles valorisés, des discours dominants. Quand certains récits deviennent omniprésents, ils cessent d’être des options parmi d’autres. Ils deviennent des cadres de lecture.

Cela n’invalide pas les expériences vécues. Mais cela oblige à reconnaître leur inscription dans un climat symbolique précis. La subjectivité est poreuse. Elle absorbe ce qui l’entoure avant même de pouvoir le penser.

Le problème n’est donc pas le changement, ni la pluralité, ni l’ambiguïté. Il apparaît lorsque ce qui est transmis ne passe plus par le temps long ni par l’expérience éprouvée, mais circule à l’état de flux, sans résistance suffisante pour faire ancrage.

Une société qui peine à faire poids ne produit pas des individus libres, mais des individus instables. Non par faiblesse, mais par manque d’appui. Chacun est contraint de se définir sans cesse, sans pouvoir s’adosser à quelque chose qui dure. De là naissent des frottements constants : non des conflits féconds, mais des crispations défensives. On protège des positions fragiles avec une intensité disproportionnée, précisément parce qu’elles ne tiennent pas d’elles-mêmes.

Ce flottement appelle alors des réactions de compensation. Quand plus rien ne pèse, certains cherchent à réintroduire de la gravité de manière brutale. Identités rigidifiées, récits simplifiés, frontières tranchées. Non par sagesse, mais par panique. L’humain préfère souvent une structure imparfaite à l’absence totale de structure.

Flotter peut être un moment. Une suspension nécessaire. 
Mais lorsqu’il devient un état durable, il cesse d’être un passage. Il devient une condition.

Tout ce qui flotte ne coule pas. 
Mais ce qui flotte trop longtemps cesse d’habiter le monde.

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7 février 2026 6 07 /02 /février /2026 14:53

Il existe une façon d’être qui ne se mesure ni à la présence des autres ni à leur absence. Elle ne varie pas selon le nombre, ni selon le vide. Elle ne se renforce pas quand on est seul, ne s’atténue pas quand on est entouré. Elle est là avant toute comparaison.

Ce n’est pas un retrait. Ce n’est pas non plus une immersion. C’est une tenue intérieure qui ne cherche pas d’appui. Les rencontres n’y font pas irruption, elles s’y déposent. Les séparations n’y laissent pas de trou. Rien ne s’y additionne, rien ne s’y soustrait vraiment.

Cette manière d’être n’est pas douloureuse. Elle n’est pas joyeuse non plus, au sens ordinaire. Elle n’attend rien. Elle ne réclame pas d’être comblée, ni expliquée. Elle cohabite avec le lien sans lui demander de justification. On peut aimer, se lier, partager, sans que cela devienne un socle. On peut aussi se retirer, sans que cela ressemble à une perte.

Elle est souvent mal comprise, parce qu’elle ne correspond à aucun récit dominant. On la prend pour de la distance, parfois pour de la froideur. On y voit un refus, une protection, un désengagement. Alors qu’il n’y a là ni stratégie ni défense. Simplement un espace qui ne se ferme pas, et qui n’appelle pas qu’on y entre.

Ce qui la caractérise le mieux, c’est peut-être son absence de demande. Elle ne demande pas d’être reconnue. Elle ne demande pas d’être réparée. Elle ne cherche pas à durer, ni à se dissoudre. Elle se tient là, comme un fond silencieux sur lequel les choses apparaissent puis disparaissent.

On la retrouve parfois à des moments limites, proches de ce qui précède toute histoire, ou de ce qui lui succède. À la naissance, peut-être. À la mort, sans doute. Des zones où l’on est là sans rôle, sans projet, sans attente adressée au monde. Des zones où l’on n’est ni en manque ni en excès.

Dans une époque qui interprète toute absence de demande comme un symptôme, cet état dérange. Il ne se revendique pas. Il ne proteste pas. Il ne promet pas non plus une délivrance. Il ne s’oppose à rien. Il ne propose rien. Il existe.

Et peut-être est-ce précisément pour cela qu’il est si difficile à nommer. Dès qu’on tente de le saisir par un mot trop chargé, il se déforme. Il glisse. Il se tait. Il préfère rester sans étiquette, comme certaines choses essentielles qui ne se laissent approcher qu’à condition de ne pas être appelées

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27 janvier 2026 2 27 /01 /janvier /2026 22:48

La conférence se tenait dans une épicerie, choix de communication évident. Ce qui était en jeu, toutefois, dépassait largement les allées et les paniers. À l’échelle canadienne, Mark Carney a rappelé des chiffres qui donnent la mesure du phénomène : des millions de personnes reçoivent aujourd’hui une aide directe liée au coût de la vie ; des milliards de dollars sont injectés chaque année pour compenser l’inflation alimentaire ; des familles à faible revenu peuvent toucher, selon leur situation, des centaines, parfois près de deux mille dollars par an en crédits et prestations diverses. Malgré cela, le recours aux banques alimentaires continue d’augmenter partout au pays, atteignant des niveaux jamais vus, y compris parmi des personnes qui travaillent.

 

Au Québec, la situation n’est ni marginale ni exceptionnelle. Elle est massive. Les banques alimentaires enregistrent des millions de visites annuelles et voient affluer des profils de plus en plus diversifiés : travailleurs pauvres, familles, personnes seules, étudiants, retraités. Là aussi, l’État intervient, soutient, finance, compense. Là aussi, les programmes existent, les montants sont réels, les correctifs s’additionnent.

 

Il ne s’agit donc pas d’un petit problème local ni d’une crise passagère. L’insécurité alimentaire s’est installée durablement au cœur d’une société riche, organisée, capable de mobiliser des ressources considérables.

 

Et pourtant.

 

Si l’argent suffisait, la courbe aurait déjà commencé à s’inverser. La situation économique s’est indéniablement détériorée ces dernières années — inflation alimentaire, loyers en hausse, pression sur les salaires — et cela explique une partie du phénomène. Mais cela n’explique pas tout. Malgré l’ampleur des transferts et des programmes, l’insécurité alimentaire continue de progresser, signe que l’on reste à la surface des choses.

 

Les mesures annoncées tiennent la pression, amortissent le choc, évitent le pire. Elles permettent de survivre, rarement de sortir. Ce sont des rustines nécessaires mais insuffisantes : on traite les effets visibles sans toucher aux mécanismes profonds.

 

Car la pauvreté n’est pas qu’un manque de revenus. Elle est aussi un manque de structure, de transmission, de savoir-faire quotidien. Faire un budget, hiérarchiser les dépenses, anticiper, différer : des gestes simples, jamais simples quand personne ne les a enseignés. On ne naît pas avec une culture économique domestique ; on l’hérite ou on l’improvise, souvent trop tard, dans l’urgence.

 

Ce pan est largement absent du discours politique. On verse de l’argent, mais on ne propose pas de véritable sortie. Il n’y a pas de stratégie d’autonomisation, pas d’apprentissage systématique, pas de travail de fond sur les comportements façonnés par des décennies de consommation à crédit, de paiements fragmentés, d’abonnements discrets qui finissent par engloutir des revenus déjà fragiles. On aide à passer le mois, rarement à reprendre la maîtrise du temps long.

 

Il faut aussi regarder la fatigue. Celle qui rétrécit l’horizon au présent immédiat. Quand chaque fin de mois est un combat, le cerveau privilégie le soulagement maintenant, pas l’équilibre plus tard. Ce n’est ni une faute morale ni un défaut de volonté ; c’est une mécanique humaine. Mais une mécanique qui enferme, et qu’aucune allocation ne désamorce à elle seule.

 

Ce refus d’aller plus loin n’est pas seulement politique. Il est culturel. Il s’inscrit dans un rapport ancien à la pauvreté, hérité d’une longue tradition de charité chrétienne — catholique surtout — où soulager la misère importait davantage que la faire disparaître. Les bonnes âmes avaient « leurs » pauvres : on aidait, on donnait, on apaisait sa conscience, tout en laissant intact l’ordre qui produisait la détresse. La charité fonctionnait comme un baume moral, rarement comme un levier de transformation.

 

Ce schéma n’a pas disparu ; il s’est sécularisé. L’État a remplacé l’Église, les allocations ont remplacé l’aumône, les programmes ont remplacé les quêtes. Mais la logique demeure : maintenir à flot, éviter l’effondrement, sans remettre en cause ce qui fabrique structurellement la pauvreté, ni ce qui empêche d’en sortir. Aider devient un geste moral, presque identitaire. Transformer exigerait un courage politique et culturel autrement plus risqué.

 

On connaît pourtant le proverbe : donner un poisson permet de manger un jour, apprendre à pêcher permet de manger toute une vie. Il n’est ni cruel ni naïf. Donner un poisson est parfois indispensable ; quand la faim est là, maintenant, on ne discute pas de pédagogie. Mais s’arrêter là, c’est installer une dépendance sans horizon. Apprendre à pêcher, ce n’est pas abandonner, c’est transmettre : des outils concrets, une lecture du réel, une capacité à reprendre prise sur sa vie économique.

 

Ce que propose Carney est nécessaire. Mais ce n’est pas un plan de sortie de la pauvreté. C’est une gestion de l’urgence, pas une refondation. Tant qu’on refusera d’aller à la racine — éducative, culturelle, pratique — on continuera à remplir des paniers sans jamais desserrer l’étau, et l’on confondra encore la générosité immédiate avec un véritable projet d’émancipation.

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27 janvier 2026 2 27 /01 /janvier /2026 18:12

Ce texte ne vise ni à défendre ni à accuser. Il ne cherche pas à distribuer des absolutions ni des blâmes. Les violences existent, sous des formes différentes, à des moments différents, et elles produisent des effets bien réels sur des vies bien réelles. Ce qui m’intéresse ici n’est pas de choisir la violence qui conforte un récit, mais de regarder celle qui est réellement à l’œuvre, y compris lorsqu’elle contredit ce que l’on voudrait que je voie.

 

Il y a eu deux manières de faire, et surtout deux manières de dire.

Deux régimes de langage. Deux régimes d’acceptabilité.

 

Sous Barack Obama, la frontière fonctionnait comme une administration. Sous Donald Trump, elle est devenue une scène. Mais croire que l’une fut humaine et l’autre brutale relève d’une illusion soigneusement entretenue.

 

Les chiffres, eux, ne sont pas ambigus. Entre 2009 et 2017, plus de trois millions de personnes ont été expulsées des États-Unis. Certaines années ont dépassé les 400 000 renvois, un record historique. Cette politique, objectivement dure, parfois destructrice, a pourtant coexisté avec un récit de modération, de rationalité, de réforme possible. Obama parlait calme, juridique, technocratique. Il parlait la langue des médias — et cette langue a tout changé.

 

Car pendant que la machine administrative tournait à plein régime, la violence restait hors champ. Elle n’était pas niée ; elle était reformulée. Les expulsions devenaient des removals. Les arrestations massives, des priorités d’application. Les drames humains, des conséquences regrettables. Même les morts — plusieurs dizaines sur l’ensemble de la période, survenues en détention ou lors de procédures — existaient, mais dissoutes dans des rapports, des notes, des lignes statistiques. Rien qui appelle la mise en série. Rien qui rende l’indignation inévitable.

 

Il faut appeler cela par son nom : hypocrisie.

 

Non pas l’hypocrisie d’un homme qui ment, mais celle d’un système qui anesthésie moralement la violence par le langage. Une violence administrative est une violence que l’on peut tolérer. Les médias ont accompagné ce mouvement, non par complot, mais par affinité. Le récit démocrate — réforme, progrès, État rationnel — correspondait à leur propre grammaire morale. Ils savaient comment en parler. Ils savaient surtout comment en parler sans trop insister.

 

C’est ici qu’une idée inconfortable s’impose : sous Obama, des fusillades isolées impliquant des agents fédéraux auraient très probablement été traitées comme des bavures ponctuelles. Quelques articles, beaucoup de conditionnel, une insistance sur la complexité des situations, la nécessité d’enquêtes. Puis le sujet serait redescendu. Comme tant d’autres. L’histoire des millions d’expulsions l’a montré : les médias savent absorber l’inacceptable lorsque le récit global reste moralement cohérent.

 

Puis Trump arrive. Et ce système de neutralisation se fissure.

 

Non parce que les chiffres explosent soudain mais parce que le maquillage disparaît. Trump ne reformule pas. Il ne technocratise pas. Il montre. Il revendique. Il met en scène. Arrestations filmées, déclarations martiales, frontière exhibée comme un théâtre de guerre symbolique. La politique cesse d’être un dispositif discret ; elle devient une performance.

 

Les expulsions sous Trump, sur son premier mandat, restent souvent inférieures à celles d’Obama. Mais la visibilité, elle, devient totale. Les morts en détention augmentent certaines années. Des fusillades impliquant des agents surgissent dans l’espace public. Des vidéos circulent. Des citoyens sont touchés. Chaque incident devient un événement, non parce qu’il est absolument inédit, mais parce qu’il ne peut plus être euphémisé.

 

Les médias réagissent violemment, parfois jusqu’à l’hystérie. On y voit un biais. Il existe, sans doute. Mais il ne suffit pas à expliquer ce qui se joue. Ce n’est pas une soudaine exigence morale ; c’est une perte de contrôle narratif. Trump ne leur laisse plus les outils habituels pour minimiser, contextualiser, diluer. Il rend impossible le confort du « cas isolé ».

 

La différence est là.

Sous Obama, la violence pouvait être absorbée.

Sous Trump, elle déborde.

 

Et c’est ce débordement qui crée l’illusion d’une rupture radicale.

 

La frontière, en réalité, n’a jamais cessé d’être violente.

Ce qui a changé, ce n’est pas seulement son intensité, mais la possibilité de détourner le regard.

 

Nos sociétés tolèrent très bien la violence tant qu’elle est administrative, propre, rationnelle. Elles s’indignent lorsqu’elle devient visible, bruyante, impossible à travestir. Ce que cette comparaison met au jour, ce n’est pas l’innocence d’un camp et la brutalité de l’autre, mais notre rapport collectif à ce que nous acceptons tant que cela sait se faire discret.

 

Il ne s’agit donc pas de choisir entre deux violences.

Il s’agit de refuser qu’on m’impose laquelle je dois voir — et laquelle je dois oublier.

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23 janvier 2026 5 23 /01 /janvier /2026 12:31

Isabelle de Castille — gouverner sans détour

 

Isabelle de Castille naît en 1451 à Madrigal de las Altas Torres, au cœur de la Castille, et meurt en 1504 à Medina del Campo. Son règne s’inscrit dans un moment charnière où la péninsule Ibérique cesse d’être un espace de coexistence instable pour devenir un État centralisé, projeté vers l’extérieur. Avec elle, le régime du pouvoir change encore.

 

Nous ne sommes plus dans l’effacement, ni dans le recodage, ni dans le vacarme destiné à couvrir l’impossible. Le pouvoir s’assume. Il se montre. Il tranche. La fin du XVe siècle ibérique est un temps de consolidation brutale : unification politique, homogénéisation religieuse, projection impériale. Le royaume ne cherche plus à tenir l’équilibre ; il cherche à se fixer.

 

Isabelle gouverne dans un monde où l’autorité n’est pas en déficit, mais en construction. La Castille et l’Aragon s’agrègent, la Reconquista touche à son terme, l’État se dote d’instruments durables. Elle ne règne pas dans l’ombre d’une régence ni dans l’attente d’une succession incertaine. Elle règne avec Ferdinand, sans s’y dissoudre. Le pouvoir est partagé, non dilué. La souveraineté est réelle, exercée frontalement.

 

Chez Isabelle, rien ne cherche l’ambiguïté. Elle décide. Elle ordonne. Elle assume la violence comme une composante de la fondation. La prise de Grenade en 1492 met fin à des siècles de coexistence armée ; l’unité religieuse devient un objectif politique central ; l’Inquisition s’installe comme outil de contrôle du corps social. Les conversions forcées, les expulsions des Juifs puis des musulmans, la contrainte deviennent des moyens admis. Ce n’est pas un dérapage. C’est un programme.

 

Isabelle ne gouverne pas dans la logique du compromis, mais dans celle de la cohérence. Elle veut un royaume lisible, homogène, durable. Elle sait que cette lisibilité a un coût humain immense. Elle ne l’ignore pas. Elle l’accepte. Là où Catherine de Médicis tente de contenir la violence, Isabelle la canalise et l’emploie. Là où Anne de Beaujeu administre une transition, Isabelle fonde.

Habiter l’histoire - Femmes et politique

Son gouvernement s’appuie sur une articulation étroite entre pouvoir politique et autorité religieuse. La foi n’est pas un supplément d’âme, mais un principe d’organisation. Elle permet de nommer l’ennemi, de définir l’intérieur et l’extérieur, de stabiliser l’obéissance. La violence devient légitime parce qu’elle est dite nécessaire à l’unité. L’État se rend moralement lisible en se rendant impitoyable.

 

Dans le même mouvement, Isabelle engage la Castille vers l’extérieur. Le soutien accordé au projet de Christophe Colomb ne relève pas de l’aventure, mais d’une logique d’expansion cohérente avec l’unification interne. L’Atlantique devient un prolongement du royaume. La conquête commence à se penser à l’échelle du monde. Là encore, le pouvoir ne doute pas : il avance.

 

Son autorité ne sera ni effacée ni atténuée. Elle sera intégrée au récit national comme origine. Les violences seront requalifiées en nécessités historiques, les brutalités en actes fondateurs. Le pouvoir, ici, ne se heurte pas au récit : il le fabrique. Isabelle devient une figure de commencement, non de trouble.

 

Ce qui frappe, rétrospectivement, ce n’est pas qu’Isabelle ait gouverné durement — beaucoup l’ont fait — mais que cette dureté ne soit jamais renvoyée à son sexe. Elle n’est ni monstrifiée, ni sexualisée, ni psychologisée. Elle est reine. La violence qu’elle exerce est dite politique, non pathologique. Le récit l’absorbe sans résistance.

 

Avec Isabelle de Castille apparaît une configuration rare : un pouvoir féminin qui coïncide entièrement avec le projet de l’État. Il ne crée aucune fissure dans la narration dominante. Il la renforce. La normalisation est complète : un pouvoir exercé sans détour, puis sanctuarisé. Un règne qui ne dérange pas l’Histoire, parce qu’il lui donne raison.

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21 janvier 2026 3 21 /01 /janvier /2026 22:38

Catherine de Médicis — gouverner dans le fracas

 

Catherine de Médicis naît en 1519 à Florence, au cœur de la Renaissance italienne, et meurt en 1589 à Blois, dans un royaume français ravagé par près de quarante années de guerres civiles. Sa vie épouse un siècle de rupture, et son pouvoir en porte la marque.

 

Avec Catherine de Médicis, le climat change. Nous ne sommes plus dans la continuité minérale de l’Égypte, ni dans l’écriture savante de la Chine impériale, ni même dans l’efficacité sans trace d’Anne de Beaujeu. Nous entrons dans un temps bruyant, instable, saturé de discours et de violence. Le XVIᵉ siècle français est un siècle déchiré. La religion fracture les corps, les familles, les fidélités. L’autorité ne circule plus : elle se dispute.

 

Catherine arrive au pouvoir par les marges, comme souvent. Italienne dans une cour française, issue d’une famille récemment élevée au rang princier, épouse d’un roi fragile, mère de fils trop jeunes ou trop faibles pour gouverner seuls. Elle n’est jamais censée régner. Elle est tolérée, provisoire, transitoire. Mais le royaume ne tient plus sans cette transition. Elle gouverne donc dans l’entre-deux : entre catholiques et protestants, entre grandes familles rivales, entre la tentation de la force et la nécessité de durer. Rien n’est stable, rien n’est sûr, et chaque décision porte en elle la possibilité d’un embrasement.

 

Elle ne règne pas dans un monde qu’il suffirait d’administrer. Elle gouverne un monde qui se défait. Les guerres de Religion ne sont pas une crise ponctuelle, mais un état permanent. Le pouvoir ne peut plus se contenter de tenir : il doit arbitrer sans cesse, temporiser, ruser, parfois céder pour éviter le pire. Catherine compose. Elle négocie. Elle recule et avance à la fois. Elle cherche moins la victoire que la survie de l’ensemble.

 

Son gouvernement est un enchaînement de conseils, de lettres, d’émissaires, d’édits aussitôt proclamés qu’ils sont contestés. Elle multiplie les édits de tolérance, tente d’équilibrer les forces, ménage les camps adverses, espérant contenir la violence plutôt que l’écraser. Elle reçoit les chefs protestants comme les princes catholiques, promet à chacun sans jamais pouvoir satisfaire pleinement aucun. Cette politique du milieu, indispensable à court terme, devient vite illisible dans un climat de radicalisation. L’époque ne supporte plus la nuance. Elle exige des choix nets, des fidélités exclusives, des ennemis clairement désignés. La modération devient suspecte. La prudence, une faiblesse.

 

Dans ce chaos, l’autorité ne peut être propre. Elle est nécessairement ambiguë. Catherine est accusée de duplicité parce qu’elle survit. Elle est soupçonnée parce qu’elle temporise. Gouverner dans un monde fracturé oblige à porter la part sombre des compromis.

 

Habiter l’histoire - femmes et politique

Lorsque la Saint-Barthélemy éclate en août 1572, le fracas devient irréversible. Assassinats ciblés à Paris, plusieurs milliers de morts en quelques jours, corps jetés dans la Seine, la violence gagnant ensuite les provinces. L’événement dépasse ses acteurs, mais le récit se fige autour d’une figure. Catherine devient un nom commode. On lui prête une intention totale, une maîtrise absolue, une cruauté presque mythologique. Le chaos collectif se condense dans un visage.

 

Contrairement à Hatchepsout, Catherine n’est pas effacée. Contrairement à Wu Zetian, elle n’est pas seulement recodée. Elle est saturée. On lui attribue tout : complots, poisons, manipulations, crimes. Son nom devient une surface d’inscription où l’époque projette sa propre violence. Gouverner dans le chaos ne laisse pas de silence possible. Il faut parler, accuser, simplifier.

 

Son autorité est pourtant celle d’une gestion permanente de l’impossible. Elle ne crée pas les fractures religieuses ; elle tente d’en limiter les effets. Elle ne déclenche pas seule les violences ; elle cherche à empêcher qu’elles ne deviennent totales. Mais l’Histoire aime les figures claires. Elle supporte mal les gouvernements de l’équilibre, encore moins lorsqu’ils sont exercés par une femme étrangère, veuve, mère, placée au centre d’un royaume qui se délite.

 

Catherine de Médicis gouverne dans un monde qui ne veut plus de gouvernement, seulement des victoires morales. Elle incarne alors tout ce que l’époque refuse de regarder en face : l’impuissance relative du pouvoir, la nécessité du compromis, la responsabilité sans maîtrise. Là où Anne de Beaujeu disparaissait par banalité, Catherine disparaît sous l’excès de récit. On ne la tait pas. On la couvre.

 

Elle ne laisse pas derrière elle un silence, mais un vacarme durable. Les siècles suivants parleront pour elle, contre elle, à sa place. Sa figure devient une explication commode à une époque qui ne sait plus comment penser sa propre brutalité. L’Histoire, ici, ne corrige pas une anomalie. Elle cherche un point de fixation pour un désordre qu’elle ne parvient pas à contenir.

 

Après l’effacement par la pierre, après l’orientation par l’encre, après la banalisation par l’efficacité, voici un autre sort réservé au pouvoir féminin : l’hyper-visibilité accusatrice. Non plus le silence, mais le bruit constant, celui qui empêche d’entendre ce qui s’est réellement joué.

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18 janvier 2026 7 18 /01 /janvier /2026 21:45

Dans sa chronique « Serons-nous les chevaliers cuivrés ou les Ouïghours de l’IA ? », publiée dans le Journal de Montréal, Laure Waridel — dont je respecte profondément le travail —, écologiste et journaliste, part d’un fait concret et irréversible : la destruction annoncée de l’habitat du chevalier cuivré, une espèce endémique du Québec, menacée de disparition par un choix politique assumé au nom de l’économie. Il s’agit d’un enjeu écologique réel : une forme de vie unique, sur le point de disparaître. Elle met ce choix en parallèle avec d’autres renoncements éthiques contemporains — humains cette fois — pour interroger une même logique de fond : notre capacité collective à accepter que certaines vies, humaines ou non, deviennent négociables dès lors qu’elles entravent la croissance, le commerce ou l’optimisation des systèmes.

https://www.journaldemontreal.com/2026/01/18/serons-nous-les-chevaliers-cuivres-ou-les-ouighours-de-lia

 

Le parallèle avec les Ouïghours pose toutefois un problème de fond : contrairement au chevalier cuivré, leur situation ne relève pas d’un arbitrage économique direct. Il ne s’agit pas d’un obstacle matériel à un projet ni d’un coût environnemental assumé, mais d’un ensemble de politiques sécuritaires et de choix géopolitiques complexes. Ce glissement fragilise l’analogie et invite à déplacer la question.

 

Sur ce point, le constat écologique est juste. Mais une fois ce seuil éthique franchi, la question ne porte plus seulement sur ce que nous détruisons ; elle porte aussi sur la position depuis laquelle nous jugeons le monde. Élargissons le débat.

 

Cette position est loin d’être neutre. La Chine sert aujourd’hui trop facilement, et souvent systématiquement, de repoussoir moral. Elle est devenue une figure commode, presque une caricature de sa gouvernance, permettant de condenser en un seul État tout ce que l’Occident refuse de regarder de lui-même. Il serait injuste d’imputer cette simplification à celles et ceux qui, comme Laure Waridel, interrogent aussi nos propres choix ici. Mais une fois ces textes projetés dans l’espace public, ils s’inscrivent malgré eux dans un récit plus large où la Chine sert trop facilement de figure repoussoir.

 

Ce climat est révélateur. Dans le sillage de récents échanges diplomatiques avec Pékin, le discours politique occidental oscille entre indignation de principe et pragmatisme assumé, rappelant qu’il faudrait composer avec le monde tel qu’il est plutôt que tel que nous souhaiterions qu’il soit. Cette posture, présentée comme réaliste, éclaire surtout une tension persistante : celle d’une morale proclamée, mais appliquée de manière inégale.

 

Cette caricature circule surtout dans les discours ; l’expérience vécue, elle, raconte tout autre chose. Pour ma part, si j’ai appris à aimer la Chine, c’est parce que j’y suis allé, souvent. Près d’une vingtaine de fois. J’y ai des amis, des musiciens, des conversations qui comptent, des lieux qui restent. La Chine est à la fois un pays et une civilisation, avec ce que cela implique de profondeur, de durée et de complexité. Et je constate alors l’asymétrie : ici, au Canada, vivons-nous chaque jour hantés par le sort des peuples autochtones soumis à un système de réserves dont la légitimité et les effets restent profondément problématiques, par celui de communautés nordiques où l’accès à des services de base — dont l’eau potable — demeure inégal,  par les violences héritées de notre histoire de colonisation du territoire et des peuples autochtones ? Vivons-nous obsédés par les guerres menées par l’Occident au nom de la liberté et de la démocratie ? Non. Nous vivons. Comme vivent les autres.

 

Cette distance est sans doute plus facile à maintenir lorsque la Chine est perçue comme un objet abstrait, lointain, donc suspect — un mécanisme qui n’est pas sans rappeler certaines logiques de racialisation. Pour ma part, dans les relations que j’ai nouées au fil de mes séjours, je n’ai jamais été confronté à un discours haineux ou méprisant à l’égard du Canada, des États-Unis ou de la France. J’y ai plutôt rencontré de la curiosité, souvent de l’admiration, notamment pour nos artistes, nos musiciens, nos écrivains, pour ce que nos cultures ont produit. Cela rappelle une chose simple : juger une société uniquement à l’aune de ses violences, de ses guerres ou de son passé impérial produit toujours des angles morts. Cette asymétrie, dans la façon dont nous regardons les autres, mérite d’être interrogée. 

Combien d’entre nous ont réellement remis en question le choix d’acheter une voiture japonaise — Toyota pour ne pas la nommer — en raison des crimes de guerre du Japon impérial durant la Seconde Guerre mondiale ?

Ou encore le fait que les États-Unis aient largué deux bombes nucléaires sur des villes civiles, sans que cet acte n’ait jamais servi de critère moral structurant dans notre rapport à ce pays ?

C’est précisément là que la cohérence se fissure.


Si je reviens sur ces questions, ce n’est pas par obsession, mais parce que la facilité morale avec laquelle nous jugeons les autres mérite d’être interrogée.

 

Car avant de juger les autres, il faudrait peut-être regarder ce que nous avons fait — et continuons de faire — au nom du Bien.

 

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et plus encore depuis la guerre froide, les interventions occidentales menées au nom de la démocratie, de la liberté ou de la civilisation ont laissé derrière elles un champ de ruines rarement intégré au récit dominant. Coups d’État, invasions, guerres par procuration, sanctions économiques lourdes de conséquences humaines. La liste est longue.

 

Depuis le 11 septembre 2001, les guerres menées au nom de la « lutte contre le terrorisme » ont causé entre quatre et six millions de morts, directs et indirects confondus. En élargissant le regard à l’ensemble de la période de la guerre froide, et en excluant les conflits relevant clairement de la légitime défense reconnue par le droit international, les estimations les plus prudentes évoquent entre vingt et trente millions de morts. Un chiffre volontairement conservateur, sans aucun doute inférieur à la réalité.

 

Cela correspond à l’équivalent démographique d’un pays entier comme le Canada, effacé de la carte humaine au nom de la liberté, de la stabilité ou de la civilisation.

 

C’est ici que la pureté morale affichée devient inquiétante. L’Histoire a montré ce que produisent les discours impeccables, portés par la conviction d’incarner le Bien. Plus la vertu est proclamée, moins elle tolère d’être interrogée. Et c’est précisément là que commencent les dérives.

 

Au nom de quoi prétendrions-nous guider les autres ?

Quelles réussites concrètes, quelles sociétés réellement justes et apaisées nous autoriseraient à faire la leçon ?

 

Continuer à juger les autres depuis cette position n’est pas seulement hypocrite. C’est dangereux. Une morale qui refuse de s’appliquer à elle-même finit toujours par devenir un instrument de domination.

 

Le monde n’a pas besoin d’un Occident donneur de leçons.

Il a besoin d’un Occident capable de se taire un instant, de regarder ses propres mains, et d’admettre ce qu’elles ont fait.

 

Le reste n’est pas de la morale.

C’est de la prétention.

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18 janvier 2026 7 18 /01 /janvier /2026 15:51

Anne de Beaujeu — gouverner sans légende

 

À la fin du XVe siècle, le pouvoir en France n’a pas encore trouvé sa mise en scène définitive. Le royaume sort du Moyen Âge, la féodalité résiste, la centralisation progresse par à-coups. L’autorité se tient dans des équilibres instables, entre lignages puissants, alliances fragiles et fidélités toujours réversibles. Rien n’est complètement fixé, sauf une chose : gouverner demande de tenir sans bruit.

 

C’est dans ce moment-là qu’apparaît Anne de Beaujeu. Née en 1461 à Genappe, dans les Pays-Bas bourguignons, morte en 1522 à Moulins, elle est la fille de Louis XI et la sœur aînée de Charles VIII. Elle ne règne pas officiellement. Elle gouverne. Son frère est trop jeune. Le royaume, lui, ne peut pas attendre. La régence s’impose, presque naturellement, non par enthousiasme, mais par nécessité. Elle n’entre pas en scène ; elle prend place.

 

Anne de Beaujeu exerce une autorité sèche, précise, sans lyrisme. Elle connaît la cour, les ambitions, les fidélités de circonstance, les impatiences aristocratiques. Elle sait que le pouvoir, dans ce monde-là, ne se proclame pas : il se maintient. Très tôt, elle comprend que l’essentiel n’est pas de convaincre, mais d’user. User les oppositions, user les prétentions, user le temps.

 

En 1484, lors des États généraux de Tours, les grands du royaume espèrent reprendre la main. Ils parlent de réformes, de contrôle du pouvoir, de limitation de l’autorité royale. Anne écoute. Elle fait consigner les doléances, laisse les débats se déployer, puis laisse les assemblées se dissoudre sans rien céder d’essentiel. Rien n’est refusé frontalement. Rien n’est accordé non plus. Le gouvernement continue. Le royaume tient.

Anne de France, dame de Beaujeu, duchesse de Bourbon, présentée par saint Jean l’Évangéliste

Anne de France, dame de Beaujeu, duchesse de Bourbon, présentée par saint Jean l’Évangéliste

Lorsque la contestation prend une forme plus agressive, durant ce qu’on appellera la Guerre folle, Anne ne s’embarrasse pas de symboles. Louis d’Orléans intrigue, rassemble, menace. Elle le fait arrêter et emprisonner à Bourges. Le geste est net, presque administratif. Plus tard, elle résumera sa méthode en une phrase restée célèbre : « Il vaut mieux tenir un prince que courir après une armée. » Ce n’est pas une maxime morale. C’est une technique de gouvernement.

 

Son autorité ne se limite pas à la gestion des crises internes. Elle accompagne aussi une recomposition territoriale décisive. La question bretonne, explosive depuis des décennies, est traitée sans éclat, mais avec une redoutable efficacité. Par négociations, pressions et délais maîtrisés, elle conduit à l’intégration du duché au royaume, scellée par le mariage de Charles VIII avec Anne de Bretagne. L’opération est immense. Elle se présente pourtant comme une suite logique, presque administrative. Le royaume s’agrandit sans scène héroïque.

 

Anne gouverne par les lettres, les actes, les confirmations écrites. Elle s’entoure de juristes, d’administrateurs, d’hommes de dossiers plutôt que de lignage. Le pouvoir circule par le papier, pas par l’épée. Rien n’est spectaculaire, et c’est précisément ce qui rend l’autorité difficile à contester. Le royaume fonctionne.

 

Lorsque Charles VIII atteint sa majorité, Anne se retire sans fracas. Pas d’affrontement, pas de justification publique, pas de tentative de prolongation. Elle retourne à Moulins. Le pouvoir a été exercé, puis rendu, sans reste visible. L’appareil est en place. Les équilibres tiennent. Le récit commence déjà à s’amincir.

 

Anne de Beaujeu ne disparaît pas pour autant. Elle écrit. Pour sa fille Suzanne, elle rédige un court traité, Les Enseignements, souvent lu comme un manuel de morale. Il est en réalité un précis de gouvernement discret : prudence, fermeté, sens du temps, maîtrise de soi. Rien d’héroïque. Rien de lyrique. Une éthique du pouvoir sans mise en scène.

 

Elle n’est ni attaquée ni célébrée. Son autorité est traitée comme une parenthèse administrative réussie, donc sans épaisseur narrative. On reconnaît sa compétence, puis l’Histoire avance. Il n’y a rien à gratter dans la pierre, rien à corriger dans les textes, rien à moraliser. Ce qui a tenu sans bruit n’appelle ni procès ni légende.

 

Ce silence-là n’est pas le résultat d’une condamnation, mais d’une neutralité parfaite. Anne de Beaujeu n’a pas dérangé la forme du pouvoir ; elle l’a servie avec une exactitude qui la rend presque interchangeable. Elle n’a laissé ni scandale ni trace encombrante, seulement un moment où l’autorité a circulé sans heurt.

 

Après la pierre grattée d’Hatchepsout et l’encre orientée de Wu Zetian, voici un autre type d’effacement : celui qui suit les gestes justes, les décisions exactes, les transitions réussies. Un silence qui ne s’organise pas, qui ne se décrète pas, mais qui tombe naturellement sur ce qui n’a rien laissé à corriger.

 

Illustration: 

Jean Hey, dit le Maître de Moulins, Anne de France (Anne de Beaujeu), fin XVe siècle, Musée du Louvre, Paris. Wikimedia Commons.

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