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17 décembre 2025 3 17 /12 /décembre /2025 00:15

Pourquoi l’Occident veut (encore) dominer?

 

Il y a une question que l’on pose rarement, mais qui traverse l’histoire tout entière : pourquoi l’Occident a-t-il voulu et veut-il encore dominer le monde ? Non pas commercer, non pas échanger, non pas simplement exister, mais dominer. De façon ouverte, parfois brutale, souvent hypocrite. Cette volonté ne se retrouve ni en Chine, ni en Afrique, ni en Amérique du Sud. Elle n’est pas universelle. Elle est occidentale.

 

Il faudrait ajouter une exception : le Japon. Lui aussi a voulu dominer. Et sa domination, au XXᵉ siècle, a pris une forme d’une violence presque inimaginable. L’occupation de la Chine fut marquée par des massacres massifs, des tortures systématiques, des expérimentations humaines, des villes entières plongées dans la terreur. Par leur ampleur et leur cruauté, ces violences comptent parmi les pages les plus sombres de l’histoire humaine. Mais le Japon ne s’inscrit pas pour autant dans la même logique que l’Occident : son impérialisme fut bref, concentré, brutal, sans prétention à une universalité morale. Il n’a pas cherché à imposer un modèle au monde, seulement à étendre sa sphère de puissance dans un moment où il croyait pouvoir rivaliser avec les empires occidentaux. Une domination d’ombre, non de récit.

 

Ce recours au récit, lui, demeure une constante occidentale.

 

On en voit aujourd’hui une illustration claire dans le discours européen autour de la Russie. Depuis deux ans, Macron, von der Leyen et d’autres responsables répètent qu’une Russie même affaiblie par la guerre “pourrait” envahir l’Europe entière. Aucun état-major sérieux n’y croit vraiment, mais la dramatisation remplit une fonction : elle redonne à l’Europe un centre, un rôle, un ennemi, donc une justification. Dans un continent fragmenté, la peur sert de ciment. En se disant menacée, l’Europe retrouve une importance qu’elle perd ailleurs.

Et ce mécanisme ne lui est pas propre : il appartient à tout l’Occident.

 

Ce réflexe n’est pas récent. Il plonge ses racines loin dans le passé, bien avant les discours de Bruxelles.

 

La première racine est religieuse. Dans les textes fondateurs du christianisme européen, l’humanité reçoit l’ordre de “soumettre la terre”. C’est une injonction directe. Elle place l’homme au-dessus du monde, et l’Europe au-dessus des autres hommes lorsqu’elle se pense détentrice de la vraie foi. Ce n’est pas seulement un dogme : c’est un moteur. Une permission de conquérir. De “civiliser”. Une absolution anticipée.

 

La deuxième racine est géopolitique. L’Europe est minuscule, morcelée, constamment en guerre. Chaque royaume vit sous la pression des autres. On apprend à survivre en prenant l’initiative, en gagnant du terrain, en frappant avant d’être frappé. Cette tension permanente forme un réflexe : avancer pour ne pas disparaître. La Chine n’a pas connu ce resserrement. L’Afrique non plus. L’Amérique du Sud encore moins.

 

La troisième racine est économique. Le capitalisme européen naît dans les ports, dans les comptoirs, le long des routes maritimes. Il a besoin d’extraction, de circulation, d’expansion. Sans extension, il s’effondre. C’est un système qui doit déborder. La Chine impériale pouvait vivre en quasi-autarcie. L’Europe, elle, devait partir, chercher, prendre, rapporter. Ce n’est pas un choix moral : c’est une structure qui s’impose.

 

C’est cette logique qui rend possible, presque “rationnelle” dans sa brutalité, la traite des Noirs : un système qui exige toujours plus de main-d’œuvre, toujours moins chère, finit par transformer l’humain en marchandise. La violence n’est pas un dérapage ; elle est le prix d’un modèle qui refuse la limite. Et ce refus persiste sous d’autres formes : aujourd’hui, il s’étend jusqu’aux limites biologiques elles-mêmes, dans les discours transhumanistes comme dans certaines idéologies identitaires qui pensent l’humain comme une matière à remodeler. La logique change de vocabulaire, pas de fond.

 

La quatrième racine est psychologique. L’Occident moderne valorise l’individu conquérant : celui qui transforme, innove, dépasse. L’idée de limite n’est pas une sagesse : c’est un obstacle. L’harmonie, dans cette culture, n’est pas un but. Le but est le progrès, la rupture, le déplacement constant de la frontière.

La Chine fait tout cela aussi — transformer, innover, dépasser — mais sans cette glorification déshumanisante du moi triomphant ; elle inscrit le changement dans un cadre collectif, pas dans un combat individuel. D’autres civilisations ont fait de l’équilibre un horizon. L’Occident, lui, a choisi la conquête.

 

De cette accumulation naît un mouvement historique : l’Europe ne voit pas le monde comme un ensemble de peuples, mais comme un espace à organiser selon ses propres normes. Puis les États-Unis héritent de cette impulsion. Avec leur puissance industrielle, militaire et culturelle, ils la prolongent à l’échelle planétaire.

 

Reste la question : pourquoi cette domination persiste-t-elle aujourd’hui, dans un monde qui n’est plus le leur ?

 

Parce qu’ils savent qu’en perdant le contrôle du récit, ils perdraient leur statut. Ils deviendraient un pays parmi d’autres, contraints d’admettre ce qu’ils ont détruit. Leur cohérence intérieure se briserait. Ils ne peuvent pas s’y résoudre.

 

Alors ils racontent encore. Ils embellissent, simplifient, justifient. Ils enlaidissent aussi, surtout lorsqu’il s’agit de pays non alignés. Ils distribuent les rôles : eux au centre, les autres en périphérie. Non par malveillance pure, mais parce que toute leur identité s’est formée ainsi. Un réflexe funeste devenu culture, une culture devenue habitude, une habitude devenue nécessité — et tout cela porté par une inconscience tenace, une prétention qui ne s’observe même plus.

 

Le reste du monde ne partage pas cette histoire. Ne partage pas ce besoin. Ne partage pas cette obsession. C’est pourquoi le monde occidental paraît souvent plus anxieux que les autres à l’idée de perdre de l’influence : il perdrait en même temps l’idée qu’il se fait de lui-même.

 

La domination n’est pas un désir universel. C’est un héritage particulier.

Un héritage qui continue de parler, même quand les temps changent.

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