Les textes ne manquent pas. Ils sont là, impeccables, alignés comme des stèles propres : Charte des Nations unies, droit international humanitaire, droit pénal international. Tout y est, tout est écrit, tout est interdit — la menace, la destruction, le massacre, l’anéantissement. Sur le papier, l’humanité s’est promis de ne plus sombrer, et elle se relit avec gravité, satisfaite de sa propre lucidité.
Puis la réalité tranche.
Une déclaration surgit, venue d’en haut, évoquant sans trembler la disparition d’une civilisation entière. Donald Trump, incarnation braillarde d’une puissance sans tenue, silhouette gonflée d’ego jusqu’à la caricature, porte au sommet une parole brute, presque obscène, qui ne cherche même plus à se déguiser. Ce n’est pas un dérapage. C’est la vulgarité du pouvoir quand elle cesse de se contenir — quand elle comprend qu’elle peut tout dire, et que rien ne viendra vraiment l’en empêcher.
En droit, pourtant, rien de tout cela ne devrait flotter. Tout est prévu. Cela déclenche, normalement :
1. Une condamnation formelle par les instances internationales.
2. L’ouverture d’une enquête indépendante.
3. La saisine de la Cour internationale de Justice pour violation des obligations.
4. Un examen par la Cour pénale internationale en cas d’incitation ou de préparation.
5. La mise en place de sanctions ciblées.
6. Un isolement diplomatique.
7. Des pressions et contrôles sur les capacités militaires et les armements stratégiques.
Une mécanique complète, disponible, prête à s’enclencher, mais qui ne s’enclenche pas vraiment : elle se retient, s’ajuste, temporise, découvre soudain les vertus de la prudence dès qu’il s’agit de toucher aux puissants, pendant que les morts, eux, ne temporisent pas et s’accumulent sans attendre que les procédures trouvent leur courage.
Lorsque la Russie envahit un territoire souverain, les mots tombent sans détour : invasion, agression, crimes de guerre ; le récit accuse, tranche, désigne. Et lorsque les États-Unis frappent, pulvérisant une école de filles en Iran — plus de cent soixante morts, des enfants surtout — au moment même où des négociations étaient en cours, le langage se met à boiter, parle de responsabilité “probable”, d’erreur de ciblage, d’enquête en cours, comme si la précision devenait soudain un risque. Et lorsque Israël frappe à son tour, engagé lui aussi dans ces équilibres fragiles qu’il affiche respecter, le même brouillard s’installe, les mêmes précautions surgissent, la même retenue s’impose, comme si nommer devenait déjà accuser de trop.
Dans les trois cas, ce sont des actes, des morts, le même droit en jeu, mais dans un seul cas la parole accuse sans trembler, tandis que dans les autres elle hésite, amortit, protège, enveloppe, retarde, et cette différence, répétée et maîtrisée, ne relève plus de la nuance mais d’un alignement qui ne dit pas son nom.
Mais pas la même voix pour le dire, et cette façon de faire abjecte est devenue chez nous une habitude si bien installée qu’elle passe pour de la rigueur ; le mensonge n’a même plus besoin de nier, il lui suffit d’organiser, de répartir, de moduler, de produire ce flou propre qui donne à chacun l’impression que tout a été dit alors que l’essentiel a été soigneusement contourné.
Ce n’est plus seulement de l’hypocrisie, c’est un fonctionnement, une méthode, presque une discipline : on n’affronte plus les faits, on les administre, on décide où l’indignation doit porter et où elle doit se contenir, on hiérarchise sans jamais l’avouer, et à force de répétition cela finit par produire une évidence silencieuse, une compréhension partagée que personne n’énonce mais que tout le monde applique.
Car avant même que le droit ne s’applique, tout est déjà tranché : le récit a fixé les rôles, le droit ne fait que suivre, et ce qui se présente encore comme un ordre juridique universel n’est plus qu’un instrument à géométrie variable.
Un droit qui s’applique aux faibles et hésite face aux puissants ne régule plus rien, et un récit qui accuse ici et atténue là ne décrit plus — il trie.
Il trie ceux que l’on tient pour pleinement humains — nous, évidemment, du côté du Bien — et ceux que l’on relègue, à bas bruit, hors du cercle, traités comme des êtres de moindre valeur auxquels on applique d’autres règles. C’est le même esprit qui affleure, à peine maquillé, celui qui animait déjà nos prétentions à “apporter la civilisation” aux autres peuples.