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3 décembre 2025 3 03 /12 /décembre /2025 12:41

On parle des fake news comme d’un virus moderne, une peste numérique que seuls des filtres, des labels, des autorités vigilantes pourraient contenir. Les gouvernements s’agitent, les plateformes hésitent, les experts multiplient les diagnostics. Dans l’air flotte cette idée étrange qu’en contrôlant l’entrée de l’information, on protégerait l’esprit de ceux qui la consomment. Comme si le problème naissait au niveau des contenus, et non dans la capacité des citoyens à les accueillir, à les disséquer, à les mettre en doute. On brandit la peur de la manipulation comme justification à une surveillance bienveillante, presque maternelle, qui déciderait pour chacun où se situerait le vrai.

 

Mais une démocratie qui croit devoir protéger les gens contre les mots est déjà une démocratie affaiblie. La vérité n’a jamais été un sceau administratif, ni la liberté un couloir gardé. Elles ne supportent ni la mise sous plastique ni la distribution au compte-gouttes. Elles vivent de confrontation, d’errances, de tentatives ; elles grandissent quand chacun s’en empare, non quand une autorité prétend les certifier. Or c’est justement ce courage-là qui s’effrite quand l’école devient une usine à compétences minimales, quand l’effort intellectuel se réduit à des fragments épars, quand l’imaginaire et la logique ne sont plus nourris. On accuse les “fausses nouvelles”, mais la véritable fragilité vient de plus loin : elle vient d’esprits qu’on n’a pas entraînés à traverser un texte, à le mettre en tension, à confronter une idée à une autre.

 

À cela s’ajoute un autre risque, plus discret mais tout aussi profond. Toute entreprise de contrôle ou de labellisation appelle des questions simples : qui déciderait ? Selon quels critères ? Qui nommerait les experts chargés d’accorder ou de retirer ce sceau de légitimité ? Même sans voir partout des conspirations, il suffit de regarder l’histoire pour comprendre qu’un système de certification, si vertueux et indépendant soit-il au départ, finit souvent par refléter les intérêts de ceux qui le pilotent. Une petite dérive ici, une pression là, une tentation d’exclure ce qui dérange…

 

Cette logique de labellisation participe, en profondeur, d’un nivellement par le bas. Une société qui croit disposer d’un repère officiel pour distinguer le vrai du faux se pense en sécurité. Et cette impression de sécurité agit comme un anesthésiant. La vigilance se relâche, la critique s’émousse, l’esprit finit par confondre confort et lucidité. À force de s’en remettre à un tampon d’autorité, on glisse vers des consensus mous, sans aspérités, où la contradiction devient presque inconvenante. C’est là que les pouvoirs les plus autoritaires trouvent leur terreau : dans des citoyens désarmés par excès de confiance, et non par excès de liberté.

 

C’est ici que se tient ma position. La circulation de l’information — bonne, incertaine, contestable, bancale, voire fausse (on se souvient tous de la petite fiole brandie pour justifier la guerre en Irak ; quel média dominant a réellement émis des doutes sur cette mise en scène ? Et qu’aurait fait un média “labellisé” face à une telle pression ? La dynamique de meute joue souvent contre le doute.) — doit rester libre. Non par naïveté, mais parce qu’une société adulte ne craint pas d’entendre ce qui se dit. Ce qui la renforce, ce n’est pas un commissariat de la vérité, c’est une éducation solide, ambitieuse, qui forme des lecteurs exigeants, des citoyens capables de juger, d’argumenter, de résister. L’éducation libère parce qu’elle donne les outils nécessaires pour ne pas se laisser prendre aux filets du simplisme. Elle enseigne la nuance, l’hésitation fertile, la prudence devant l’évidence, le goût des sources.

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Published by Yannick Rieu
3 décembre 2025 3 03 /12 /décembre /2025 03:37

J’ai déjà écrit sur le sujet, mais il semble que le clou mérite encore quelques coups.

 

Il circule sur les réseaux sociaux une espèce de prose qui se croit dense parce qu’elle tape fort. Des paragraphes gonflés d’indignation, d’analogies approximatives, de certitudes jetées comme des pierres. À les lire, on sent surtout l’effort désespéré de donner du poids à une idée qui n’en a pas, comme si la violence du ton pouvait compenser l’absence de profondeur.

 

Cette rhétorique-là se contente de simplifier. Elle transforme la complexité du monde en petites scènes domestiques ou en disputes de couloir, pour que chacun puisse s’y reconnaître sans réfléchir. Elle remplace les causes par des humeurs, les faits par des images, la nuance par une mise en scène triomphante. C’est un théâtre où les héros et les monstres sont désignés à l’avance, où personne n’écoute personne, où la pensée sert d’alibi à l’émotion brute.

 

Le danger n’est pas seulement que ces textes soient mauvais. C’est qu’ils deviennent familiers. Leur logique est confortable, presque anesthésiante. Ils donnent à leurs lecteurs l’impression d’être lucides, alors qu’ils ne font que flatter leur fatigue. Ils rassurent : tout est simple, tout est clair, tout est joué. D’un côté les bons, de l’autre les mauvais. Et au milieu, une morale de poche, prête à l’emploi.

 

Mais penser demande autre chose. Un pas de côté. Une lenteur. Cette capacité rare d’accepter que la réalité excède nos métaphores, défie nos certitudes, se moque de nos colères. Penser, c’est résister à l’excitation permanente. C’est ne pas céder à cette facilité virale qui consiste à hurler avant d’avoir compris ce qu’on regarde.

 

Les réseaux sociaux ont inventé une sorte de bruit moral : une indignation rapide, reproductible, presque industrielle. Elle part d’un fait réel, parfois grave, puis le déforme jusqu’à ne plus garder que le contour de l’émotion. Ce qui était une question devient un verdict. Ce qui était un problème dérape en querelle. Et, dans ce glissement, la pensée se perd.

 

Il reste pourtant possible de réagir autrement. De refuser la dramaturgie automatique. De laisser la complexité respirer. De donner à la pensée un espace qui ne dépend ni du spectacle ni du rythme imposé par les algorithmes. C’est un effort, oui. Mais un effort qui sauve quelque chose de précieux : notre regard.

 

Car le monde ne se simplifie pas pour nous. Il n’attend pas nos métaphores. Il insiste, brut, contradictoire, traversé de forces qui exigent mieux qu’un résumé rageur. Et pour qui prend la peine de l’examiner sans le réduire, il se laisse parfois comprendre — par fragments, par éclats, comme une musique qui n’apparaît qu’à celui qui accepte d’écouter.

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Published by Yannick Rieu
2 décembre 2025 2 02 /12 /décembre /2025 10:37
La mémoire sous les pas 
La mémoire sous les pas 
La mémoire sous les pas 
La mémoire sous les pas 
La mémoire sous les pas 
La mémoire sous les pas 
La mémoire sous les pas 
La mémoire sous les pas 

C’est ma dernière journée en Chine après un séjour qui m’a paru étonnamment bref. Je me suis surpris à m’habituer vite au rythme du pays, à sa chaleur tranquille, à sa manière courtoise de recevoir. Une impression de familiarité qui s’est installée sans bruit.

 

J’ai pris une longue marche ce matin. Je suis parti du Monument aux Héros du Peuple, en face de Pudong, là où la ville rappelle encore le courage des shanghaiens qui ont tenu tête à l’invasion japonaise, aux bombardements qui ont ravagé la ville, et aux pressions exercées autrefois par les puissances étrangères présentes à Shanghai — britanniques, françaises et américaines, qui avaient établi leurs propres concessions dans la ville. Puis j’ai longé le Bund jusqu’à rejoindre Nanjing Road, la grande rue piétonne où se dresse le Peace Hotel avec sa façade indifférente au temps. En observant les immeubles, les panneaux publicitaires et les devantures de magasins, j’ai été frappé par la forte présence de marques étrangères. Elles semblent flotter dans le décor comme si elles avaient toujours été là, parfaitement intégrées au rythme de la ville.

 

Se succédaient Longines, Apple, KFC, McDonald’s, Mercedes, Samsung, Starbucks, Cartier, Omega, H&M, Dairy Queen, et tant d’autres encore. Une enfilade presque ininterrompue de noms venus d’ailleurs, comme un fil lumineux déroulé le long des façades. On pourrait croire qu’ils ont poussé ici naturellement, tant ils semblent faire partie du paysage. Cette cohabitation entre influences venues d’ailleurs et mémoire locale m’a fait réfléchir.

 

Il y a des villes où la mémoire reste vivante, même quand les immeubles veulent raconter autre chose. À Shanghai, on sent cette présence du passé sous les pas : les anciennes concessions, les façades d’influence européenne, ces traces encore visibles du temps où la ville était morcelée. Autour d’elles se mêlent aujourd’hui les marques étrangères, comme une continuité inattendue de cette histoire.

 

Et surtout, les Chinois n’ont rien oublié. Ils gardent en eux une mémoire longue, précise, des invasions, des occupations, des humiliations. Ce n’est pas une rancœur, mais une lucidité héritée. Une manière de dire : « Nous savons d’où nous venons. »

 

Cette mémoire ne les enferme pas, elle les rend attentifs. Ils n’effacent pas le passé, ils le fréquentent. Ils avancent avec lui, sans s’y enchaîner. Et cette solidité silencieuse permet à la ville d’accueillir le monde entier sans perdre son axe.

 

Chez nous, la situation me semble un peu différente. On accueille très bien une certaine forme d’étranger : les marques américaines, européennes, japonaises, coréennes… bref, celles qui appartiennent déjà à notre imaginaire collectif. Elles arrivent sans résistance, comme si elles étaient déjà chez elles. Ce n’est pas l’extérieur qui dérange, mais l’extérieur qui ne nous ressemble pas. Dès que ce sont des entreprises chinoises qui veulent s’installer, là, soudain, c’est plus sensible. On parle d’influence, de menace, de déstabilisation. Et pourtant, ce ne sont que des acteurs économiques parmi d’autres.

 

Cela dit quelque chose de profond : notre rapport à l’étranger n’est pas fondé sur le réel, mais sur l’habitude. Ce que nous connaissons nous rassure. Ce que nous n’avons pas encore apprivoisé nous inquiète. Et derrière tout ça, il y a peut-être une mémoire moins solide, moins assumée que celle des peuples qui ont appris à regarder leur histoire droit dans les yeux.

 

Depuis des années, l’enseignement de l’histoire au Québec s’est affaibli. Programmes éclatés, progression floue, manuels parfois lacunaires, heures d’apprentissage trop rares pour construire un récit commun. On apprend des fragments, pas la continuité. On retient des dates, rarement la force qui les relie. Et un peuple dont la mémoire s’effrite devient vulnérable : les racines existent, mais elles sont superficielles.

 

Et un peuple mal enraciné sert trop bien le néolibéralisme. Quand la mémoire collective se délite, les individus perdent ce qui les reliait à plus grand qu’eux : un récit, un horizon, un sens commun. Sans cet ancrage, ils deviennent disponibles, interchangeables, prêts à suivre les flux plutôt qu’à les questionner. On les déplace plus facilement, on les isole plus facilement, on les transforme en consommateurs avant de les reconnaître comme citoyens. Leur histoire ne les protège plus : elle cesse d’être un repère, devient un décor. Alors le marché avance sans rencontrer de résistance véritable.

 

Et au-delà de l’économie et de la culture, il y a une portée politique à tout cela. Les peuples qui cultivent une mémoire solide apprennent à reconnaître les lignes de force qui traversent leur histoire. Ils distinguent ce qui les a fragilisés de ce qui les a renforcés. Ils savent lire les rapports de puissance avec clairvoyance. La mémoire devient une forme de souveraineté intérieure : elle permet de comprendre le présent à la lumière de ce qui a déjà été traversé. À l’inverse, un peuple qui connaît mal son propre passé devient dépendant des discours du moment. Il suit les vents dominants sans toujours comprendre d’où ils soufflent. L’amnésie collective ne fait pas disparaître les enjeux : elle les rend simplement plus difficiles à discerner, et c’est souvent là que les choix politiques se font par réflexe plutôt que par compréhension.

 

Les Chinois n’ont pas oublié ce qu’ils ont vécu. Nous, parfois, nous avons oublié ce qui nous a construits. Et c’est souvent quand la mémoire flanche que la peur prend le relais.

 

Une société qui sait vraiment d’où elle vient n’a pas besoin de choisir ses influences par réflexe défensif : elle peut accueillir, refuser, négocier — mais depuis un centre clair, un centre qui tient.

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Published by Yannick Rieu
30 novembre 2025 7 30 /11 /novembre /2025 08:53
Longkou, la note juste
Longkou, la note juste
Longkou, la note juste
Longkou, la note juste
Longkou, la note juste
Longkou, la note juste
Longkou, la note juste
Longkou, la note juste
Longkou, la note juste
Longkou, la note juste

Jour 2 de ce séjour bref mais dense à Longkou. La matinée commence par de nouveaux essais de saxophones. La veille, j’avais déjà passé au crible plusieurs ténors et laissé une liste de commentaires. Aujourd’hui, certains ajustements m’attendent. Je découvre les améliorations avec une prudence amusée, car je sens déjà que je ne suis pas au bout de mes surprises. J’essaie, j’écoute, je note. Le ténor final me sera expédié chez moi une fois toutes les finitions réglées.

 

Puis, presque par jeu, un employé me tend un bec d’alto et quelques anches pour que je puisse essayer leur alto maison. Je n’ai pas touché un alto depuis longtemps, mais l’envie d’entendre ce qu’ils ont créé me rattrape. L’instrument est façonné dans un alliage mis au point par un spécialiste qui semble avoir pris cette mission comme un défi personnel. Même sans me prétendre expert en métallurgie, je sens immédiatement un grain particulier : un son chaud, large, presque tactile.

 

Une note grave pourtant ne sonne pas comme le reste. Je le mentionne au fondateur et à ses assistants. Aussitôt, l’alto passe de main en main, ça discute, ça analyse, puis l’instrument disparaît en atelier. Dix minutes plus tard, il revient : ils ont élargi légèrement le trou correspondant à la note récalcitrante. Le résultat est meilleur, mais pas encore au niveau. Retour en atelier. Le saxophone revient une seconde fois… et cette fois c’est réglé. Net, propre, efficace. J’ai déjà été consultant pour d’autres compagnies, mais jamais je n’ai vu des corrections aussi rapides. Il fallait recalibrer l’ouverture ; ils l’ont fait en quelques minutes, sans orgueil, sans résistance, simplement parce qu’ils veulent comprendre et améliorer.

 

Cet esprit-là résume beaucoup. Une passion de s’ajuster, de s’affiner, de remettre l’ouvrage sur le métier. Une humilité active. Ce n’est pas une exception : c’est une atmosphère que je retrouve souvent ici. Elle dit quelque chose de l’avenir de ce pays.

 

Dans la voiture qui nous ramène vers l’aéroport, j’y repense. L’expérience m’a offert un angle de plus pour comprendre pourquoi la Chine avance à si grands pas, dans tant de domaines : véhicules électriques, téléphonie, communication, infrastructures. Elle ne cherche pas à donner des leçons ni à imposer sa manière de faire. Elle avance, tout simplement. Et peut-être devrions-nous, nous aussi, sortir un peu de notre certitude confortable, lever les yeux, et regarder ce pays qui n’a pas fini de nous surprendre.

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Published by Yannick Rieu
29 novembre 2025 6 29 /11 /novembre /2025 14:36
Le souffle et les gestes
Le souffle et les gestes
Le souffle et les gestes
Le souffle et les gestes

Arrivée à l’aéroport de Longkou. Quatre cent mille habitants, une « petite » ville pour la Chine, posée au nord-est de Beijing. Le directeur des ventes nous accueille, un jeune homme affable, l’énergie facile. On roule jusqu’à l’hôtel, on dépose les bagages, puis direction l’usine où naissent les saxophones.

 

À l’entrée, le thé nous attend. Monsieur Li, fondateur de la compagnie Claitman, nous reçoit. Clarinettiste, regard calme, gestes mesurés. On s’installe et très vite la discussion dévie : saxophones, bien sûr, mais aussi parcours de vie, accidents heureux, ces petites histoires qui, sans prévenir, fabriquent l’amitié.

 

Depuis le début de la tournée, je joue sur un soprano que Claitman m’a offert. L’entreprise était surtout connue pour ses flûtes et ses clarinettes ; leur arrivée dans le monde des saxophones avait de quoi intriguer. Pourtant l’instrument s’est imposé sans bruit. Le clétage est précis, l’ergonomie rivalise sans forcer avec les Selmer, Yanagisawa, Yamaha. L’émission surprend : tout le registre s’ouvre avec une aisance presque insolente, et l’aigu garde cette clarté « ouverte » que je cherchais depuis longtemps.

 

À l’origine, Monsieur Li travaillait dans l’impression : logos, motifs, slogans, tout ce qu’on pouvait inscrire sur des sacs de plastique. Le jour où il a fallu réinvestir une somme importante dans son entreprise, il a simplement suivi son instinct de musicien. Il a commencé par les flûtes, puis les clarinettes — son instrument — avant de se lancer dans la fabrication de saxophones. Et comme souvent ici, tout est allé vite, avec cette manière de foncer tout en gardant la main précise.

 

Ce soprano ne me contraint pas. Il laisse une marge, un espace où sculpter le son selon mon humeur. Beaucoup d’instruments modernes sont tellement optimisés qu’ils finissent par effacer le musicien. Je refuse cette tutelle. Ce n’est pas l’instrument qui me joue : c’est moi qui respire dedans, qui tranche, nuance, hésite, ose. Ceux qui jouent comprendront cette sensation discrète, presque intime, quand un instrument accepte d’être un compagnon plutôt qu’un maître.

 

Dans bien des domaines, la Chine avance avec une ingéniosité concrète, tenace, presque artisanale. Dans la facture instrumentale, cela dépasse le simple savoir-faire technique. Ce soprano possède une manière d’être là sans imposer son humeur. Une présence tenue qui me rappelle ce que j’ai souvent perçu chez les Chinois : une façon d’exister sans débord, avec du caractère mais dans la retenue, attentive sans jamais chercher l’effet.

 

Je l’ai senti encore plus nettement le soir du repas. À table, mes voisins de droite et de gauche me servaient de temps en temps de petites portions, sans jamais me regarder vraiment, du coin de l’œil, sans ce contrôle appuyé qui peut gêner. Mon voisin de droite, le directeur, m’interrogeait parfois du regard pour savoir si les plats me plaisaient, et je lui répondais comme je pouvais : un sourire, un pouce levé, un petit signe de tête. Tout se faisait sans en avoir l’air. Si un plat me séduisait, ils le devinaient — je ne sais trop comment — et m’en réservaient une bouchée de plus, déposée doucement dans mon assiette. Aucun geste appuyé. Juste une générosité qui circule.

 

Et puis il y a eu cette femme assise un peu plus loin, avec qui j’avais à peine échangé quelques mots. Je la revois réarranger discrètement le plateau de fruits pour rapprocher les raisins que j’avais du mal à atteindre. Là encore, je ne sais pas comment elle l’a perçu : le plateau avait tourné deux fois, j’avais pris un raisin à chaque passage, un geste à peine visible, presque machinal. Pourtant elle l’a saisi, comme si elle avait entendu ce léger appel que moi-même je n’avais pas formulé. Un geste minuscule, offert sans chercher à être vu, qui en disait plus long qu’une longue tirade.

 

Le festin se déployait comme un monde en soi. Les plats arrivaient par vagues légères : langue de canard, mouton tendre, concombre de mer, soupe de lotus, coquilles Saint-Jacques, raviolis, fruits de mer divers, bambou, des salades exotiques. Une succession de saveurs qui dessinait presque un paysage. Le tout accompagné, au choix, de vin blanc allemand, de whisky, d’alcool de sésame, et bien sûr de thé. On a trinqué plusieurs fois, sans protocole, à l’amitié en train de naître, à Monsieur Li, à ces visages qui, en l’espace d’un repas, étaient devenus familiers. Avant de se séparer, on m’a simplement offert des cigarettes, un geste d’amitié, et j’ai souri en me promettant que j’arrêterais peut-être. Plus tard, au Canada.

 

Demain, nous visiterons l’atelier où les instruments sont fabriqués.

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Published by Yannick Rieu
25 novembre 2025 2 25 /11 /novembre /2025 06:21

 

L’époque des spectres

 

Rien n’est résolu ici, rien n’est empêché : c’est seulement une analyse, fragile comme un lumignon dans un couloir où l’on redoute le pire. Et que l’on espère, du fond du cœur, ne jamais voir advenir.

 

Si je reprends cette phrase du général Mandon, celle où il affirme que l’Europe doit se préparer à un « conflit majeur », c’est parce qu’elle flotte encore dans l’air comme un mauvais présage. On ne prononce pas ces deux mots comme on évoque une pluie d’averse. On convoque des spectres. Et lorsqu’un haut gradé laisse entendre que la guerre pourrait redevenir une affaire européenne, ce n’est pas seulement le bruit des armes qu’il réveille, mais le mécanisme le plus archaïque du politique : la fabrication de l’ennemi. À cet instant, tout devient grave. Grave comme une pierre tombale. Grave comme un futur possible.

 

Croire que cette phrase ne concerne que les états-majors serait une erreur. Elle dit quelque chose de plus profond : une civilisation épuisée recommence à glisser vers son vieux réflexe, celui qui consiste à désigner un bloc humain, un peuple entier, comme le réceptacle de sa peur. Ce qui se joue ici n’est pas seulement un rapport de force militaire ; c’est une dérive de l’esprit.

 

De plus en plus, l’Occident parle des Russes comme d’un ensemble compact, interchangeable, menaçant par nature. On ne dit plus « la Russie », pays immense, fracturé, verdoyant, baroque, tragique. On dit « les Russes ». Comme si soixante millions de vies pouvaient tenir dans une seule phrase. Comme si l’individu, sa nuance, sa liberté, son histoire intime, pouvaient se dissoudre dans un réflexe d’hostilité.

 

Ce glissement n’est pas nouveau. Il a un parfum ancien. Une familiarité honteuse. Lorsque l’Allemagne nazie a désigné les juifs comme ennemis, elle n’a pas seulement fabriqué une haine : elle a construit une fonction. Une clé de voûte. Une figure nécessaire pour cimenter une nation brisée. Le mécanisme, lui, est immuable : trouver un bloc à accuser pour maintenir debout ce qui vacille.

 

Aujourd’hui, l’Occident emprunte ce chemin. Un chemin moins incandescent, moins métaphysique, moins délirant — mais un chemin quand même. On ne parle plus d’extermination, évidemment. Mais on parle, sans frémir, de guerre « probable », de « choc majeur », de « préparation ». On évoque des millions de morts comme on évoque un budget. Et l’on accepte, presque sans douleur, l’idée que la Russie — non pas Poutine, non pas son cercle de pouvoir, mais le peuple russe dans son ensemble — pourrait devenir l’adversaire absolu. L’ennemi total. Le miroir commode où projeter nos propres incuries.

 

Et la pente ne reste jamais théorique. Elle se manifeste dans les gestes les plus visibles, les plus mesquins. À preuve : ici et là, on a interdit à des artistes russes de se produire, comme si un violoncelliste portait le Kremlin dans son archet. Comme si une soprano était coupable par contamination linguistique. Comme si la musique avait un passeport politique. Si elle en a un, c’est celui de la paix.

 

On a banni des athlètes des compétitions internationales, on les a empêchés d’entrer aux Jeux olympiques sous leur drapeau. Les Jeux : cet espace censé suspendre les haines. On transforme ce lieu en douane idéologique, persuadés qu’un lanceur de poids représente une menace stratégique. On dira que ce ne sont que des symboles. Mais ce sont toujours les symboles qui trahissent les glissements profonds. Quand une civilisation commence à soupçonner un pianiste à cause de son passeport, elle n’est plus simplement en désaccord : elle confond un peuple avec son dirigeant. Elle fabrique une faute collective. Une culpabilité automatique. Une vieille tentation.

 

Le Canada n’a pas fait autrement. Lui aussi a brandi la vertu comme une frontière, en interdisant l’entrée d’artistes russes ou en bloquant leurs tournées sous prétexte de sanctions culturelles. Les institutions fédérales ont gelé des financements, suspendu des collaborations, coupé des ponts avec une brutalité administrative qu’on retrouve chez les États trop sûrs de leur propre moralité. On a fermé la porte à des violonistes, des chefs, des danseurs, comme si le simple fait d’être nés du mauvais côté de la carte géopolitique constituait une faute. Le Canada, qui aime tant se raconter pacifique et ouvert, s’est ainsi joint au cortège des vertueux vengeurs : punir un artiste pour son passeport, au nom d’une justice qui oublie l’humain. Une petite ignominie, mais une ignominie tout de même. Et elle dit, elle aussi, combien l’époque se dérègle.

 

Ce récit, en Europe, n’a rien d’un délire biologique. Mais il rejoue la même géométrie : l’ennemi devient une catégorie. Une case. Une masse indistincte. L’ennemi, comme le disait Carl Schmitt dans La notion de politique, donne de la cohésion. C’est une pierre d’angle quand il n’y a plus de fondations. Et cela fonctionne. Un continent vieillissant retrouve immédiatement une silhouette dès qu’il se croit menacé.

 

Ce réveil, pourtant, est une trahison. Car ce que l’on prépare, derrière les discours martiaux et les postures fermes, c’est la possibilité tranquille d’une catastrophe. Une vraie. Une qui compterait ses victimes par millions, peut-être par dizaines de millions. Une guerre entre blocs nucléaires n’est pas un exercice diplomatique. C’est une fin de civilisation. Et lorsque Mandon prononce sa phrase sans ébranler suffisamment l’opinion, quelque chose se révèle : une fissure profonde dans la conscience européenne.

 

Parler de tout cela n’a donc rien d’un caprice. C’est nécessaire. Presque vital. Car le silence, lui aussi, est un mécanisme politique. Il normalise l’impensable. Il rend acceptable ce qui devrait tordre l’estomac. Il prépare l’opinion à l’irréversible.

 

Le monde marche droit vers l’abîme en se disant que c’est un trottoir. Les dirigeants appellent au réarmement. Les militaires parlent d’inévitabilité. Les commentateurs évoquent la « menace russe » comme une météo capricieuse. Et dans cette atmosphère, le peuple russe — immense, pluriel, éclaté — est réduit à un masque unique.

 

Voilà ce qui est honteux : non pas la critique d’un pouvoir autoritaire, mais le traitement d’un peuple entier comme d’un bloc. On ne combat pas un bloc. On combat des vies. On détruit des villes. On anéantit des familles. On brûle l’avenir.

 

L’histoire ne revient jamais exactement. Mais elle sait répéter ses erreurs avec une précision terrifiante. Ce n’est pas la comparaison qui tue : c’est la pente qu’elle révèle. Cette pente, les lecteurs la connaissent déjà. Trop bien. L’histoire ne protège pas. Elle avertit. Et ceux qui refusent d’entendre transforment l’avertissement en destin.

 

Un texte ne sauve pas le monde. Mais le mutisme, lui, peut l’enterrer. Et parfois, écrire — encore, encore, encore — devient la seule manière d’empêcher une civilisation de s’endormir sur le bord du précipice, convaincue que sa chute n’est qu’une vieille habitude.

 

 

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Published by Yannick Rieu
21 novembre 2025 5 21 /11 /novembre /2025 22:24

Ô doulce France, 

 

le 18 novembre 2025, au Congrès des maires à Paris, un général — Fabien Mandon — t’a parlé comme un homme qui se voit déjà au milieu des ruines. Il a planté son décor funèbre : “âge sombre”, “effort”, “sacrifice”. Et puis cette phrase, obscène comme une gifle : “accepter de perdre ses enfants”. Il l’a servie sans trembler, comme si ton malheur était un détail technique. C’est dire si l’habitude de sacrifier les autres finit par endurcir le cœur jusqu’à la pierre.

 

Doulce France, ouvre les yeux.

 

Doulce France, tu les entends, ceux qui te préparent à mourir pendant qu’ils fignolent leur carrière ? Ceux qui étalent des cartes sur leurs bureaux capitonnés pour dessiner l’avenir de tes gamins comme s’ils déplaçaient des pions sur un damier ? Tu les vois, ceux qui jouent déjà à la grande guerre en espérant entrer dans les livres d’Histoire pendant que toi, tu remplirais les fosses ?

 

Mandon n’a pas sonné l’alarme : il t’a livrée à une doctrine. Une doctrine où tu n’es plus un peuple, mais un stock. Où tes communes deviennent des centres de tri logistique. Où ta jeunesse n’est plus une sève, mais un combustible renouvelable. Où tes morts deviennent de la monnaie pour financer la soi-disant fatalité qu’on t’impose.

 

Doulce France, rappelle-toi qui tu es.

Tu as déjà donné ton sang dans les tranchées, tu as déjà crié ton nom dans la boue. Tes monuments portent déjà plus de morts que de marbre. Tu as payé deux fois, trois fois, mille fois les illusions d’hommes trop pressés de faire la guerre pour entrer dans les livres d’Histoire. Alors oui, autrefois, face à Hitler, il fallait se dresser.

Mais aujourd’hui ?

Aujourd’hui certains s’appliquent à façonner l’ennemi qui justifierait leurs rêves de grandeur. Ils t’inventent une menace pour assouvir leur folie des grandeurs. 

 

Et le voilà, ce général, ce messager poli du malheur, qui monte sur scène avec son sourire aseptisé et son discours huilé. Toujours les mêmes mots : menace, tension, sacrifice. Mais ne sois pas dupe, ô doulce France : ce n’est pas toi qu’il prépare. C’est sa conscience qu’il prépare, pour ne pas trembler le jour où ton sang coulera à cause de ses phrases.

 

Tu le sens, toi?

Tu sens la jubilation qu’il tente de cacher?

La guerre comme occasion?

La guerre comme scène?

La guerre comme promotion?

Il ne te demande pas l’effort : il exige l’offrande. Et devine, doulce France, qui est désignée pour se prosterner sur l’autel?

 

Doulce France, tu n’as aucun devoir de suivre des hommes qui rêvent pour toi de batailles qu’ils regarderont à distance. Aucun devoir de t’abandonner à ceux qui ne mettront jamais leur propre peau dans la guerre qu’ils annoncent. Tu n’es pas née pour être écorchée au nom d’un képi, d’une doctrine ou d’une ambition.

 

Et si la guerre doit être empêchée, ce ne sera jamais par ceux qui l’attendent comme une consécration.

Ce sera par toi.

Par tes citoyens.

Par tes enfants qui refusent d’être brûlés au nom d’un “inévitable” fabriqué de toutes pièces.

 

Doulce France, c’est toi qui décides si ton sang doit couler et nul n’a le droit de t’imposer la mort comme destin.

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Published by Yannick Rieu
19 novembre 2025 3 19 /11 /novembre /2025 00:38
L’orchestre des instants précieux 
L’orchestre des instants précieux 
L’orchestre des instants précieux 
L’orchestre des instants précieux 
L’orchestre des instants précieux 
L’orchestre des instants précieux 
L’orchestre des instants précieux 
L’orchestre des instants précieux 
L’orchestre des instants précieux 

Un court trajet depuis l’hôtel jusqu’à l’école où nous devons rencontrer des élèves de 8 à 12 ans et jouer un bref morceau pour eux. À l’entrée, les professeurs nous accueillent avec des sourires timides. Je reconnais maintenant cette pudeur qui retient les gestes, qui cache l’émotion sans l’étouffer. Je sais qu’ils sont heureux de nous recevoir et impatients de partager ces quelques moments avec nous et leurs élèves.

 

Nous arrivons dans la salle… silence. Un froid de canard. Pas un instrument, à part quelques timbales, un clavier numérique et un tambour traditionnel chinois. Pas de batterie, pas de basse, pas d’ampli… et surtout aucun enfant. Mon cœur se serre. Une erreur? Puis les premiers élèves entrent, encombrés de leurs partitions, de leurs instruments, de leurs pupitres. Ils sont peu nombreux au début, puis les vagues s’enchaînent et la pièce se réchauffe vite. Flûtes, clarinettes, saxophones, trombones, trompettes, percussions, batterie. Un peu de turbulence, mais une discipline instinctive, une organisation étonnamment rapide. Deux retardataires déboulent après leur cours précédent.

 

Je croise des regards curieux, des sourires furtifs. Premiers sons, l’accord général. Le directeur leur fait jouer une ou deux gammes. L’ensemble sonne bien, la cohésion est là malgré la justesse hésitante. Cela me ramène aussitôt à mes débuts, aux harmonies de l’école et de la ville.

 

Ils nous présentent trois courtes pièces qu’ils ont clairement répétées avec soin. Beaucoup connaissent leur partition par cœur. Je ne sais pas pourquoi, mais une émotion me traverse, brute, et mes yeux se mouillent. Peut-être parce que je suis de près l’état du monde, et qu’il va mal. Les tensions partout… et je me dis quel gâchis ce serait si une guerre venait un jour balayer cette beauté fraîche, vivante, innocente. C’est d’ailleurs ce qu’elle fait déjà, ici et là, sur notre planète.

 

C’est cela, la guerre. Elle détruit tout, le beau comme le laid. Ceux qui la pensent, qui la souhaitent, sont des fous. Et nous les laissons trop souvent faire.

 

Le concert se termine. Nous jouons à notre tour. Des regards désormais complices circulent entre nous et les enfants. Les fleurs qu’on nous a offertes, nous les partageons avec eux. C’est l’heure des photos, les rires éclatent, et dans ces gestes simples mais chargés de sens, quelque chose de clair s’installe : nous sommes amis.

 

Puis les enfants s’égaillent, la salle retombe dans son silence. Ces petits moments de joie, de partage, ces minutes encore vibrantes resteront gravées dans ma mémoire et dans mon cœur. Cela, les criminels qui provoquent les guerres ne me l’enlèveront jamais.

 

Qu’ils emportent avec eux leur esprit corrompu et le diable avec.

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Published by Yannick Rieu
18 novembre 2025 2 18 /11 /novembre /2025 05:20

En octobre 2025, Mathieu Bock-Côté est reçu à Tout le monde en parle pour une entrevue éclair où ses positions sur l’immigration, l’identité et la liberté d’expression fusent sans véritable possibilité de contrepoids. L’extrait est accessible ici : https://ici.radio-canada.ca/tele/tout-le-monde-en-parle/site/segments/entrevue/2227260/mathieu-bock-cote-deux-occidents. Quelques jours plus tard, Alexandre Dumas publie sur sa page un long texte en réaction à cette apparition, que l’on peut lire ici : https://www.facebook.com/Alexandre.Dumas.Historien/posts/1139736971642582/. C’est dans l’ombre portée de cette double intervention — la joute télévisée trop rapide et la réplique très assurée de Dumas — que s’inscrit ce texte.

 

Il y a quelque chose de trop simple dans la manière dont Dumas découpe l’entrevue, comme si le monde se résumait à un face-à-face entre un polémiste volubile et une émission plutôt conciliante. Il reproche à Bock-Côté ses raccourcis, mais il traverse le sien à la vitesse d’un coureur qui coche des stations balisées. On dirait un débat mené à travers une vitre, chacun décrivant l’autre sans jamais l’entendre.

 

Bock-Côté abuse parfois de ses constats, c’est vrai. Il aime tellement l’argument-massue qu’il en oublie la texture du réel. Mais Dumas fait semblant d’ignorer que derrière l’hystérie médiatique — des deux bords — se trouve un terrain mouvant, plein de zones grises, où l’immigration massive, l’intégration réelle, les frictions culturelles, la peur, la langue, le quotidien, demandent autre chose qu’un correctif professoral. Répondre à cela par une salve d’exemples bien classés ne dissout rien. Ça maquille.

 

Quand Dumas cite les arrestations en Grande-Bretagne, il feint de ne pas entendre ce que dit réellement Bock-Côté : l’ambiguïté croissante de la notion de « discours haineux ». Que certains cas ne collent pas à son exemple ne suffit pas à effacer la question. Toute société trace les frontières du dicible, et ces frontières s’élargissent ou se contractent au gré des époques. Refuser de voir que ce glissement existe, c’est refuser de voir que la morale publique est devenue une arène très électrique.

 

Et lorsqu’il convoque Mélenchon pour montrer que Bock-Côté exagère, Dumas oublie que le point n’est pas Mélenchon lui-même, mais la manière dont une idée change de statut selon celui qui la prononce. On peut critiquer Bock-Côté sans travestir ce qu’il cherche à nommer : certains concepts ne pèsent pas de la même façon selon la bouche qui les énonce. L’ironie, c’est que Dumas illustre lui-même ce phénomène au moment où il le conteste.

 

Quant à l’« identité historique » de Bruxelles, Dumas replie la ville sur des pourcentages pour évacuer une sensation diffuse : celle de voir un lieu se transformer plus vite que le récit qu’on lui accole. Peut-être que Bock-Côté dramatise trop. Mais Dumas, lui, minimise tout. Entre les deux, la ville respire autrement.

 

On peut ne pas aimer la rhétorique de Bock-Côté, mais il faut la confronter avec précision, pas avec la condescendance d’un correcteur irrité. Dumas veut se poser en contrepoids, mais il glisse vers le soupir, comme si toute inquiétude populaire relevait entièrement du fantasme. C’est trop court. C’est justement ce qui nourrit ceux qu’il critique.

 

La vie publique, aujourd’hui, avance à coups de récits qui se frottent et se contredisent. Le rôle d’un journaliste n’est pas de réduire l’un d’eux à une silhouette commode, mais de l’obliger à se préciser. Ici, ni l’un ni l’autre n’y arrive tout à fait. Entre les deux, c’est la conversation elle-même qui manque.

 

Ce qu’il faudrait maintenant, c’est accepter que la question dépasse les deux protagonistes. Ni Bock-Côté ni Dumas n’ont intérêt à transformer ces sujets en duel de principes figés. L’un durcit pour alerter, l’autre rectifie pour rassurer, et entre les deux se perd ce qui compte vraiment : la compréhension patiente d’une réalité complexe, faite à la fois de tensions réelles et d’exagérations symboliques.

 

La discussion publique ne gagnera rien tant qu’elle restera coincée entre dramatisation d’un côté et minimisation de l’autre. Il ne s’agit pas de choisir un camp, mais de sortir du réflexe de camp. L’immigration, l’intégration, la langue, les codes culturels, la cohésion d’une société : ce sont des sujets trop importants pour être abandonnés à une guerre de récits.

 

Ce qui manque, ce n’est pas une joute de plus, mais un espace où chacun accepterait de nuancer sans y voir une faiblesse, de reconnaître la part d’ombre dans ses propres arguments, et la part de vérité dans ceux de l’autre. C’est à ce prix seulement que le débat redeviendrait ce qu’il devrait être : une tentative de comprendre, plutôt qu’un concours de certitudes.

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Published by Yannick Rieu
16 novembre 2025 7 16 /11 /novembre /2025 09:50

Je me souviens : bien avant de toucher un instrument, et bien avant de comprendre qu’un jour la musique pourrait devenir mon métier, je passe des heures absorbé par le magnétophone à bande de mon père, cet objet presque magique dont j’ignore le fonctionnement mais qui m’ouvre pourtant un territoire sans nom. J’enregistre des voix, des froissements, des craquements, des souffles, et parfois même toute la batterie de cuisine de ma mère y passe, une casserole qui se prend pour un tambour solennel, un couvercle qui claque comme une lourde porte d’église, une louche qui résonne avec la densité d’un instrument de percussion improvisé. Je ralentis, j’accélère, je rembobine, j’inverse, je découpe, comme si la réalité elle-même pouvait se remodeler sous mes doigts, comme si chaque fragment sonore portait déjà une brèche vers un autre possible. Sans disposer encore des mots pour le dire, je découvre que le son est une matière vivante, malléable, qu’on peut étirer ou tordre, recomposer ou laisser filer, et je joue simplement, immergé dans la texture du monde qui me parvient par les oreilles, sans comprendre que je m’avance déjà dans le premier mouvement d’un long voyage intérieur.

 

Probablement est-ce pour cela qu’avant même d’aimer la musique, j’aime le son, cette manière qu’ont les vibrations d’élargir la perception, d’habiter l’air avec une profondeur que la vue ne pourra jamais égaler. La vue découpe, limite, impose des contours ; le son relie, déborde, infiltre ce qui semblait fermé. Je me retrouve un jour, auditeur libre dans un cours de criminologie, face à la question du sens qu’il serait le plus terrible de perdre : je suis le seul à répondre l’audition, non par provocation, mais parce qu’il me semble déjà que sans le son, c’est un lien intime au monde qui s’effondrerait, un pont qui relie l’extérieur au dedans.

 

Lorsque je souffle pour la première fois dans un saxophone, je ferme les yeux d’emblée, et ce simple réflexe me plonge dans un espace que je reconnais comme s’il avait toujours été là. Le son devient un lieu, un territoire sans frontières où je peux me perdre et me retrouver. Dans le jazz, dans l’improvisation, ce lieu acquiert une profondeur supplémentaire, presque métaphysique : j’explore le son comme une pensée en germination, je le manipule comme on manipule une hypothèse encore fragile, je le transforme pour observer ce qui se déplace en moi lorsque la vibration change d’angle. Étendre une note revient à étirer un instant de conscience ; tordre un timbre revient à déplacer la frontière entre l’être et ce qui le dépasse.

 

Au fil des années, je trace des chemins dans ce paysage intérieur, non pour le maîtriser mais pour m’avancer en lui avec plus de justesse, et le jazz me donne cette liberté essentielle de sculpter l’air, de modeler le souffle, de travailler la vibration comme une matière qui pense à travers moi, invitant ceux qui écoutent à entrer dans leur propre territoire, comme si chaque note contenait sa destination particulière pour chacun.

 

Ce monde sonore déborde de couleurs que je ne vois pas mais que je sens. Un bleu qui a un goût, un rouge qui possède une densité charnelle, un orange qui résonne d’une chaleur presque tactile. Les sens s’y mêlent, s’y traversent, abolissent leurs frontières. La vue reste en surface, parfois trompeuse dans son assurance, alors que l’oreille plonge vers l’intention, et parfois vers ce qui la précède encore, vers une vérité en formation.

 

Quand je ferme les yeux, je quitte le monde familier pour entrer dans celui qui se crée à mesure que j’y marche. Ce territoire respire avec moi, s’étire ou se resserre selon la profondeur du souffle. Peu à peu, je comprends qu’il n’est pas un décor mais une présence jumelle, un double silencieux qui murmure : je suis aussi vaste que tu peux l’être. Ce n’est pas une promesse mais une loi : la vibration épouse la dimension de l’être qui la porte. Dans l’improvisation, nul ne peut se cacher ; on rencontre exactement la taille de son âme.

 

Je suis convaincu que tout commence avant la naissance, dans ce bain sonore où l’enfant perçoit et ressent avant même d’ouvrir les yeux sur le monde. Peut-être que mon rapport au son n’est au fond qu’une manière de rejoindre cet état premier, ce lieu où la conscience n’a pas encore de mots et se laisse porter par ce qui la traverse. J’ai longtemps vécu sans plan, dans un présent qui ne cherche pas à anticiper l’avenir, un présent qui se dilate ou se contracte selon son propre mouvement, parfois étiré comme une note tenue jusqu’à la métamorphose de son grain, parfois resserré comme un silence brusque qui redistribue toute la topographie intérieure. Certains appellent cela de l’audace ; pour moi, c’est simplement une manière d’habiter le temps sans le forcer, de laisser venir ce qui doit venir à la vitesse qui est la sienne. L’avenir n’a rien d’une direction ni d’une promesse : il n’est qu’une vibration encore muette, une fréquence en attente qui finira bien, un jour ou l’autre, par entrer en résonance.

 

Les plans apparaissent tard, presque par accident, lorsque je découvre qu’on peut vivre de cette passion et même en être payé, idée qui me fait sourire tant elle paraît accessoire face à ce qui me déplace vraiment : aller aussi loin que mon envie — cette envie que Brel nomme talent — me conduit. Le but n’est qu’un prétexte commode qui donne une illusion de trajectoire, car il ne s’agit jamais d’aller plus loin mais toujours d’aller plus profond, d’explorer les strates, de bâtir, de défaire, de rebâtir encore, pour ne jamais se rigidifier dans une image qu’il faudrait ensuite maintenir.

 

Je ne joue pas pour répondre à une attente, ni pour remplir une fonction. Je joue parce que le son m’appelle, parce qu’il m’ouvre un espace où je me reconnais mieux que partout ailleurs, et tout ce qui naît de cette pratique vient simplement de là. Rien dans ma démarche ne cherche un rôle, encore moins une mission. Quant à être utile, l’idée ne m’effleure pas davantage que l’arbre ne cherche à l’être : il pousse, il mûrit, il offre ses fruits et son ombre, et cela suffit. Vouloir faire une différence me semble n’être que l’intrusion de la pensée dans un processus qui ne demande rien d’elle. Le son ne cherche pas à être utile ; il cherche à être vécu.

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Published by Yannick Rieu

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