Dans sa chronique « Serons-nous les chevaliers cuivrés ou les Ouïghours de l’IA ? », publiée dans le Journal de Montréal, Laure Waridel — dont je respecte profondément le travail —, écologiste et journaliste, part d’un fait concret et irréversible : la destruction annoncée de l’habitat du chevalier cuivré, une espèce endémique du Québec, menacée de disparition par un choix politique assumé au nom de l’économie. Il s’agit d’un enjeu écologique réel : une forme de vie unique, sur le point de disparaître. Elle met ce choix en parallèle avec d’autres renoncements éthiques contemporains — humains cette fois — pour interroger une même logique de fond : notre capacité collective à accepter que certaines vies, humaines ou non, deviennent négociables dès lors qu’elles entravent la croissance, le commerce ou l’optimisation des systèmes.
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Le parallèle avec les Ouïghours pose toutefois un problème de fond : contrairement au chevalier cuivré, leur situation ne relève pas d’un arbitrage économique direct. Il ne s’agit pas d’un obstacle matériel à un projet ni d’un coût environnemental assumé, mais d’un ensemble de politiques sécuritaires et de choix géopolitiques complexes. Ce glissement fragilise l’analogie et invite à déplacer la question.
Sur ce point, le constat écologique est juste. Mais une fois ce seuil éthique franchi, la question ne porte plus seulement sur ce que nous détruisons ; elle porte aussi sur la position depuis laquelle nous jugeons le monde. Élargissons le débat.
Cette position est loin d’être neutre. La Chine sert aujourd’hui trop facilement, et souvent systématiquement, de repoussoir moral. Elle est devenue une figure commode, presque une caricature de sa gouvernance, permettant de condenser en un seul État tout ce que l’Occident refuse de regarder de lui-même. Il serait injuste d’imputer cette simplification à celles et ceux qui, comme Laure Waridel, interrogent aussi nos propres choix ici. Mais une fois ces textes projetés dans l’espace public, ils s’inscrivent malgré eux dans un récit plus large où la Chine sert trop facilement de figure repoussoir.
Ce climat est révélateur. Dans le sillage de récents échanges diplomatiques avec Pékin, le discours politique occidental oscille entre indignation de principe et pragmatisme assumé, rappelant qu’il faudrait composer avec le monde tel qu’il est plutôt que tel que nous souhaiterions qu’il soit. Cette posture, présentée comme réaliste, éclaire surtout une tension persistante : celle d’une morale proclamée, mais appliquée de manière inégale.
Cette caricature circule surtout dans les discours ; l’expérience vécue, elle, raconte tout autre chose. Pour ma part, si j’ai appris à aimer la Chine, c’est parce que j’y suis allé, souvent. Près d’une vingtaine de fois. J’y ai des amis, des musiciens, des conversations qui comptent, des lieux qui restent. La Chine est à la fois un pays et une civilisation, avec ce que cela implique de profondeur, de durée et de complexité. Et je constate alors l’asymétrie : ici, au Canada, vivons-nous chaque jour hantés par le sort des peuples autochtones soumis à un système de réserves dont la légitimité et les effets restent profondément problématiques, par celui de communautés nordiques où l’accès à des services de base — dont l’eau potable — demeure inégal, par les violences héritées de notre histoire de colonisation du territoire et des peuples autochtones ? Vivons-nous obsédés par les guerres menées par l’Occident au nom de la liberté et de la démocratie ? Non. Nous vivons. Comme vivent les autres.
Cette distance est sans doute plus facile à maintenir lorsque la Chine est perçue comme un objet abstrait, lointain, donc suspect — un mécanisme qui n’est pas sans rappeler certaines logiques de racialisation. Pour ma part, dans les relations que j’ai nouées au fil de mes séjours, je n’ai jamais été confronté à un discours haineux ou méprisant à l’égard du Canada, des États-Unis ou de la France. J’y ai plutôt rencontré de la curiosité, souvent de l’admiration, notamment pour nos artistes, nos musiciens, nos écrivains, pour ce que nos cultures ont produit. Cela rappelle une chose simple : juger une société uniquement à l’aune de ses violences, de ses guerres ou de son passé impérial produit toujours des angles morts. Cette asymétrie, dans la façon dont nous regardons les autres, mérite d’être interrogée.
Combien d’entre nous ont réellement remis en question le choix d’acheter une voiture japonaise — Toyota pour ne pas la nommer — en raison des crimes de guerre du Japon impérial durant la Seconde Guerre mondiale ?
Ou encore le fait que les États-Unis aient largué deux bombes nucléaires sur des villes civiles, sans que cet acte n’ait jamais servi de critère moral structurant dans notre rapport à ce pays ?
C’est précisément là que la cohérence se fissure.
Si je reviens sur ces questions, ce n’est pas par obsession, mais parce que la facilité morale avec laquelle nous jugeons les autres mérite d’être interrogée.
Car avant de juger les autres, il faudrait peut-être regarder ce que nous avons fait — et continuons de faire — au nom du Bien.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et plus encore depuis la guerre froide, les interventions occidentales menées au nom de la démocratie, de la liberté ou de la civilisation ont laissé derrière elles un champ de ruines rarement intégré au récit dominant. Coups d’État, invasions, guerres par procuration, sanctions économiques lourdes de conséquences humaines. La liste est longue.
Depuis le 11 septembre 2001, les guerres menées au nom de la « lutte contre le terrorisme » ont causé entre quatre et six millions de morts, directs et indirects confondus. En élargissant le regard à l’ensemble de la période de la guerre froide, et en excluant les conflits relevant clairement de la légitime défense reconnue par le droit international, les estimations les plus prudentes évoquent entre vingt et trente millions de morts. Un chiffre volontairement conservateur, sans aucun doute inférieur à la réalité.
Cela correspond à l’équivalent démographique d’un pays entier comme le Canada, effacé de la carte humaine au nom de la liberté, de la stabilité ou de la civilisation.
C’est ici que la pureté morale affichée devient inquiétante. L’Histoire a montré ce que produisent les discours impeccables, portés par la conviction d’incarner le Bien. Plus la vertu est proclamée, moins elle tolère d’être interrogée. Et c’est précisément là que commencent les dérives.
Au nom de quoi prétendrions-nous guider les autres ?
Quelles réussites concrètes, quelles sociétés réellement justes et apaisées nous autoriseraient à faire la leçon ?
Continuer à juger les autres depuis cette position n’est pas seulement hypocrite. C’est dangereux. Une morale qui refuse de s’appliquer à elle-même finit toujours par devenir un instrument de domination.
Le monde n’a pas besoin d’un Occident donneur de leçons.
Il a besoin d’un Occident capable de se taire un instant, de regarder ses propres mains, et d’admettre ce qu’elles ont fait.
Le reste n’est pas de la morale.
C’est de la prétention.
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