Ce texte prend appui sur une lettre publiée récemment dans Le Journal de Montréal par Normand Baillargeon et Réjean Bergeron, intitulée Malaise dans la conversation démocratique :
https://www.journaldemontreal.com/2026/02/05/malaise-dans-la-conversation-democratique
Les auteurs y dénoncent la montée de l’invective, de l’insulte et de la disqualification morale dans l’espace public, qu’ils interprètent comme le symptôme d’une crise inédite du débat démocratique.
Le constat mérite d’être pris au sérieux. Mais peut-être gagne-t-il à être déplacé. Car si l’invective choque aujourd’hui, ce n’est pas parce qu’elle serait nouvelle. Elle traverse l’histoire démocratique de part en part. La question n’est donc pas tant de savoir pourquoi elle surgit maintenant, que de comprendre ce qu’elle dit de l’état réel de nos mécanismes politiques, et de la manière dont une démocratie traite — ou ne traite plus — la part conflictuelle de l’humain.
Le texte qui suit part de ce déplacement.
Quand la parole mord
L’invective a toujours existé. Elle traverse les siècles, les régimes, les formes politiques. Elle n’apparaît pas avec la modernité, encore moins avec les réseaux sociaux. Elle précède l’imprimerie, la radio, la télévision, Internet. Elle est là dès que des humains parlent ensemble de ce qui les engage collectivement. Il faut donc envisager une hypothèse plus dérangeante que celle d’une société devenue soudainement malade : et si l’homme, lui, n’avait pas fondamentalement changé ?
L’homme est un animal qui parle, mais il reste un animal. Il peut raisonner, abstraire, comparer, mais il réagit aussi, il se défend, il attaque. Il cherche sa place, son statut, sa reconnaissance. Et quand ces choses sont menacées — réellement ou symboliquement — le langage se durcit. Non par déficience intellectuelle, mais par réflexe. L’invective appartient à cette zone intermédiaire où la parole n’est plus tout à fait argument, pas encore tout à fait violence physique. Une zone de frottement.
La démocratie n’a jamais supprimé cette part-là. Elle n’a pas rendu l’homme plus doux. Elle a tenté autre chose : déplacer la violence. La faire passer du corps au langage, du geste à la parole, du coup à l’insulte. Ce déplacement est l’un de ses paris les plus anciens. Parler plutôt que frapper. Crier plutôt que tuer. Accuser plutôt que faire justice soi-même.
Sous cet angle, l’invective n’est pas un échec total de la démocratie ; elle en est aussi l’un des mécanismes de contention. Une violence verbale qui, souvent, évite une violence plus directe. Elle marque une limite : je ne peux plus convaincre, mais je reste encore dans la parole. Elle est une manière de ne pas sortir complètement du langage quand la tension devient trop forte.
Cela ne la rend ni noble ni souhaitable. Mais cela empêche de la traiter comme une simple pathologie morale. L’invective n’est pas d’abord le signe d’un appauvrissement intellectuel ; elle est souvent le symptôme d’un conflit qui n’a plus de débouché clair.
C’est ici que la situation contemporaine devient particulière. Non parce que l’homme serait devenu plus agressif, mais parce que les dispositifs censés transformer le conflit en décision se sont progressivement distendus. Voter change moins de choses. Débattre infléchit rarement les grandes orientations. Participer donne souvent l’impression de commenter des choix déjà faits. Dans un tel contexte, l’argumentation perd de sa force performative. Elle existe encore, mais elle agit peu.
Quand l’argument ne produit plus d’effet, l’invective gagne du terrain. Non comme substitut rationnel, mais comme signal de saturation. Elle dit : je n’ai plus de prise. Elle ne cherche pas tant à convaincre l’autre qu’à marquer une frontière, à refuser une assignation, à rompre une impression d’invisibilité.
C’est pourquoi se contenter de condamner l’invective est insuffisant, voire contre-productif. Cela revient à reprocher au symptôme d’exister tout en laissant intact ce qui le provoque. On moralise la forme du conflit sans interroger la structure qui le rend inévitable.
Il faut alors poser une question inconfortable :
la démocratie contemporaine est-elle encore capable de transformer l’agressivité humaine en conflit politiquement fécond ? Ou se contente-t-elle de gérer les débordements langagiers tout en neutralisant les possibilités réelles d’action ?
Si l’on refuse de voir que l’homme n’a pas changé, on se condamne à croire que chaque montée de violence verbale est une anomalie, une dérive, un accident. On cherche des coupables : une génération, une idéologie, une plateforme, un camp. Mais on évite la question plus radicale : que fait-on aujourd’hui de cette part conflictuelle constitutive de l’humain ?
La démocratie n’est pas fragile parce que les gens s’invectivent. Elle devient fragile lorsqu’elle ne sait plus quoi faire de cette invective. Lorsqu’elle ne parvient plus à la canaliser vers des formes de décision, de transformation, de responsabilité. Lorsqu’elle exige de la modération tout en organisant l’impuissance.
Peut-être faut-il alors inverser le regard. Se demander non pas comment faire taire l’invective, mais ce qu’elle indique, et pourquoi elle insiste. Non pour l’ériger en vertu, mais pour cesser de la traiter comme un simple défaut de langage. Tant que l’homme restera cet animal ambivalent — capable de raison mais jamais gouverné par elle — la démocratie devra composer avec cette tension.
La question n’est donc pas de savoir si l’invective doit disparaître. Elle ne disparaîtra pas. La vraie question est plus exigeante : dans quel type de démocratie cette violence verbale reste-t-elle un seuil, et non une impasse ?
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