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11 avril 2026 6 11 /04 /avril /2026 09:43
Pendant ce temps-là (2)
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Puis le départ, à l’autre bout de la Chine : Dali, dans le Yunnan. Une ville ouverte, posée au bord de l’immense lac Erhai. Les terrasses, les bars, la lumière — tout semble inviter à rester.

 

J’y reviens. Dali n’est pas un lieu neuf pour moi. J’y ai passé du temps, autrefois — assez pour lui emprunter son nom, pour un album où certaines musiques chinoises viennent frôler le jazz, sans jamais vraiment s’y dissoudre.

 

La ville sent le printemps. Au loin, les sommets gardent encore des traces de neige. Une impression de vastitude s’impose — on voit loin, on voit haut. Nous logeons dans des appartements simples et confortables, dans un quartier où les magnolias en fleurs bordent les rues. Les restaurants sont partout, et toujours justes.

 

Pendant ce temps-là,

 

une promenade nous arrête. Un jardin. Un restaurant caché, magnifique, mais fermé pour quelques travaux. Peu importe. On nous laisse entrer, visiter, puis on nous dit simplement : ils ouvriront pour nous. Deux jours plus tard, la table est dressée. Repas somptueux, gestes précis, accueil sans raideur. Le vin circule librement. Ici, les choses s’ajustent — sans bruit.

 

Non loin de là, un temple bouddhiste. Des bénévoles y servent, chaque jour, des milliers de repas végétariens pour quelques yuans. Une générosité simple, sans mise en scène. On mange, on se tait un peu. Pas trop…ça grouille de monde. Ça vit mais, aussi, quelque chose s’apaise.

 

Pendant ce temps-là,

 

un ami nous rejoint. Joaillier. Goût sûr, main fine. Ses pièces tiennent sans forcer — des objets qui n’insistent pas, mais qui restent. Nous partons avec lui vers Xizhou. Les ruelles, les façades, les échoppes. Tout appelle. Sur le bord des rues, les fruits s’empilent — couleurs franches, formes parfaites. Un régal pour les yeux, autant que pour le palais. On s’arrête dans une boutique, on nous sert des liqueurs — fruits, céréales, fermentations diverses. Les degrés varient, les saveurs aussi. Il faut goûter, comparer, revenir. Le choix se dilue dans le plaisir même de ne pas choisir.

 

Plus tard, une maison de thé. Une cour intérieure, calme, presque cachée. Nous marchons longtemps avant d’y entrer, brochettes à la main, encore tièdes, encore parfumées. On s’assoit. Le temps se relâche.

 

Pendant ce temps-là,

 

Kunming. Capitale du Yunnan. Une ville posée dans une saison stable — ni trop chaud, ni trop froid. Un printemps qui dure. J’y parle. Une heure et demie autour de l’écoute, de l’improvisation. Dire la musique sans la jouer tout à fait. Dire aussi ce qui la précède — le silence. Le public écoute. J’illustre, je fais entendre. Le soprano, quelques fragments de Coltrane, une voix d’Aretha. Montrer comment ça surgit, comment ça tient, comment ça disparaît.

 

Pendant ce temps-là,

 

ailleurs, on ne parle plus. Ou plus de la même façon.

 

Prochaine direction : Beijing.

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10 avril 2026 5 10 /04 /avril /2026 14:18
Pendant ce temps-là (1)

Tu vois, il y a cette chose que je porte — une gêne presque honteuse, mais que je refuse de plier en culpabilité. Le privilège intact de continuer à vivre quand, ailleurs, ça déchire, ça brûle, ça disperse des corps sous des pluies savamment organisées. Bombes, missiles, drones — la précision au service du pire. Et le monde ne s’arrête pas.

 

Certains voudraient qu’on baisse la tête, qu’on suspende la vie, qu’on s’excuse presque de respirer encore. Je ne marche pas là-dedans. S’il fallait suivre les imbéciles de guerre, il ne resterait plus rien à sauver. Alors non. Il faut vivre — plus encore. Regarder, aimer, rire, créer. Ne serait-ce que pour contrarier leur logique de ruine.

 

Pendant ce temps-là,

 

je suis parti le 8 mars pour la Chine. Je suis avec Haiying. C’est son pays, ses repères, ses détours invisibles. Elle traverse les lieux autrement — et moi, je marche à ses côtés, parfois en léger décalage.

 

Dans un premier temps, avec des amis — Normand Baillargeon et Chantal Santerre — pour deux semaines de dérive consciente. Ils repartiront plus tôt que nous. Normand, précis, toujours prêt à faire dévier la conversation vers une idée qu’il aiguise comme une lame tranquille. Chantal, regard vif, attentive aux détails que les autres laissent filer, et qui parfois résume tout en une phrase juste, presque légère. De Shanghai à Beijing, en passant par Dali et Kunming, un fil tendu entre les villes — et nous dessus, curieux, disponibles.

 

Shanghai d’abord. Une montée fulgurante dans la Shanghai Tower — propulsés vers le ciel comme une balle propre, presque abstraite. Là-haut, la ville devient autre chose : un dessin, une idée.

En bas, le Bund. Le fleuve, les façades anciennes, et en face, les lignes tendues du futur. Deux mondes qui se regardent sans vraiment se parler. On marche, on s’arrête, on regarde encore.

 

Pendant ce temps-là,

 

les musées déplacent le regard. Pas seulement dans l’espace — dans le temps, dans la manière de percevoir le monde. Certaines peintures semblent avoir tenté l’impossible : peindre le silence. Et y être parvenues. Des poteries anciennes, intactes, qu’on croirait sorties d’un atelier d’aujourd’hui. Comme si le geste humain n’avait jamais vraiment changé. Et puis la table, toujours la table. La Chine mange comme elle respire : avec une ampleur, une diversité presque insolente. Tout circule, tout se partage.

 

Pendant ce temps-là,

 

les marchés, les rues, les visages. Une douceur inattendue, une disponibilité tranquille. Une paix diffuse s’impose — à la campagne, oui, mais même au cœur des villes immenses. Une placidité qui tient. Voyager à plusieurs, c’est autre chose encore : les conversations qui bifurquent, les éclats de rire, les silences aussi. Les verres qui s’invitent sans prévenir. Ce sentiment rare : être exactement là où il faut.

 

Pendant ce temps-là,

 

Zhujiajiao. L’eau, les ponts, la lenteur. La « Venise de Shanghai », disent-ils. Peut-être. Mais surtout un prétexte heureux pour retrouver la sœur de Haiying et son conjoint, dans leur restaurant. La bière, l’amitié, la fraternité y coulent simplement, comme une évidence.

Puis le départ, à l’autre bout de la Chine, vers Dali, dans la province du Yunnan. Une ville ouverte, posée au bord de l’immense lac Erhai. Les terrasses, les bars, la lumière — tout semble inviter à rester.


Même si, pendant ce temps-là…

 

(à suivre)

Pendant ce temps-là (1)
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9 avril 2026 4 09 /04 /avril /2026 03:13

Les textes ne manquent pas. Ils sont là, impeccables, alignés comme des stèles propres : Charte des Nations unies, droit international humanitaire, droit pénal international. Tout y est, tout est écrit, tout est interdit — la menace, la destruction, le massacre, l’anéantissement. Sur le papier, l’humanité s’est promis de ne plus sombrer, et elle se relit avec gravité, satisfaite de sa propre lucidité.

 

Puis la réalité tranche.

 

Une déclaration surgit, venue d’en haut, évoquant sans trembler la disparition d’une civilisation entière. Donald Trump, incarnation braillarde d’une puissance sans tenue, silhouette gonflée d’ego jusqu’à la caricature, porte au sommet une parole brute, presque obscène, qui ne cherche même plus à se déguiser. Ce n’est pas un dérapage. C’est la vulgarité du pouvoir quand elle cesse de se contenir — quand elle comprend qu’elle peut tout dire, et que rien ne viendra vraiment l’en empêcher.

 

En droit, pourtant, rien de tout cela ne devrait flotter. Tout est prévu. Cela déclenche, normalement :

1. Une condamnation formelle par les instances internationales.

2. L’ouverture d’une enquête indépendante.

3. La saisine de la Cour internationale de Justice pour violation des obligations.

4. Un examen par la Cour pénale internationale en cas d’incitation ou de préparation.

5. La mise en place de sanctions ciblées.

6. Un isolement diplomatique.

7. Des pressions et contrôles sur les capacités militaires et les armements stratégiques.

 

Une mécanique complète, disponible, prête à s’enclencher, mais qui ne s’enclenche pas vraiment : elle se retient, s’ajuste, temporise, découvre soudain les vertus de la prudence dès qu’il s’agit de toucher aux puissants, pendant que les morts, eux, ne temporisent pas et s’accumulent sans attendre que les procédures trouvent leur courage.

 

Lorsque la Russie envahit un territoire souverain, les mots tombent sans détour : invasion, agression, crimes de guerre ; le récit accuse, tranche, désigne. Et lorsque les États-Unis frappent, pulvérisant une école de filles en Iran — plus de cent soixante morts, des enfants surtout — au moment même où des négociations étaient en cours, le langage se met à boiter, parle de responsabilité “probable”, d’erreur de ciblage, d’enquête en cours, comme si la précision devenait soudain un risque. Et lorsque Israël frappe à son tour, engagé lui aussi dans ces équilibres fragiles qu’il affiche respecter, le même brouillard s’installe, les mêmes précautions surgissent, la même retenue s’impose, comme si nommer devenait déjà accuser de trop.

 

Dans les trois cas, ce sont des actes, des morts, le même droit en jeu, mais dans un seul cas la parole accuse sans trembler, tandis que dans les autres elle hésite, amortit, protège, enveloppe, retarde, et cette différence, répétée et maîtrisée, ne relève plus de la nuance mais d’un alignement qui ne dit pas son nom.

 

Mais pas la même voix pour le dire, et cette façon de faire abjecte est devenue chez nous une habitude si bien installée qu’elle passe pour de la rigueur ; le mensonge n’a même plus besoin de nier, il lui suffit d’organiser, de répartir, de moduler, de produire ce flou propre qui donne à chacun l’impression que tout a été dit alors que l’essentiel a été soigneusement contourné.

 

Ce n’est plus seulement de l’hypocrisie, c’est un fonctionnement, une méthode, presque une discipline : on n’affronte plus les faits, on les administre, on décide où l’indignation doit porter et où elle doit se contenir, on hiérarchise sans jamais l’avouer, et à force de répétition cela finit par produire une évidence silencieuse, une compréhension partagée que personne n’énonce mais que tout le monde applique.

 

Car avant même que le droit ne s’applique, tout est déjà tranché : le récit a fixé les rôles, le droit ne fait que suivre, et ce qui se présente encore comme un ordre juridique universel n’est plus qu’un instrument à géométrie variable.

 

Un droit qui s’applique aux faibles et hésite face aux puissants ne régule plus rien, et un récit qui accuse ici et atténue là ne décrit plus — il trie.

 

Il trie ceux que l’on tient pour pleinement humains — nous, évidemment, du côté du Bien — et ceux que l’on relègue, à bas bruit, hors du cercle, traités comme des êtres de moindre valeur auxquels on applique d’autres règles. C’est le même esprit qui affleure, à peine maquillé, celui qui animait déjà nos prétentions à “apporter la civilisation” aux autres peuples.

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6 avril 2026 1 06 /04 /avril /2026 22:36

Ces derniers mois, un mot que l’on croyait enfoui est revenu.

Pas dans les marges. Pas chez des marginaux.

Dans des analyses, des plateaux, des déclarations à demi voilées.

 

Autour des tensions au Moyen-Orient, dans les discours stratégiques, dans certaines prises de position politiques, un mot a refait surface.

Pas comme une peur — comme une option.

 

On l’entend.

On le reconnaît.

 

Et rien ne se brise.

 

“Nucléaire.”

 

Dis-le.

Redis-le.

 

Rien.

 

Pas un arrêt.

Pas une chute.

Même pas un doute ?

 

Le mot passe. Il glisse. Il s’installe parmi les autres. On l’entoure de phrases propres, on le tient à distance avec des termes techniques. “Option.” “Doctrine.” “Réponse.” On le manipule sans trembler.

 

C’est là que tout commence.

 

Parce que ce mot n’est pas un mot.

C’est une limite.

 

Et nous venons de la laisser s’effacer.

 

Personne n’a décidé ce basculement. Il ne se produit pas dans un fracas. Il se fait lentement, par usage, par répétition, par fatigue. À force d’entendre, on n’écoute plus. À force de comprendre, on ne refuse plus.

 

Et nous sommes là.

 

Présents, informés, lucides —

et étrangement inertes.

 

Pas par ignorance.

Par accommodation.

 

On vit. On s’adapte. On absorbe. On laisse passer. Parce que tout refuser coûterait trop. Parce que s’opposer vraiment fissurerait nos vies bien tenues. Alors on garde une indignation propre, compatible avec le reste.

 

Mais le monde ne tient pas avec des indignations compatibles.

 

Il tient — ou tombe — selon ce que les hommes refusent absolument.

 

Et aujourd’hui, quelque chose cède.

 

Nous avons laissé entrer dans la langue ce qui devait rester hors langage.

Nous avons laissé devenir pensable ce qui devait rester impossible.

 

Et maintenant, le mot ne fait plus rien.

 

Rien.

 

Pas encore…

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1 avril 2026 3 01 /04 /avril /2026 03:33

On voit passer ça partout, presque comme une évidence. L’idée revient avec régularité : il faudrait soutenir une révolution en Iran, peut-être même armer le peuple, accélérer un processus jugé trop lent. La formulation est souvent posée, rationnelle, presque technique. Elle donne le sentiment d’être du bon côté, celui qui agit, qui ne détourne pas le regard.

 

Mais cette posture repose sur un présupposé rarement interrogé : celui selon lequel certaines situations, ailleurs, appelleraient naturellement une intervention extérieure. Comme s’il existait des trajectoires politiques incomplètes qu’il reviendrait à d’autres d’achever.

 

Ce réflexe n’est pas nouveau. Il s’inscrit dans une continuité historique où l’on a longtemps parlé de civilisation à apporter, là où aujourd’hui on évoque la démocratie à défendre ou à installer. Le vocabulaire s’est transformé, mais la structure du raisonnement demeure. Elle suppose qu’un modèle donné possède une forme d’évidence, qu’il constitue un horizon vers lequel les autres sociétés sont, de fait, tenues de tendre.

 

Comme si nos propres sociétés étaient achevées. Comme si nos systèmes démocratiques n’étaient pas eux-mêmes traversés de tensions, de dérives, de contradictions profondes. Comme si nous n’avions pas déjà largement de quoi nous occuper.

 

Il y a là une continuité plus troublante encore. Ce sont les mêmes espaces du monde qui ont colonisé, exploité, imposé leur domination sur d’autres continents — en Afrique, en Amérique du Sud, ailleurs — et qui se présentent aujourd’hui comme porteurs de liberté, de justice et de démocratie. La rupture affichée est réelle dans les discours, mais la position, elle, reste étrangement stable.

 

Ce décalage ne produit pas seulement une contradiction. Il installe une forme de dissonance difficile à ignorer. L’autorité morale que l’on revendique s’appuie sur une histoire qui en fragilise profondément la légitimité. Et malgré cela, la parole continue de se déployer, comme si cette tension pouvait être contournée.

 

À cela s’ajoute une disposition plus diffuse, plus difficile à saisir parce qu’elle ne s’énonce pas frontalement. Une forme de certitude d’être en avance, d’avoir atteint un degré de maturité politique qui autoriserait à évaluer les autres. Elle s’exprime rarement de manière brutale. Elle circule plutôt dans les analyses rapides, dans les comparaisons implicites, dans cette manière de mesurer des sociétés différentes à partir de critères présentés comme universels.

 

Lorsqu’un pays ne correspond pas à ces attentes, on parle de retard, de blocage, de dérive. Et cette qualification ouvre la voie à une autre étape : imaginer des solutions depuis l’extérieur, parfois jusqu’à envisager des formes d’intervention directe.

 

Dans ce cadre, l’Iran est souvent abordé de manière réductrice. Le regard se fixe sur le régime, sur les tensions politiques, sur les restrictions. Ces éléments existent, évidemment, mais ils ne suffisent pas à définir la société dans son ensemble. Le pays présente un niveau d’éducation élevé, une population largement alphabétisée, des universités actives, une vie intellectuelle réelle. Il ne s’agit pas d’un espace dépourvu de ressources pour penser ses propres contradictions.

 

C’est ce qui rend problématique l’idée d’un soutien armé à une révolution. Elle suppose que le changement politique pourrait être facilité, voire déclenché, par une action extérieure. Or les transformations de cette nature prennent forme dans des dynamiques internes, dans des équilibres fragiles, dans des rapports de force que seuls les acteurs concernés peuvent réellement porter. Une intervention extérieure, même présentée comme un appui, modifie ces équilibres et en altère souvent la légitimité.

 

Les expériences récentes devraient inviter à une certaine prudence. En Irak, en Libye, en Afghanistan, des interventions ont été justifiées au nom de principes politiques ou humanitaires. Elles portaient souvent en elles une forme de messianisme discret, la conviction qu’un modèle pouvait être transposé, qu’une société pouvait être redressée de l’extérieur.

 

Les conséquences ont été durables : désorganisation des structures étatiques, fragmentation sociale, instabilité prolongée. Ces situations ne peuvent pas être réduites à une seule cause, mais elles montrent au moins une chose : intervenir ne signifie pas maîtriser les effets de cette intervention. L’idée même qu’un ordre politique puisse être injecté de l’extérieur n’a, jusqu’ici, produit que des équilibres précaires, souvent violents.

 

La question devient alors celle de la place que l’on s’attribue dans des processus qui ne sont pas les nôtres. Il existe une différence entre exprimer une solidarité, exercer une pression diplomatique, et concevoir ou orienter les trajectoires politiques d’un autre pays. Cette différence tend parfois à s’estomper, au profit d’une position plus directive, moins avouée.

 

Ce déplacement est discret, mais il n’est pas neutre. Il introduit une asymétrie : certains observent et jugent, d’autres sont observés et jugés. Et dans cette configuration, la parole de ceux qui vivent la situation peut se retrouver recouverte par celle de ceux qui prétendent la résoudre.

 

Il ne s’agit pas de défendre une indifférence absolue ni de nier l’existence de situations critiques. La question porte plutôt sur les formes que peut prendre l’attention portée à ces situations. Reconnaître une limite, ici, n’est pas un renoncement. C’est peut-être une exigence plus difficile : accepter de ne pas être au centre, et commencer par regarder lucidement ce qui, chez nous, vacille déjà.

 

Un pays ne constitue pas un objet d’intervention abstrait. Il est traversé par ses propres tensions, ses propres rythmes, ses propres impasses aussi. Toute tentative de s’y substituer, même partiellement, engage des effets qui dépassent largement les intentions initiales.

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26 mars 2026 4 26 /03 /mars /2026 03:46

On nous parle de corruption comme d’une maladie secondaire : quelques enveloppes, quelques contrats douteux, deux ou trois oligarques trop gourmands. On expose les scandales comme on montre des verrues, avec une application presque rassurante, comme si le corps restait sain.

 

Mensonge commode.

 

La guerre n’est pas la conséquence de la corruption. Elle en est l’expression accomplie, la corruption portée à sa maturité, débarrassée de ses scrupules et devenue système.

 

Car corrompre, au sens profond du mot, signifie détourner une chose de sa finalité, altérer sa nature, transformer ce qui devrait protéger en machine à détruire. La guerre réalise ce miracle noir.

 

Elle commence par corrompre le langage. On n’y tue plus : on neutralise. Les civils ne meurent pas : ils deviennent des dommages collatéraux. Les villes rasées entrent dans la comptabilité froide des objectifs stratégiques. Les mots reculent d’un pas afin que la conscience recule avec eux.

 

Une fois le langage altéré, tout devient possible.

 

Alors vient l’économie. Les ruines deviennent des marchés, les obus des investissements, les morts des statistiques. Les budgets militaires gonflent comme des récoltes miraculeuses pendant que les hôpitaux, les écoles et les ponts attendent leur tour — qui ne vient jamais.

 

La guerre crée toujours ses jardins obscènes.

 

Dans une rue, un immeuble éventré : façades ouvertes comme des cages thoraciques, vitres pulvérisées, gravats encore tièdes de la nuit.

 

Dans la rue d’à côté, une Bentley neuve glisse sur l’asphalte de Kyiv. Peinture profonde, moteur presque silencieux, habitacle capitonné comme un salon roulant : une voiture faite pour le confort absolu, pour les routes paisibles, pour les vies protégées.

 

La Bentley, pourrait-on dire, est la voiture pour les gens qui ne se feront jamais tuer pendant une guerre. Les guerres sont dangereuses pour les pauvres ; elles sont rarement mortelles pour les riches.

 

Elle traverse la ville pendant que les sirènes montent parfois dans le ciel gris. Elle passe devant les vitrines, devant les soldats pressés, devant les immeubles qui portent encore les cicatrices de la nuit. Et l’on apprend, presque distraitement, que la concession Bentley de la capitale ukrainienne figure parmi les plus performantes du réseau européen du constructeur britannique, classement établi sur les performances commerciales et opérationnelles des concessionnaires.

 

L’image peut sembler étrange. Elle est pourtant fidèle à la logique de la guerre.

 

Car la guerre n’appauvrit pas tout le monde. Elle redistribue. Elle déplace les richesses comme un tremblement de terre déplace les plaques du sol. Des fortunes s’effondrent, d’autres surgissent. Les circuits d’argent s’accélèrent : contrats, fournitures, logistique, reconstruction, intermédiations de toute sorte.

 

Cette redistribution ne s’observe pas seulement dans les rues d’une ville bombardée. Elle traverse les ports, les marchés et les bureaux d’assurance où s’écrit l’autre visage de la guerre — celui des profits, des contrats et des primes de risque.

 

Dans ce flux brutal, certains disparaissent sous les décombres économiques tandis que d’autres émergent avec des comptes gonflés et des garages pleins.

 

Les anciens avaient un mot simple pour cela : les profiteurs de guerre.

 

Aujourd’hui on préfère parler de marchés, de reconstruction ou de chaînes d’approvisionnement. Les mots changent, la logique reste.

 

Plus au sud, dans les eaux étroites du détroit d’Ormuz, d’autres moteurs tournent. Pas ceux des voitures de luxe, mais ceux des superpétroliers. Chaque cargaison de pétrole qui traverse ces eaux sous tension devient plus chère ; les assurances de guerre flambent, les tarifs du transport maritime s’envolent et certains navires se louent désormais des centaines de milliers de dollars par jour.

 

La guerre n’est pas seulement un front. Elle est aussi une facture.

 

Pendant que les missiles tracent leurs arcs dans le ciel du Moyen-Orient, les chiffres montent sur les écrans des marchés, dans les bureaux d’assurance et dans les comptes des compagnies maritimes.

 

Les ruines d’un côté, les primes de risque de l’autre.

 

La guerre est peut-être la seule industrie où ceux qui meurent ne figurent jamais parmi les actionnaires.

 

La question demeure pourtant simple : qui paiera la facture finale ?

 

Toujours les mêmes.

 

Les peuples paieront en morts, en blessés, en villes détruites, en dettes publiques et en générations amputées. L’addition de la guerre ne disparaît jamais ; elle circule, traverse les budgets des États, les impôts futurs et les vies brisées avant de descendre lentement jusqu’à ceux qui n’ont jamais signé aucun contrat.

 

Mais la guerre ne corrompt pas seulement les mots et l’argent.

 

Elle finit aussi par corrompre les esprits.

 

À force d’entendre parler de frappes nécessaires, d’éliminations stratégiques et de cibles légitimes, les consciences s’habituent. On discute tranquillement de la mort d’un chef d’État ou d’un chef religieux comme d’une option stratégique parmi d’autres. L’idée d’assassiner un dirigeant ou d’enlever un chef de gouvernement devient une hypothèse raisonnable pourvu qu’il appartienne au bon camp des ennemis.

 

Le monde se simplifie alors dangereusement. Il y aurait les bons et les méchants, et la guerre contre les méchants deviendrait une évidence morale répétée dans les éditoriaux, les studios de télévision et les conversations ordinaires.

 

La corruption atteint ici son stade le plus profond.

 

Elle ne circule plus seulement dans les contrats ni dans les budgets. Elle s’installe dans les consciences et devient une évidence tranquille reprise par des sociétés qui ne sentent même plus la question se lever.

La corruption parfaite est celle que l’on ne voit plus. Elle ne choque plus, elle ne scandalise plus ; elle devient simplement la manière ordinaire de regarder le monde.

 

La corruption ne commence pas quand l’argent disparaît dans une poche. Elle commence lorsque la guerre cesse de scandaliser.

 

À partir de ce moment-là, tout pousse dans ce terreau : les ruines, les fortunes rapides et cette répétition obstinée que l’histoire inflige aux générations.

 

La guerre est la corruption du monde.

Et ce sont toujours les peuples qui en font les frais.

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21 mars 2026 6 21 /03 /mars /2026 13:08

À l’Université Laval, une conférence annoncée sur l’avenir de la nation québécoise a suscité l’appel à son annulation par certains groupes étudiants. Les panélistes ont été accusés de porter des idées jugées traditionalistes ou discriminatoires. Des militants ont même évoqué la possibilité d’aller ‘trasher’ l’événement. La scène n’est pas nouvelle : chaque camp invoque des principes nobles - protection des droits, liberté d’expression, responsabilité sociale - et le débat lui-même devient l’objet du conflit.

 

Il y a pourtant une question simple derrière ce tumulte.

Une université doit-elle être un lieu où l’on protège les étudiants de certaines idées… ou un lieu où l’on apprend à leur répondre ?

 

La réponse semble contenue dans la question.

 

L’université n’est pas née pour offrir un refuge moral. Elle est née pour mettre les idées à l’épreuve. Dans ces lieux austères où l’on dissèque les théories comme on ouvre un corps sur une table d’anatomie, aucune pensée n’est censée être sacrée. On y expose, on y contredit, on y démonte. Parfois avec élégance, parfois avec brutalité. Mais toujours avec l’idée que la vérité - ou quelque chose qui s’en approche - ne surgit qu’au contact de la contradiction.

 

Transformer l’université en zone protégée contre certaines idées revient à lui retirer sa fonction première. On remplace alors la dispute intellectuelle par une forme de police morale. L’intention peut être louable : protéger les personnes vulnérables, éviter la propagation de discours jugés dangereux. Mais l’effet secondaire est redoutable. Les idées ne disparaissent pas parce qu’on leur ferme une salle de conférence. Elles circulent ailleurs, souvent renforcées par l’aura de l’interdit.

 

Une idée fragile réclame le silence autour d’elle.

Une idée solide accepte le combat.

 

Il y a d’ailleurs une ironie dans ces campagnes d’annulation. À vouloir empêcher certaines paroles, on leur offre souvent une publicité qu’elles n’auraient jamais obtenue autrement. Ce qui aurait été une discussion parmi d’autres devient soudain un symbole, un affrontement, presque un mythe.

 

Une société libre ne se définit pas seulement par les idées qu’elle célèbre, mais par celles qu’elle tolère d’entendre sans trembler. L’université devrait être l’endroit précis où cette tolérance prend forme : un espace où l’on apprend moins à éviter les idées qu’à les affronter.

 

Car au fond, le savoir ne progresse jamais dans les chambres d’écho.

Il avance dans la friction.

Et parfois même dans le désaccord.

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14 mars 2026 6 14 /03 /mars /2026 00:55

Il semble exister une règle tacite dans le petit monde artistique : on ne critique pas les collègues. Cela ne se fait pas. On applaudit, on encourage, on félicite. La solidarité du milieu, dit-on.

 

L’intention paraît noble. Elle a pourtant un effet étrange : elle retire peu à peu à l’art l’une de ses dimensions les plus vitales, la discussion sur sa valeur.

 

Car si les artistes ne peuvent plus parler de l’art, qui le fera? Les comptables? Les stratèges marketing? Les algorithmes?

 

La critique artistique n’est pas une invention moderne. Elle accompagne l’art depuis toujours. Baudelaire jugeait les peintres de son époque. Debussy écrivait sur la musique. Stravinsky se disputait avec ses contemporains. La création et la critique ont longtemps avancé ensemble, comme deux instruments dans un même orchestre.

 

Aujourd’hui, une autre mécanique s’installe. Dès qu’une réflexion apparaît sur la valeur d’une œuvre, la discussion glisse rapidement du terrain des idées vers celui des personnes. Une analyse devient une attaque. Une réserve devient une jalousie. Une question esthétique devient une prise de position morale.

 

C’est un phénomène très humain : le tribalisme culturel.

 

Nous aimons former des clans autour de ce que nous aimons. Une musique, un film, un artiste deviennent rapidement des drapeaux. Et dès qu’un drapeau apparaît, la conversation se transforme. On ne discute plus d’une œuvre : on défend son camp.

 

Dans ce climat, le mot génie circule avec une facilité remarquable. Chaque époque fabrique les siens, souvent à grande vitesse. Il suffit parfois d’une rupture visible, d’une esthétique inattendue, d’un geste qui surprend. L’emballement collectif fait le reste.

 

Cela ne signifie pas que les artistes en question manquent de talent. Beaucoup sont brillants, inventifs, sincères. Mais la question demeure légitime : qu’est-ce qui mérite réellement ce mot immense, le mot génie?

 

Le génie n’est pas seulement une rupture. Il est aussi une construction. Il ne se contente pas de briser des formes : il en invente qui dureront. Le reste appartient au bruit de l’époque. Et chaque époque produit beaucoup de bruit.

 

Le temps, lui, possède une vertu simple : il écoute plus lentement que nous.

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10 mars 2026 2 10 /03 /mars /2026 22:51

Ça arrive toujours pareil.

 

Un jour débarque un truc bizarre.

Des types, guitares tordues, des masques.

Ça grince, ça cogne, ça vrille dans les oreilles…

et aussitôt la rumeur se met en marche.

 

Génie!

Révolution!

L’avenir de la musique!

 

Faut voir la vitesse.

À peine le temps d’écouter que c’est déjà sacré chef-d’œuvre.

On s’extasie, on commente, on analyse…

et surtout on s’empresse de comprendre avant les autres.

Personne ne veut rester le dernier imbécile dans la pièce.

 

Alors on applaudit très fort.

Par prudence.

 

Parce qu’au fond la peur est là :

si je n’aime pas, c’est peut-être que je suis vieux…

que je n’ai rien compris…

que le train de l’Histoire vient de me passer dessus.

 

Alors on applaudit encore.

 

Et les gars, au milieu de tout ça, jouent leur rôle.

Très bien même.

Ils ont flairé l’époque, ses nerfs, son goût pour le bizarre.

Ils lui tendent un miroir.

L’époque adore se regarder dedans.

 

Mais le mot génie… ah, celui-là…

on le distribue comme des bonbons maintenant.

 

Le génie, pourtant, ce n’est pas seulement casser les meubles.

C’est aussi construire une maison où les autres pourront vivre.

 

Le reste…

c’est le vacarme du moment.

 

Et le vacarme, tu sais comment c’est :

ça fait beaucoup de bruit…

et puis ça passe.

 

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6 mars 2026 5 06 /03 /mars /2026 21:39

Le pouvoir tel que nous le connaissons aime les hauteurs. Il préfère les tours, les palais, les tribunes. De là-haut, le monde paraît plus simple. Les lignes deviennent droites, les foules abstraites, les vies interchangeables. On appelle cela gouverner. En bas pourtant, les choses sont moins géométriques. Les gens vivent, hésitent, s’inquiètent, désirent, travaillent, aiment, se trompent. Ils ne pensent pas toujours dans les grandes catégories où se rangent les décisions d’État — sécurité, stabilité, intérêt national. Leur horizon est plus concret : un salaire, une paix durable, un peu de liberté pour respirer.

 

Entre ces deux étages du monde — le sommet et le sol — il y a souvent un écart. Mais cette image elle-même mérite d’être interrogée. Nous imaginons spontanément le pouvoir comme une hauteur qui domine, une pyramide qui descend vers une base. Cette représentation est si familière qu’elle finit par nous sembler naturelle. Elle ne l’est pas forcément.

 

Dans plusieurs sociétés amérindiennes, par exemple, le chef n’était pas conçu comme celui qui commande d’en haut. Il était plutôt celui qui porte la voix du groupe. Son autorité reposait sur la confiance, la parole, la capacité de convaincre — non sur la contrainte. Il ne représentait pas un sommet. Il représentait la base. Sa fonction consistait moins à diriger qu’à exprimer ce que la communauté avait déjà décidé collectivement.

 

Cette inversion change beaucoup de choses. Le pouvoir n’est plus une pyramide qui s’impose d’en haut, mais une fonction située au milieu de la communauté. Le chef n’est plus celui qui possède le pouvoir ; il est celui qui en assume momentanément la charge.

 

Une intuition semblable traversait déjà la démocratie grecque. À Athènes, les institutions avaient été pensées pour empêcher qu’un individu ou un petit groupe ne s’approprie durablement le pouvoir. De nombreuses fonctions publiques étaient attribuées par tirage au sort, les mandats étaient courts, et certains citoyens pouvaient être écartés temporairement si leur influence devenait trop grande. L’idée était simple : le pouvoir devait rester en circulation dans la cité, jamais solidifié dans quelques mains.

 

Dans ces conceptions différentes — qu’elles viennent de certaines sociétés amérindiennes ou de la démocratie grecque — on retrouve une même prudence : le pouvoir n’est pas un bien que l’on possède, mais une charge que l’on assume momentanément. Dès qu’il cesse de circuler, il commence à se transformer. 

 

C’est dans l’écart entre ces visions que naissent les récits politiques. Gouverner une population n’est pas seulement administrer des lois, des routes ou des budgets. C’est aussi produire une histoire qui rende les décisions compréhensibles, acceptables, parfois nécessaires. La politique n’est jamais seulement une affaire de faits. Elle est aussi une affaire de narration. On parle d’information, de communication stratégique, de pédagogie politique. Les mots changent, la fonction demeure : orienter la perception collective.

 

Il ne s’agit pas nécessairement d’un complot soigneusement orchestré. On pourrait plutôt parler d’une culture politique à laquelle nous participons tous, parfois malgré nous. Les gouvernements cherchent la stabilité, les médias l’attention, les experts l’autorité, les institutions la continuité. Chacun agit selon ses intérêts et ses contraintes. Peu à peu, de cette mécanique diffuse naissent les récits dominants.

 

Pendant ce temps, nous observons, nous ressentons, nous réagissons. Nous ne sommes ni totalement manipulés ni parfaitement libres. Nous naviguons dans un océan d’informations contradictoires, de peurs collectives et de souvenirs historiques. Les peuples ont une mémoire. Nous nous souvenons des guerres que nous avons payées, des promesses non tenues, des sacrifices demandés au nom de causes qui se sont parfois révélées moins nobles qu’annoncé.

 

Cette mémoire nourrit une méfiance diffuse. Les dirigeants parlent d’intérêt national. Nous nous demandons parfois : l’intérêt de qui, exactement ?

 

Dans de nombreuses sociétés, une minorité finit par organiser et diriger. Non parce qu’elle serait nécessairement plus sage, mais parce que les structures du pouvoir ont tendance à se concentrer. Les décisions se prennent plus facilement dans un cercle restreint que dans une multitude dispersée. Le pouvoir attire le pouvoir, comme la masse attire la masse.

 

Avec le temps, cette concentration produit ses propres logiques. Les dirigeants vivent dans un univers particulier : informations confidentielles, pressions diplomatiques, impératifs militaires, alliances fragiles. Leur perception du monde se transforme. Ce qui leur paraît nécessaire peut sembler incompréhensible à ceux qui vivent en dehors de ces cercles. Une distance apparaît, presque anthropologique, entre gouvernants et gouvernés. Les récits servent alors de pont entre ces deux univers. Mais un pont peut aussi masquer la profondeur du ravin.

 

C’est ici qu’apparaît l’argument familier du chaos. Sans ordre central, dit-on, la société se désagrégerait. Pourtant l’observation du monde naturel invite à nuancer cette crainte. Dans la nature, l’ordre n’est pas toujours imposé par un centre. Les colonies de fourmis, les essaims d’abeilles, les bancs de poissons fonctionnent sans direction centrale. Aucun individu ne possède la carte générale du système, et pourtant l’ensemble se coordonne.

 

L’ordre émerge des interactions locales. Chaque agent suit quelques règles simples, et la complexité collective apparaît spontanément. Ce qui semble chaotique à première vue révèle, à une autre échelle, une forme d’équilibre dynamique.

 

Les sociétés humaines ne sont évidemment pas des colonies d’insectes. Elles sont traversées par l’ambition, la mémoire, les passions et les idéologies. Mais l’idée demeure troublante : l’organisation sociale n’exige peut-être pas toujours autant de centralisation qu’on le suppose. Il existe peut-être d’autres formes d’ordre — des réseaux plutôt que des pyramides, des coopérations plutôt que des commandements.

 

Certaines traditions politiques ont exploré ces pistes sous le nom d’anarchie — non pas comme désordre, mais comme absence de domination centralisée. L’idée reste controversée, car les sociétés humaines ont tendance à recréer des centres de pouvoir même lorsqu’elles cherchent à les éviter. Les organisations se structurent, les leaders émergent, les hiérarchies réapparaissent. La gravité politique agit de nouveau.

 

Les sociétés dites démocratiques naviguent dans cet espace incertain, entre contrôle et autonomie, entre organisation et spontanéité. Elles promettent la liberté tout en redoutant ce que cette liberté pourrait produire. Une population réellement libre est imprévisible. Elle peut soutenir les gouvernants aujourd’hui et les renverser demain. Elle peut applaudir une guerre et la condamner quelques années plus tard. Elle peut croire aux récits officiels ou les rejeter brutalement.

 

Mais cette liberté s’exerce presque toujours à l’intérieur d’un cadre déjà fixé. Les élections permettent l’alternance, mais celle-ci reste souvent limitée aux visages et aux partis. Les structures profondes du système changent beaucoup plus lentement — quand elles changent.

 

Mais cette crainte repose peut-être aussi sur une confusion. On associe trop vite liberté et désordre, comme si l’être humain laissé à lui-même se précipitait fatalement vers la domination ou l’irresponsabilité. Cette vision suppose que l’ordre doit toujours venir d’en haut. Elle oublie que la liberté véritable ne signifie pas seulement absence de contraintes. Elle implique aussi responsabilité.

 

Une personne réellement libre — intérieurement libre — ne cherche pas nécessairement le pouvoir pour le pouvoir. La soif de domination relève souvent davantage de la démesure, de cette hubris que les Grecs associaient à l’ivresse du pouvoir. La liberté, prise dans toute sa grandeur, peut au contraire contenir sa propre limite : la capacité d’agir sans chercher à dominer.

 

Là où l’on redoute le chaos, il y a parfois simplement un ordre que l’on ne nous a pas appris à imaginer.

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