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18 janvier 2026 7 18 /01 /janvier /2026 21:45

Dans sa chronique « Serons-nous les chevaliers cuivrés ou les Ouïghours de l’IA ? », publiée dans le Journal de Montréal, Laure Waridel — dont je respecte profondément le travail —, écologiste et journaliste, part d’un fait concret et irréversible : la destruction annoncée de l’habitat du chevalier cuivré, une espèce endémique du Québec, menacée de disparition par un choix politique assumé au nom de l’économie. Il s’agit d’un enjeu écologique réel : une forme de vie unique, sur le point de disparaître. Elle met ce choix en parallèle avec d’autres renoncements éthiques contemporains — humains cette fois — pour interroger une même logique de fond : notre capacité collective à accepter que certaines vies, humaines ou non, deviennent négociables dès lors qu’elles entravent la croissance, le commerce ou l’optimisation des systèmes.

https://www.journaldemontreal.com/2026/01/18/serons-nous-les-chevaliers-cuivres-ou-les-ouighours-de-lia

 

Le parallèle avec les Ouïghours pose toutefois un problème de fond : contrairement au chevalier cuivré, leur situation ne relève pas d’un arbitrage économique direct. Il ne s’agit pas d’un obstacle matériel à un projet ni d’un coût environnemental assumé, mais d’un ensemble de politiques sécuritaires et de choix géopolitiques complexes. Ce glissement fragilise l’analogie et invite à déplacer la question.

 

Sur ce point, le constat écologique est juste. Mais une fois ce seuil éthique franchi, la question ne porte plus seulement sur ce que nous détruisons ; elle porte aussi sur la position depuis laquelle nous jugeons le monde. Élargissons le débat.

 

Cette position est loin d’être neutre. La Chine sert aujourd’hui trop facilement, et souvent systématiquement, de repoussoir moral. Elle est devenue une figure commode, presque une caricature de sa gouvernance, permettant de condenser en un seul État tout ce que l’Occident refuse de regarder de lui-même. Il serait injuste d’imputer cette simplification à celles et ceux qui, comme Laure Waridel, interrogent aussi nos propres choix ici. Mais une fois ces textes projetés dans l’espace public, ils s’inscrivent malgré eux dans un récit plus large où la Chine sert trop facilement de figure repoussoir.

 

Ce climat est révélateur. Dans le sillage de récents échanges diplomatiques avec Pékin, le discours politique occidental oscille entre indignation de principe et pragmatisme assumé, rappelant qu’il faudrait composer avec le monde tel qu’il est plutôt que tel que nous souhaiterions qu’il soit. Cette posture, présentée comme réaliste, éclaire surtout une tension persistante : celle d’une morale proclamée, mais appliquée de manière inégale.

 

Cette caricature circule surtout dans les discours ; l’expérience vécue, elle, raconte tout autre chose. Pour ma part, si j’ai appris à aimer la Chine, c’est parce que j’y suis allé, souvent. Près d’une vingtaine de fois. J’y ai des amis, des musiciens, des conversations qui comptent, des lieux qui restent. La Chine est à la fois un pays et une civilisation, avec ce que cela implique de profondeur, de durée et de complexité. Et je constate alors l’asymétrie : ici, au Canada, vivons-nous chaque jour hantés par le sort des peuples autochtones soumis à un système de réserves dont la légitimité et les effets restent profondément problématiques, par celui de communautés nordiques où l’accès à des services de base — dont l’eau potable — demeure inégal,  par les violences héritées de notre histoire de colonisation du territoire et des peuples autochtones ? Vivons-nous obsédés par les guerres menées par l’Occident au nom de la liberté et de la démocratie ? Non. Nous vivons. Comme vivent les autres.

 

Cette distance est sans doute plus facile à maintenir lorsque la Chine est perçue comme un objet abstrait, lointain, donc suspect — un mécanisme qui n’est pas sans rappeler certaines logiques de racialisation. Pour ma part, dans les relations que j’ai nouées au fil de mes séjours, je n’ai jamais été confronté à un discours haineux ou méprisant à l’égard du Canada, des États-Unis ou de la France. J’y ai plutôt rencontré de la curiosité, souvent de l’admiration, notamment pour nos artistes, nos musiciens, nos écrivains, pour ce que nos cultures ont produit. Cela rappelle une chose simple : juger une société uniquement à l’aune de ses violences, de ses guerres ou de son passé impérial produit toujours des angles morts. Cette asymétrie, dans la façon dont nous regardons les autres, mérite d’être interrogée. 

Combien d’entre nous ont réellement remis en question le choix d’acheter une voiture japonaise — Toyota pour ne pas la nommer — en raison des crimes de guerre du Japon impérial durant la Seconde Guerre mondiale ?

Ou encore le fait que les États-Unis aient largué deux bombes nucléaires sur des villes civiles, sans que cet acte n’ait jamais servi de critère moral structurant dans notre rapport à ce pays ?

C’est précisément là que la cohérence se fissure.


Si je reviens sur ces questions, ce n’est pas par obsession, mais parce que la facilité morale avec laquelle nous jugeons les autres mérite d’être interrogée.

 

Car avant de juger les autres, il faudrait peut-être regarder ce que nous avons fait — et continuons de faire — au nom du Bien.

 

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et plus encore depuis la guerre froide, les interventions occidentales menées au nom de la démocratie, de la liberté ou de la civilisation ont laissé derrière elles un champ de ruines rarement intégré au récit dominant. Coups d’État, invasions, guerres par procuration, sanctions économiques lourdes de conséquences humaines. La liste est longue.

 

Depuis le 11 septembre 2001, les guerres menées au nom de la « lutte contre le terrorisme » ont causé entre quatre et six millions de morts, directs et indirects confondus. En élargissant le regard à l’ensemble de la période de la guerre froide, et en excluant les conflits relevant clairement de la légitime défense reconnue par le droit international, les estimations les plus prudentes évoquent entre vingt et trente millions de morts. Un chiffre volontairement conservateur, sans aucun doute inférieur à la réalité.

 

Cela correspond à l’équivalent démographique d’un pays entier comme le Canada, effacé de la carte humaine au nom de la liberté, de la stabilité ou de la civilisation.

 

C’est ici que la pureté morale affichée devient inquiétante. L’Histoire a montré ce que produisent les discours impeccables, portés par la conviction d’incarner le Bien. Plus la vertu est proclamée, moins elle tolère d’être interrogée. Et c’est précisément là que commencent les dérives.

 

Au nom de quoi prétendrions-nous guider les autres ?

Quelles réussites concrètes, quelles sociétés réellement justes et apaisées nous autoriseraient à faire la leçon ?

 

Continuer à juger les autres depuis cette position n’est pas seulement hypocrite. C’est dangereux. Une morale qui refuse de s’appliquer à elle-même finit toujours par devenir un instrument de domination.

 

Le monde n’a pas besoin d’un Occident donneur de leçons.

Il a besoin d’un Occident capable de se taire un instant, de regarder ses propres mains, et d’admettre ce qu’elles ont fait.

 

Le reste n’est pas de la morale.

C’est de la prétention.

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18 janvier 2026 7 18 /01 /janvier /2026 15:51

Anne de Beaujeu — gouverner sans légende

 

À la fin du XVe siècle, le pouvoir en France n’a pas encore trouvé sa mise en scène définitive. Le royaume sort du Moyen Âge, la féodalité résiste, la centralisation progresse par à-coups. L’autorité se tient dans des équilibres instables, entre lignages puissants, alliances fragiles et fidélités toujours réversibles. Rien n’est complètement fixé, sauf une chose : gouverner demande de tenir sans bruit.

 

C’est dans ce moment-là qu’apparaît Anne de Beaujeu. Née en 1461 à Genappe, dans les Pays-Bas bourguignons, morte en 1522 à Moulins, elle est la fille de Louis XI et la sœur aînée de Charles VIII. Elle ne règne pas officiellement. Elle gouverne. Son frère est trop jeune. Le royaume, lui, ne peut pas attendre. La régence s’impose, presque naturellement, non par enthousiasme, mais par nécessité. Elle n’entre pas en scène ; elle prend place.

 

Anne de Beaujeu exerce une autorité sèche, précise, sans lyrisme. Elle connaît la cour, les ambitions, les fidélités de circonstance, les impatiences aristocratiques. Elle sait que le pouvoir, dans ce monde-là, ne se proclame pas : il se maintient. Très tôt, elle comprend que l’essentiel n’est pas de convaincre, mais d’user. User les oppositions, user les prétentions, user le temps.

 

En 1484, lors des États généraux de Tours, les grands du royaume espèrent reprendre la main. Ils parlent de réformes, de contrôle du pouvoir, de limitation de l’autorité royale. Anne écoute. Elle fait consigner les doléances, laisse les débats se déployer, puis laisse les assemblées se dissoudre sans rien céder d’essentiel. Rien n’est refusé frontalement. Rien n’est accordé non plus. Le gouvernement continue. Le royaume tient.

Anne de France, dame de Beaujeu, duchesse de Bourbon, présentée par saint Jean l’Évangéliste

Anne de France, dame de Beaujeu, duchesse de Bourbon, présentée par saint Jean l’Évangéliste

Lorsque la contestation prend une forme plus agressive, durant ce qu’on appellera la Guerre folle, Anne ne s’embarrasse pas de symboles. Louis d’Orléans intrigue, rassemble, menace. Elle le fait arrêter et emprisonner à Bourges. Le geste est net, presque administratif. Plus tard, elle résumera sa méthode en une phrase restée célèbre : « Il vaut mieux tenir un prince que courir après une armée. » Ce n’est pas une maxime morale. C’est une technique de gouvernement.

 

Son autorité ne se limite pas à la gestion des crises internes. Elle accompagne aussi une recomposition territoriale décisive. La question bretonne, explosive depuis des décennies, est traitée sans éclat, mais avec une redoutable efficacité. Par négociations, pressions et délais maîtrisés, elle conduit à l’intégration du duché au royaume, scellée par le mariage de Charles VIII avec Anne de Bretagne. L’opération est immense. Elle se présente pourtant comme une suite logique, presque administrative. Le royaume s’agrandit sans scène héroïque.

 

Anne gouverne par les lettres, les actes, les confirmations écrites. Elle s’entoure de juristes, d’administrateurs, d’hommes de dossiers plutôt que de lignage. Le pouvoir circule par le papier, pas par l’épée. Rien n’est spectaculaire, et c’est précisément ce qui rend l’autorité difficile à contester. Le royaume fonctionne.

 

Lorsque Charles VIII atteint sa majorité, Anne se retire sans fracas. Pas d’affrontement, pas de justification publique, pas de tentative de prolongation. Elle retourne à Moulins. Le pouvoir a été exercé, puis rendu, sans reste visible. L’appareil est en place. Les équilibres tiennent. Le récit commence déjà à s’amincir.

 

Anne de Beaujeu ne disparaît pas pour autant. Elle écrit. Pour sa fille Suzanne, elle rédige un court traité, Les Enseignements, souvent lu comme un manuel de morale. Il est en réalité un précis de gouvernement discret : prudence, fermeté, sens du temps, maîtrise de soi. Rien d’héroïque. Rien de lyrique. Une éthique du pouvoir sans mise en scène.

 

Elle n’est ni attaquée ni célébrée. Son autorité est traitée comme une parenthèse administrative réussie, donc sans épaisseur narrative. On reconnaît sa compétence, puis l’Histoire avance. Il n’y a rien à gratter dans la pierre, rien à corriger dans les textes, rien à moraliser. Ce qui a tenu sans bruit n’appelle ni procès ni légende.

 

Ce silence-là n’est pas le résultat d’une condamnation, mais d’une neutralité parfaite. Anne de Beaujeu n’a pas dérangé la forme du pouvoir ; elle l’a servie avec une exactitude qui la rend presque interchangeable. Elle n’a laissé ni scandale ni trace encombrante, seulement un moment où l’autorité a circulé sans heurt.

 

Après la pierre grattée d’Hatchepsout et l’encre orientée de Wu Zetian, voici un autre type d’effacement : celui qui suit les gestes justes, les décisions exactes, les transitions réussies. Un silence qui ne s’organise pas, qui ne se décrète pas, mais qui tombe naturellement sur ce qui n’a rien laissé à corriger.

 

Illustration: 

Jean Hey, dit le Maître de Moulins, Anne de France (Anne de Beaujeu), fin XVe siècle, Musée du Louvre, Paris. Wikimedia Commons.

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17 janvier 2026 6 17 /01 /janvier /2026 14:54

Wu Zetian — gouverner, puis être racontée

 

La Chine impériale pense le pouvoir par l’écriture. Les règnes s’y inscrivent moins dans la pierre que dans les annales, les commentaires, les généalogies morales. L’Histoire n’y est pas seulement mémoire : elle est une pédagogie continue, tenue par les lettrés, orientée vers la stabilité de l’ordre. Ce qui compte n’est pas seulement ce qui a eu lieu, mais la manière dont cela peut être transmis sans produire d’ambiguïté.

 

C’est dans ce monde de textes que s’impose Wu Zetian. Née en 624, morte en 705, elle traverse presque tout le VIIᵉ siècle. Sous la dynastie Tang, elle entre à la cour très jeune, comme concubine secondaire. Rien, à ce stade, ne la destine à gouverner. Elle observe, apprend les codes, mémorise les réseaux. Plus tard, devenue impératrice, puis régente, elle exerce le pouvoir derrière le rideau, selon l’usage. Les audiences se tiennent, les ministres parlent, les édits sortent. Chacun sait pourtant qui prend la décision.

 

Ce qui demeure déroutant n’est pas seulement qu’une femme ait accédé au pouvoir dans un monde qui ne l’attendait pas, mais la manière dont Wu Zetian a su y rester. Elle ne s’impose ni par la rupture ni par la revendication. Ses armes sont discrètes. Elle maîtrise les rites, la langue administrative, les procédures. Elle comprend que, dans cet univers, le pouvoir ne se proclame pas : il circule.

 

Aux audiences, elle écoute longtemps. Elle laisse les ministres dérouler leurs arguments, parfois s’enliser. Puis elle tranche, tardivement, sans éclat. Les décisions arrivent par écrit, irréprochables dans leur forme. On rapporte qu’elle exigeait que les dossiers soient lus intégralement, sans résumé. Ce n’est pas un goût maniaque du détail. C’est une prise de contrôle. Celui qui résume gouverne déjà. En écoutant tout, elle déplace silencieusement l’autorité vers elle.

 

Lors des nominations, elle respecte les règles, mais en déplace l’usage. Elle favorise des lettrés issus de familles secondaires, parfois méprisées par l’aristocratie en place. Les examens ont été passés, les procédures respectées. Rien à contester. Mais le réseau se transforme. Ceux qui accèdent aux charges lui doivent leur place. Le pouvoir change de main sans jamais changer de forme.

 

Wu Zetian gouverne dans la langue attendue : le chinois classique, dense, codifié, saturé de références confucéennes. Une langue qui efface la voix individuelle au profit de la continuité morale. Les édits ne parlent jamais d’elle ; ils parlent de l’ordre. Les décisions ne se présentent pas comme des volontés personnelles, mais comme des ajustements nécessaires. Gouverner, ici, consiste à rester lisible.

 

Son règne ne se limite pas à l’administration intérieure. Il s’inscrit aussi dans la durée stratégique de l’empire. Militairement, Wu Zetian fait face à des conflits récurrents avec le Tibet, consolide le contrôle des régions d’Asie centrale, sécurise les routes de la soie et maintient des rapports complexes avec les puissances turques du nord. L’intégrité territoriale est préservée. L’empire ne recule pas. Il tient.

 

Cette stabilité a un prix. Wu Zetian s’appuie sur un appareil répressif redoutable. Elle confie des postes clés à des fonctionnaires réputés pour leur brutalité, mène des purges politiques, écarte d’anciens dignitaires et ordonne des exécutions, y compris au sein de sa propre famille. De son vivant, ces gestes relèvent de la raison d’État. Les sources postérieures les chargeront d’une lecture morale, surtout dans les dernières années du règne, présentées comme plus autoritaires, plus personnelles, parfois marquées par des dysfonctionnements politiques. Le jugement se déplace alors du fonctionnement du pouvoir vers le caractère de celle qui l’exerçait.

Habiter l’histoire - Femmes et politique

Le pouvoir de Wu Zetian ne se contente pourtant pas de contraindre. Il se met aussi en scène à l’échelle du monde. Elle s’inscrit dans la continuité diplomatique des Tang, tout en utilisant la diplomatie comme instrument de légitimation et de rayonnement. Relations tributaires, ambassades, gestes symboliques spectaculaires : tout concourt à affirmer la centralité de son régime.

 

En 685, alors qu’elle exerce déjà le pouvoir effectif, Wu Zetian offre au Japon deux pandas géants ainsi que soixante-dix peaux. Le geste est exceptionnel. Il relève d’une diplomatie de prestige, soigneusement calculée, et souligne l’importance accordée aux relations avec l’archipel.

 

Quelques années plus tard, sous l’impulsion de chefs étrangers venus notamment de Perse et d’Asie centrale, une vaste collecte est organisée pour fondre un monument colossal : le Grand Pivot céleste du Zhou glorifiant les mérites envers les dix mille royaumes. Cette entreprise politique et symbolique vise à affirmer la centralité universelle du régime et sa reconnaissance par les peuples étrangers eux-mêmes.

 

Les relations avec le monde islamique sont également attestées. En 696, le califat arabe envoie un lion à la cour, animal symbolisant l’autorité souveraine. L’animal sera finalement renvoyé, les chroniques évoquant les difficultés liées à son entretien. Le détail est presque trivial, mais il rappelle la matérialité concrète de ces échanges diplomatiques.

 

En 701, enfin, l’État de Fulin, généralement identifié à l’Empire byzantin, dépêche une ambassade auprès de la cour de Wu Zetian. La Chine est alors pleinement intégrée aux réseaux diplomatiques et commerciaux eurasiens, à une époque où la route de la soie constitue un axe majeur des échanges politiques et culturels.

 

Wu Zetian avance ainsi par positions tolérées. Concubine. Impératrice. Régente. Chaque étape est pensée par les autres comme provisoire. Elle, au contraire, s’y installe. Le provisoire devient habitude. L’habitude devient autorité. Lorsqu’elle prend officiellement le titre impérial, le pouvoir est déjà là depuis longtemps. Il n’y a rien à renverser : seulement à nommer.

 

Elle pousse cette maîtrise du langage et du récit jusqu’à un geste final, presque déroutant. Pour sa tombe, elle fait ériger une stèle monumentale sans inscription. Dans une civilisation où la pierre sert à fixer la lecture officielle d’une vie, ce silence n’est ni une modestie ni une énigme. Wu Zetian sait qu’aucun texte ne pourrait clore son règne sans l’enfermer dans une interprétation morale. Elle sait aussi que les faits existent déjà, disséminés dans les archives, trop nombreux pour être effacés. En laissant la stèle vide, elle refuse de fournir elle-même la clé de son histoire. Elle ne se justifie pas. Elle ne se célèbre pas. Elle laisse le récit ouvert.

 

Ce sont précisément les chroniqueurs qui s’en chargent. Dans les premières annales, le ton reste administratif : dates, réformes, nominations, décisions. Puis, progressivement, quelque chose se déplace. Le style change. Les mêmes faits sont repris, mais enveloppés d’appréciations morales. La fermeté devient cruauté. La vigilance devient soupçon. L’autorité se psychologise. Là où l’on décrivait des actes, on interroge désormais des intentions.

 

Wu Zetian n’est pas effacée. Elle est saturée de commentaires. Maintenue comme exception problématique, jamais comme possibilité ordinaire. Le texte ne nie pas qu’elle a gouverné ; il veille à ce que cette gouvernance ne puisse servir de précédent.

 

Aujourd’hui, Wu Zetian est relue, parfois admirée, parfois revendiquée. Le XXᵉ siècle, et notamment la période maoïste, a déplacé les critères du jugement : l’efficacité administrative, la capacité à briser des élites installées, la centralisation du pouvoir ont rendu son règne à nouveau lisible. Mais ce retournement comporte son propre risque. À force de réhabilitation, la figure menace d’être figée autrement — non plus comme anomalie morale, mais comme icône, modèle ou emblème.

 

Or Wu Zetian a toujours échappé aux cadres qui cherchaient à la contenir. Elle n’a pas gouverné pour être excusée, ni pour être célébrée. Elle a gouverné pour que l’État tienne. Son intelligence fut de comprendre que le pouvoir ne se transmet pas par l’image qu’on laisse, mais par la structure qu’on maintient.

 

Et c’est peut-être là son dernier pouvoir :

résister aussi bien à la condamnation qu’à la célébration.

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16 janvier 2026 5 16 /01 /janvier /2026 12:46

L’Histoire se présente volontiers comme un récit continu, déjà constitué, que l’on traverse après coup. Elle s’énonce au passé, se donne comme un terrain stabilisé, presque évident. Cette apparente évidence dissimule pourtant une réalité plus rugueuse : l’Histoire n’est pas seulement ce qui a eu lieu, mais ce qui a été reconnu comme digne d’être retenu, transmis, nommé. Elle est un espace, un milieu, un lieu plus ou moins habitable selon les époques, les corps et les voix qui tentent d’y prendre place.

 

Habiter l’Histoire ne va donc pas de soi. Il ne suffit pas d’agir, de créer ou de gouverner ; encore faut-il que le geste trouve un cadre où tenir, une langue pour être reçu, une forme qui ne le disqualifie pas d’emblée. L’Histoire n’est jamais neutre : elle accueille, elle trie, elle hiérarchise, elle ajourne, elle oublie. Elle dresse des seuils visibles et invisibles, autorise certaines présences, en fragilise d’autres.

 

Dire que l’Histoire a été écrite principalement par des hommes ne signifie pas qu’elle l’a été contre les femmes. La plupart du temps, il n’y avait ni intention d’exclure, ni volonté de nuire. L’Histoire s’est écrite depuis des positions occupées durablement par des hommes, dans des sociétés où cette répartition allait de soi. Juger ce fait avec nos catégories actuelles serait trompeur. On ne peut reprocher à une époque de ne pas penser ce qu’elle n’était pas encore en mesure de formuler. Les femmes ont agi, créé, parfois gouverné, mais souvent depuis des lieux instables, fragiles, rarement conçus pour produire une mémoire durable. Leur relative discrétion dans le récit ne relève donc pas d’une hostilité délibérée, mais d’un ordre social et symbolique qui déterminait, sans le questionner, ce qui méritait d’être retenu.

 

Les textes rassemblés ici ne cherchent ni à combler des manques ni à réparer une injustice par principe. Ils ne proposent pas une contre-histoire, ni une galerie de figures exemplaires. Ils prennent acte d’un constat plus simple et peut-être plus exigeant : toutes les présences ne rencontrent pas les mêmes conditions d’habitabilité. Gouverner, décider, organiser ; créer, inventer, faire trace : ces gestes se heurtent à des structures qui, selon les moments, se montrent poreuses ou se ferment, tolérantes ou normatives. Il ne s’agit pas seulement de trajectoires individuelles, mais de configurations historiques : ce que l’Histoire rend possible, acceptable ou impraticable à un moment donné.

 

C’est dans cet espace que s’inscrivent les deux séries qui suivent, Femmes et politique et Femmes et arts. Elles ne se répondent pas par analogie, mais par voisinage. Elles observent, chacune depuis son lieu propre, comment l’Histoire devient milieu : comment, à mesure qu’elle se rationalise ou se fige, elle redéfinit silencieusement qui peut y tenir, et à quelles conditions. Certaines figures prennent place avant la fermeture des cadres, lorsque le pouvoir ou la création tolèrent encore l’écart et l’incarnation singulière. D’autres apparaissent une fois ces cadres durcis, là où la reconnaissance exige l’alignement, parfois jusqu’à l’effacement.

 

Ces textes peuvent se lire séparément. Ils peuvent aussi se traverser comme un ensemble non linéaire, fait d’échos et de tensions. Ils ne livrent pas de réponse unique. Ils dessinent un paysage : celui d’une Histoire qui n’est jamais donnée une fois pour toutes, et dont l’habitabilité reste une possibilité fragile, toujours à reconquérir.

 

Tour d’horizon — femmes et politique

 

Ce que l’Histoire transmet n’est jamais neutre. Entre ce qui est raconté, ce qui est répété et ce qui disparaît sans être nommé, se dessine une grammaire silencieuse du pouvoir. On aime croire que l’absence dit l’inexistence. C’est une manière commode de ne pas interroger le récit lui-même, ni les choix — souvent implicites — qui l’ont façonné.

 

Lorsqu’il est question d’autorité, l’imaginaire collectif privilégie les figures visibles : chefs de guerre, fondateurs, conquérants, législateurs. L’autorité s’y raconte comme un geste ample, volontiers théâtral, souvent bruyant. Même lorsque la réalité est plus nuancée, le récit préfère la netteté du symbole. Ce qui échappe à cette grammaire devient secondaire, anecdotique, ou glisse lentement hors champ.

 

Les femmes, dans cette mise en scène, apparaissent rarement comme des gouvernantes à part entière. Lorsqu’elles surgissent, c’est sous la forme de l’exception, de la parenthèse, parfois du scandale. Leur présence appelle une explication : les circonstances, la ruse, la maternité, l’influence indirecte. L’autorité, elle, demeure ailleurs, intacte, comme si elle ne les avait traversées qu’accidentellement.

 

Et pourtant, elles ont gouverné. Non pas à la périphérie de l’Histoire, mais au cœur de ses moments de tension, là où il fallait tenir un équilibre, arbitrer, organiser, parfois trancher. Elles ont agi dans la même matière que tous les gouvernants : le réel, avec ses contraintes, ses violences, ses compromis. Rien de plus. Rien de moins.

 

Ces textes ne cherchent ni à absoudre, ni à condamner. Ils tentent de rendre lisible une présence que le récit dominant a souvent préférée rendre floue, suspecte ou secondaire. Ces femmes ne forment pas une lignée, n’obéissent à aucune doctrine commune, ne dessinent aucun modèle. Ce qu’elles partagent est plus ténu, mais plus troublant : elles ont exercé l’autorité sans pouvoir s’appuyer sur un récit déjà stabilisé.

 

Chaque texte s’ouvre ainsi sur une présence, dans un temps donné — et sur ce qui, parfois, s’est tu après.

Hatchepsout, statue assise de pharaon, temple de Deir el-Bahari.

Hatchepsout, statue assise de pharaon, temple de Deir el-Bahari.

Hatchepsout — le pharaon qu’on a voulu désécrire

 

L’Égypte ancienne ne pense pas le pouvoir comme une conquête, mais comme une continuité. Gouverner, c’est maintenir l’ordre du monde, assurer la permanence du Maât, cet équilibre où le politique, le religieux et le cosmique se confondent. L’autorité ne s’y discute pas : elle s’inscrit, se grave, se répète dans la pierre, les rites, les gestes. L’Histoire n’y décrit pas le réel ; elle garantit sa lisibilité.

 

C’est dans cet univers de permanence que surgit Hatchepsout. Non comme une rupture spectaculaire, encore moins comme une provocation. Elle apparaît d’abord dans la continuité des choses, comme régente, puis comme pharaon à part entière. Le terme est décisif : il ne désigne pas un genre, mais une fonction cosmique. Hatchepsout n’est pas à côté de l’autorité ; elle en occupe exactement la place, avec les signes, les postures et la grammaire symbolique que cela implique.

 

Nous sommes au XVe siècle avant notre ère, au cœur du Nouvel Empire. L’État est solide, administré, sûr de lui. Rien n’impose une solution d’urgence, rien n’exige une exception. Et pourtant, Hatchepsout gouverne, longtemps, sans heurt visible. Son règne est stable, prospère, peu marqué par la guerre. Il se déploie dans la construction, le commerce, l’organisation du territoire. Le grand temple de Deir el-Bahari, adossé à la falaise, dans une baie naturelle du désert, non loin de la Vallée des Rois, n’affirme pas une victoire : il inscrit une durée, une présence calme dans le temps long.

 

Hatchepsout ne cherche pas à transformer l’ordre existant. Elle ne féminise pas la fonction, ne la conteste pas, ne la détourne pas. Elle l’endosse pleinement, comprenant que, dans ce monde, l’autorité ne se revendique pas mais se conforme à ce qui est attendu d’elle. Son règne n’offre aucune prise à l’exception. Il ne peut être expliqué ni par le chaos, ni par la faiblesse des autres, ni par la brièveté d’une transition. Il tient. Simplement.

 

Rien ne vient contester cette autorité de son vivant. Le temps passe, l’ordre se maintient. Puis, une fois la figure disparue, l’Histoire commence à faire son travail — non pas celui de la mémoire, mais celui de la cohérence. Son nom est martelé, ses cartouches effacées, ses statues altérées. Le geste n’est ni rageur ni spectaculaire. Il relève d’une correction méthodique, comme si l’on revenait sur une inscription devenue inutilement complexe. Il ne s’agit pas de condamner Hatchepsout, mais de rendre son règne progressivement illisible, puis impensable.

 

Ce qui est effacé n’est ni une faute, ni un désordre, ni une transgression. C’est un fait trop stable pour être transmis sans commentaire. Hatchepsout n’a pas mis l’ordre en péril ; elle l’a maintenu d’une manière qui obligeait à expliquer. Or expliquer, ici, c’est déjà fragiliser. L’Égypte poursuit sa route en resserrant le récit, comme si ce long règne avait été acceptable sur le moment, mais non reproductible.

 

Son histoire nous parvient ainsi à rebours, par les traces laissées par l’effacement lui-même. Là où la pierre a été grattée, quelque chose demeure lisible : la présence d’une autorité exercée pleinement, sans légende héroïque, sans justification ultérieure, sans récit prêt à l’emploi. Hatchepsout n’est ni un symbole, ni un modèle, ni une exception à célébrer. Elle est une réalité qui a tenu, puis que l’Histoire a choisi de simplifier.

 

Autrement dit, l’Histoire a été écrite par des hommes. Non par essence, mais par position : leur accès durable aux lieux de pouvoir, aux instruments de transmission, aux gestes lents de la mémoire légitime. Des hommes qui, une fois le pouvoir déplacé, ont pu administrer l’après — nommer, hiérarchiser, simplifier, effacer.

 

Lorsqu’une femme exerce une autorité pleine, sans légende préalable ni justification ultérieure, elle ne fragilise pas seulement un ordre politique ; elle déstabilise un ordre narratif. Elle oblige à reconnaître qu’un pouvoir a tenu sans récit d’accompagnement. Et c’est précisément cette évidence-là que l’Histoire, telle qu’elle s’est longtemps écrite, n’a pas su — ou voulu — conserver.

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14 janvier 2026 3 14 /01 /janvier /2026 19:41
Efficacité et aveuglement : ce que la Chine nous force à penser

La citation attribuée à Paul Saint-Pierre Plamondon provient d’une vidéo de Radio-Canada Info, diffusée sur YouTube, extraite de l’émission Les coulisses du pouvoir. Le segment s’inscrit dans une discussion sur la visite de Mark Carney en Chine et sa stratégie diplomatique. Paul Saint-Pierre Plamondon y est interviewé par le journaliste Alec Castonguay.

Lien vers la vidéo :

https://youtu.be/7f2ymLeEEZg?si=YniualIflb01at4_

 

 

La phrase attribuée à Paul St-Pierre Plamondon, en tant que chef du Parti québécois, relève d’une essentialisation morale plus que d’une analyse politique. Dire « la Chine = régime totalitaire = menace », c’est plaquer une grille idéologique occidentale toute faite sur un objet qui résiste justement à cette grille.

 

Le régime chinois repose sur une gouvernance centralisée. Personne de sérieux ne le nie.

Mais réduire la Chine à cette seule caractéristique, c’est refuser de voir le reste — et le reste est massif.

 

Sortir plus de la moitié de la population de la pauvreté en quelques décennies n’est pas un détail statistique : c’est un séisme historique. Construire un réseau de trains à grande vitesse qui redessine le territoire, fluidifie la vie quotidienne, relie des régions entières, ce n’est pas de la propagande : c’est du béton, de l’acier, des corps qui se déplacent mieux. Je l’ai vécu, pas lu dans une note de think tank.

 

Le gouvernement chinois travaille pour l’intérêt général, et cela heurte nos réflexes libéraux, parce que chez nous l’intérêt général est souvent un slogan creux coincé entre deux cycles électoraux. Là-bas, il est pensé de manière verticale, planifiée, efficace. L’efficacité n’est pas une vertu morale comme ici, mais elle existe ; je peux la voir à l’œuvre, de voyage en voyage, de tournée en tournée, à un rythme surprenant.

 

Le vrai angle mort de la déclaration de PSPP, c’est,encore une fois, l’ethnocentrisme tranquille :

juger un pays-civilisation de plusieurs millénaires comme s’il devait se conformer à nos catégories morales contemporaines pour être légitime. C’est confondre désaccord politique et disqualification civilisationnelle.

 

La Chine n’est ni un modèle à copier, ni un monstre à exorciser. On pourrait par contre s’en inspirer dans certains domaines. C’est un système autre, avec ses réussites concrètes et ses problèmes internes. Le juger péremptoirement, c’est nous condamner à ne rien comprendre — et donc à parler fort pour masquer le vide.

 

Ce que nous observons aux États-Unis et en Europe n’est pas une dérive marginale, c’est une mutation de régime sous vocabulaire démocratique. Surveillance de masse privatisée, régulation indirecte par plateformes, manipulation émotionnelle à grande échelle, criminalisation douce de certaines dissidences, état d’exception permanent maquillé en protection. L’autorité ne se présente plus en uniforme ; elle porte un hoodie, un logo, un algorithme.

 

La différence avec la Chine, ce n’est pas tant la nature de la prise en main collective que son honnêteté. Là-bas, le pouvoir dit : nous gouvernons, nous organisons, nous planifions. Ici, il murmure : tu es libre, pendant qu’il cartographie tes désirs, anticipe tes gestes, formate tes peurs. C’est une autorité assumée d’un côté, internalisée de l’autre. Je m’explique.

 

La Chine agit avec une autorité assumée comme responsabilité, pas comme pulsion. Prenons l’exemple d’un père ou d’une mère de famille. Ils n’exercent pas l’autorité pour jouir de dominer, mais parce qu’ils estiment savoir, provisoirement, ce qui protège et ce qui construit. Ils peuvent parfois se tromper, mais ils ne jouent pas à faire semblant de ne pas décider.

 

C’est exactement ainsi que fonctionne l’autorité politique en Chine :

une autorité au sens confucéen, pas au sens psychanalytique. Le pouvoir se pense comme garant de la continuité, de la stabilité, de la survie collective. Pas comme arbitre neutre entre désirs individuels concurrents.

 

La Chine, c’est un milliard et demi d’êtres humains. À cette échelle, l’État n’est pas un gestionnaire abstrait, c’est un système d’organisation du chaos. L’obsession de l’ordre n’est pas une manie idéologique, c’est une condition d’existence. Quand un pays de cette taille s’effondre, ce n’est pas une crise : c’est une catastrophe civilisationnelle.

 

Là où l’Occident raisonne en termes de droits individuels sacralisés, la Chine raisonne en coûts systémiques. La dissidence n’y est pas d’abord vue comme une vertu morale, mais comme un risque de fragmentation. C’est parfois frontal mais ce n’est pas irrationnel.

 

Le gouvernement chinois n’est ni naïf, ni cynique. Il est convaincu d’agir pour le bien commun, et cette conviction est partagée par une grande partie de la population, parce que les résultats matériels sont visibles, vécus, incorporés dans le quotidien.

 

La vraie question — et elle reste ouverte — n’est pas « ont-ils raison ? »

mais « que devient une société quand l’autorité ne se pense plus comme responsable de rien, seulement comme gestionnaire d’opinions ? »

 

Entre un père sévère qui tranche et un parent qui laisse l’algorithme éduquer ses enfants tout en proclamant leur liberté, le choix n’est pas aussi évident qu’on aimerait le croire.

 

Dire que la gouvernance chinoise serait « incompatible » avec nos sociétés devient fragile, presque naïf. Nous sommes déjà en train d’en absorber des fragments — sans le dire, sans le penser, sans le décider collectivement. La grande ruse occidentale, c’est de croire que la gestion des comportements est acceptable tant qu’elle est confortable et fragmentée.

 

La vraie ligne de fracture n’est plus entre démocratie et autoritarisme, mais entre un système qui assume la verticalité et un autre qui la nie tout en la perfectionnant. Ce qui inquiète, c’est que nous risquons le pire des deux mondes : moins d’efficacité collective que la Chine, moins de libertés réelles que ce que nous prétendons défendre.

 

Quant à Mark Carney, le présenter comme un apprenti traître prêt à « se jeter dans les bras » de Pékin, c’est surtout refuser de penser la diplomatie autrement que comme un western moral : les gentils d’un côté, les méchants de l’autre. Le monde réel, lui, fonctionne par intérêts, équilibres, rapports de force — pas par sermons.

 

Peut-être que le problème n’est pas tant la Chine que notre besoin permanent de nous raconter que nous sommes libres, pendant que d’autres gouvernent, organisent et construisent. À force de confondre principes et incantations, on finit par ne plus voir ce qui émerge ailleurs, ni ce qu’on laisse tranquillement s’imposer chez soi.

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13 janvier 2026 2 13 /01 /janvier /2026 18:12

Créer, inventer : deux mots qui jouent les faux jumeaux. Ils se frôlent, mais ne disent pas la même chose.

 

Inventer vient d’invenire : trouver. On invente ce qui était là sans être vu. L’inventeur soulève un coin du voile, déterre, combine, révèle. Même l’ampoule électrique dormait déjà dans les lois de l’électromagnétisme. Edison n’a pas créé la lumière : il l’a rendue domestique. L’invention a quelque chose de modeste, presque archéologique. Elle suppose un monde déjà plein, saturé de possibles, dans lequel on fouille.

 

Créer, historiquement, c’est autre chose. Longtemps, créer fut un verbe réservé aux dieux. Creatio ex nihilo : faire surgir quelque chose de rien. L’humain, lui, façonnait, imitait, transformait. Le sculpteur ne créait pas : il libérait une forme enfermée dans le marbre. Le musicien n’inventait pas un monde : il ordonnait des sons déjà là. L’artiste était un artisan inspiré, pas un démiurge.

 

Quand Dieu recule, l’homme avance.

 

Le glissement est tardif, relativement récent même. Il accompagne une bascule métaphysique. Quand le ciel se vide, l’ego se gonfle. À partir du romantisme, puis avec la modernité, l’artiste devient « créateur ». On ne lui demande plus d’imiter le monde, mais d’en produire un autre. Le mot création s’installe partout : création musicale, création de contenu, création de soi. On ne fait plus, on crée. On ne trouve plus, on engendre.

 

Est-ce une enflure ? Souvent, oui. Une inflation symbolique. Dire « je crée » donne l’illusion d’un pouvoir ontologique : je fais être. Alors qu’en pratique, on assemble, on détourne, on écoute ce qui insiste. Même les œuvres les plus radicales travaillent avec des héritages, des contraintes, des résistances. Le néant, lui, ne collabore jamais.

 

Mais cette enflure dit aussi quelque chose de vrai. Créer, aujourd’hui, ne signifie plus faire surgir du rien, mais engager sa subjectivité entière. Mettre en jeu son regard, son corps, son risque. L’artiste moderne ne prétend pas rivaliser avec Dieu ; il dit : ce monde-ci passe par moi. La création devient alors un acte existentiel, pas cosmologique.

 

À la Renaissance (XVe–XVIe siècles), quelque chose d’inédit apparaît : l’artiste sort de l’anonymat. Il signe. Il est reconnu comme individu singulier. Avec Léonard de Vinci ou Michel-Ange, il n’est plus seulement un exécutant inspiré par Dieu, mais un esprit exceptionnel, presque surhumain. On commence à parler de génie.

 

Mais ce génie reste cosmologique. Il révèle l’ordre du monde, la perfection divine, l’harmonie mathématique. Même quand l’ego gonfle, il sert encore un cosmos intelligible. L’artiste demeure un intermédiaire prestigieux, pas encore un point de vue incarné. Le monde ne passe pas par lui : il s’y reflète. L’artiste reste un miroir, génial sans doute, mais encore tourné vers un ordre qui le dépasse.

 

Le vrai glissement existentiel commence plus tard, vers la fin du XVIIIᵉ siècle, avec le romantisme. Là, rupture nette. Le monde n’est plus un ordre à révéler, mais un « problème » à habiter. L’artiste ne dit plus : voici comment le monde est, mais : voici comment je le vis, comment il me blesse, m’exalte ou m’écrase. La subjectivité devient centrale, irréductible, parfois tragique. On n’explique plus le cosmos, on expose une intériorité.

 

À partir de là, l’œuvre cesse d’être une image du monde pour devenir une position dans le monde. Le paysage n’est plus un décor : c’est un état de l’âme. La forme n’est plus idéale : elle est tendue, inquiète, parfois brisée. L’artiste devient le lieu du passage, pas le miroir.

 

Le XIXᵉ puis le XXᵉ siècle radicalisent ce mouvement. Avec la modernité, l’artiste n’a même plus à représenter quoi que ce soit. Il affirme : ma manière d’être suffit comme geste. L’œuvre devient trace, acte, décision. Le monde ne précède plus l’art ; l’art devient une manière de ne pas être englouti par le monde.

 

Dit plus simplement : la Renaissance marque la naissance de l’artiste-individu, encore au service d’un ordre cosmique ; le romantisme, celle de l’artiste-sujet, l’œuvre comme expression existentielle ; la modernité, enfin, celle de l’artiste qui prend position, avec ses frictions et ses résistances. Le monde passe par lui, oui — mais en grinçant.

 

Le romantisme invente la posture existentielle.

Le reste n’est qu’une longue improvisation sur cette faille ouverte.

 

Alors, l’homme crée-t-il ou invente-t-il ? Il invente dans un monde qui le précède. Il crée dans la manière dont il y engage sa vie. L’erreur commence quand on confond création et toute-puissance. Pour moi, le geste juste se tient dans l’humilité : écouter, choisir, trancher, laisser advenir. Tout le reste ressemble à du vocabulaire boursouflé destiné à masquer une peur du vide. 

 

C’est sans doute pour cette raison que j’ai toujours éprouvé une méfiance à l’égard des mots « artiste » et « création », me considérant davantage comme un artisan que comme un créateur. Cette posture, en apparence mineure, engage pourtant une manière très précise d’être au monde — au cœur de lui, pas à distance.

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10 janvier 2026 6 10 /01 /janvier /2026 15:33

La réflexion part d’une émission, Contact, entretien mené par Stéphan Bureau, avec Jacques Attali.

Un échange ample, courtois, où se croisent médias, démocratie, Chine, mondialisation, avenir du monde. Le cadre est familier : un journaliste rigoureux, un penseur occidental reconnu, invités à lire le présent et à anticiper l’avenir à partir de ce que l’un d’eux appelle des « tendances longues ».

 

Rien d’illégitime.

En apparence.

 

Mais quelque chose, à l’écoute, résiste.

 

Lorsque la conversation aborde la Chine, un glissement s’opère. Sans brutalité, sans caricature. Un glissement presque invisible, tant il est devenu naturel. L’analyse s’organise autour de catégories familières : démocratie, liberté, innovation, déclin, nationalisme, guerre. La Chine est lue à travers une grille occidentale, comme si ces notions formaient une syntaxe universelle de l’histoire.

 

C’est de là que part cette réflexion.

 

L’erreur la plus constante, la plus confortable aussi, consiste à plaquer la pensée occidentale sur un régime comme la Chine.

Non par ignorance totale, mais par réflexe culturel.

L’ethnocentrisme est une vieille habitude française, européenne — plus largement occidentale. Il se glisse dans l’analyse comme une évidence silencieuse : ce qui vaut pour nous devrait valoir pour tous.

 

Ce réflexe produit une illusion de compréhension. On croit expliquer l’autre alors qu’on ne fait que se relire. On projette ses catégories, ses peurs, ses idéaux, puis on s’étonne que le monde ne s’y conforme pas.

 

La Chine devient ainsi une anomalie provisoire.

Un régime « en retard », « en transition », « empêché ».

Un système condamné à converger… ou à s’effondrer.

 

On dit cela de la Chine depuis très longtemps.

 

Depuis l’ouverture économique.

Depuis Tian’anmen.

Depuis son entrée à l’OMC.

Depuis chaque ralentissement annoncé comme terminal.

 

À chaque fois, la même prophétie : l’autoritarisme ne tiendra pas, la classe moyenne réclamera la démocratie, l’économie finira par briser le politique.

À chaque fois, le réel dément — sans éclat, sans triomphe, simplement par persistance.

 

Ce qui devait être transitoire dure.

Ce qui devait converger bifurque.

Ce qui devait s’effondrer s’adapte.

 

Ce n’est pas la preuve d’une supériorité du modèle chinois.

C’est la preuve d’une erreur de lecture répétée.

 

Cette erreur repose sur une confusion majeure : croire que les catégories occidentales sont universelles.

Or elles sont situées. Historiquement. Culturellement. Politiquement.

 

L’Occident raisonne en droits ; la Chine raisonne en ordre.

L’Occident sacralise la décision individuelle ; la Chine privilégie la coordination systémique.

L’Occident redoute l’autorité ; la Chine redoute le chaos.

 

Cela ne dit rien de la vertu de l’un ou de l’autre.

Cela dit seulement que les mêmes mots ne renvoient pas aux mêmes réalités.

 

L’innovation, par exemple, est souvent jugée selon un modèle occidental précis : celui de la rupture, de la transgression, du génie individuel. Dès lors, un régime autoritaire ne pourrait qu’étouffer la nouveauté. Mais la Chine innove autrement : par accumulation, par amélioration continue, par ingénierie, par mise à l’échelle massive. Ce n’est pas l’innovation romantique ; c’est l’innovation systémique. Juger cette dynamique à l’aune de la Silicon Valley revient à confondre un style avec une nécessité.

 

Même logique lorsqu’on évoque le ralentissement économique. En Occident, ralentir équivaut presque toujours à vaciller. On y projette l’histoire européenne : déclassement, frustration, nationalisme, guerre. Or la Chine dispose encore d’une inertie considérable : un marché intérieur immense, une capacité de pilotage macroéconomique, une tolérance sociale au temps long que les démocraties libérales ont largement perdue. Ralentir n’y signifie pas nécessairement basculer.

 

Quant aux analyses culturelles, elles révèlent souvent leur faiblesse. Voir dans la popularité de films de guerre un « signal faible » annonciateur d’une militarisation future relève d’une lecture naïve. L’Occident produit, consomme et glorifie l’imaginaire guerrier depuis plus d’un siècle sans vivre en mobilisation permanente. Le cinéma dit quelque chose d’un imaginaire ; il ne décide pas d’une stratégie.

 

Mais le plus révélateur n’est pas ce que ces analyses disent de la Chine.

C’est ce qu’elles évitent de dire de nous.

 

Ce plaquage occidental permet de ne pas regarder en face notre propre situation. En annonçant sans cesse la future conversion démocratique ou l’échec inévitable du régime chinois, on se rassure. On projette ailleurs l’épreuve que l’on n’ose plus affronter ici.

 

Dans Usures démocratiques (voir le lien plus bas), il n’est pas question d’un effondrement spectaculaire de la démocratie occidentale, mais de son érosion lente, presque imperceptible. Les formes demeurent : élections, institutions, discours. Mais la capacité de décider s’est déplacée, dissoute dans des normes techniques, déléguée à des autorités indépendantes, neutralisée par des impératifs économiques présentés comme inévitables.

 

On vote encore. Parfois. Très peu.

On élit souvent.

Mais on choisit de moins en moins.

 

La démocratie devient un rituel de légitimation plus qu’un lieu de décision. Ce n’est pas un accident. C’est une adaptation à la fatigue de gouverner, au coût politique de trancher.

C’est là que l’optimisme d’Attali devient fragile. Il confond le désir de démocratie avec sa pratique réelle. Il croit à une flèche du progrès là où le réel dessine surtout une pente d’usure. À force de croire que l’histoire va dans le bon sens, on cesse parfois d’agir pour l’y conduire.

 

La Chine, dans ce récit, n’est qu’un miroir.

Un écran sur lequel l’Occident projette ses peurs, ses espoirs, ses aveuglements.

 

Et pendant que l’on explique au monde ce qu’il devrait devenir,

on ne regarde plus ce que nous avons perdu et sommes en train de perdre.

 

https://www.yannickrieu.fr/2025/12/usures-democratiques.html

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10 janvier 2026 6 10 /01 /janvier /2026 15:14

« Question de goût. »

La formule arrive toujours à temps. Elle se veut tolérante, ouverte, pacifiée. En réalité, elle sert surtout à clore la discussion. Elle dispense d’examiner, de comparer, de risquer un jugement. Elle est la politesse molle de l’époque.

 

On oublie une chose essentielle : ce qu’on appelle le goût est une capacité qui se travaille parce qu’il engage une sensibilité.

Non comme on apprend une règle, ni comme on récite un catéchisme esthétique, mais comme on affine une attention. Une attention au son, au regard, au rythme, à la forme, à ce qui se déploie dans le temps et dans l’espace. Le goût ne flotte pas au-dessus du corps : il s’y enracine. Il se forme par exposition, par frottement, par comparaison. Il se construit dans la durée, au contact réel des œuvres, pas dans l’adhésion immédiate ni dans le rejet réflexe.

 

Travailler le goût, c’est donc travailler une sensibilité. Apprendre à distinguer ce qui résiste parce que c’est pauvre de ce qui résiste parce que c’est dense. Les deux peuvent dérouter. Un seul nourrit. C’est aussi apprendre la différence entre être mis en tension et être tenu à distance, entre une œuvre qui exige une présence active et une œuvre qui ne propose rien d’autre que son opacité.

 

Refuser cette idée, c’est souvent refuser l’idée même de progression sensible. Comme si l’attention ne pouvait pas s’aiguiser. Comme si voir plus fin, entendre plus juste, percevoir davantage relevait d’un élitisme coupable. On confond alors ouverture d’esprit et neutralité molle, et l’on en vient à brandir la paresse comme « révolutionnaire », le travail comme passéiste.

 

C’est sur ce terrain que le laid a trouvé son confort.

 

Longtemps, le laid fut une traversée. Une nécessité ponctuelle. Une manière d’approcher ce qui résiste à l’harmonie facile, de forcer la sensibilité à s’élargir. Aujourd’hui, il est devenu une posture. On ne le rencontre plus : on l’adopte. Le sombre, le dissonant, le morne deviennent des signes extérieurs de lucidité. La beauté, elle, devient suspecte — trop séduisante, trop complice, trop réconciliatrice.

 

En art, le laid ne cherche plus à troubler ; il cherche à signaler.

« Je ne te plairai pas », arbore-t-il comme un badge moral. Comme si refuser le plaisir suffisait à produire de la profondeur. Comme si l’inconfort garantissait la vérité. La difficulté devient une monnaie symbolique. Plus c’est aride, plus c’est sérieux.

 

En musique, le geste est connu. Rupture avec la tonalité, pulvérisation de la mélodie, fracture du rythme. Le discours parle de liberté, d’émancipation du langage. Mais l’oreille n’a pas lu les manifestes. Elle fonctionne par tensions, attentes, respirations. Privée de toute gravitation, elle ne s’élève pas : elle dérive. Et la dérive prolongée fatigue plus qu’elle ne libère. La sensibilité, saturée, se replie.

 

Cette logique se prolonge dans certains concerts et installations sonores : saturation continue, absence de trajectoire, refus de toute respiration. Le volume devient argument. Le dispositif, provocation. On convoque le bruit, le hasard, l’accident, comme si l’abandon de toute intention suffisait à produire du sens. L’oreille est exposée, sommée d’endurer. L’inconfort tient lieu de pensée.

 

On retrouve ce même protocole dans des formes pourtant très différentes. La danse contemporaine, par exemple, semble parfois avancer à partir d’une grille déjà remplie : musique industrielle saturée, gestes anguleux et répétitifs, corps réduits à des mécaniques, texte opaque présenté comme profondeur. Rien ne se répond. Rien ne se transforme. Le son agresse, le mouvement nie, le langage se dérobe. Ce que l’on nomme radicalité tient alors moins de la rupture que d’une esthétique de la déconnexion.

 

Cette esthétique se déploie aussi dans l’espace d’exposition. Des salles entières semblent conçues pour installer une atmosphère de plomb : appauvrissement volontaire des palettes, matériaux laissés bruts sans nécessité perceptible, dispositifs refusant toute tension interne. La morosité y fait office de gravité. On ne sort ni troublé ni transformé, mais vidé. Comme si provoquer l’atonie suffisait à produire du sens.

 

La noirceur n’est pas en cause. Elle peut ouvrir.

La violence non plus. Elle peut trancher.

Ce qui frappe, c’est autre chose : l’absence de nécessité intérieure. Tout semble répondre à une règle tacite : ne pas séduire, ne pas articuler, ne pas risquer une forme lisible. L’œuvre ne cherche plus la rencontre ; elle érige une barrière.

 

Le spectateur n’est pas invité, il est testé.

S’il résiste, c’est qu’il est digne.

S’il décroche, c’est qu’il est inculte.

 

À force de refuser toute forme, le refus lui-même finit par prendre forme. Prévisible. Codifiée. Inoffensive. Ce qui se voulait radical s’installe. Il a ses habitudes, ses signes de reconnaissance, son vocabulaire. Il n’ébranle plus rien. Il s’auto-confirme.

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10 janvier 2026 6 10 /01 /janvier /2026 15:00

Voici un texte de Natacha Polony, publié sur Facebook, consacré à la colère des agriculteurs. À la lecture, quelque chose m’a fait sursauter. Je m’en explique plus loin.

 

« Il faut combien de suicides, combien de fermetures d’exploitations, pour que le sort de notre agriculture soit enfin mis au centre des débats ? Quand il y aura dix milliards d’êtres humains sur la planète, que l’alimentation sera un enjeu aussi vital que le sont aujourd’hui les terres rares et les micro-processeurs, croyons-nous vraiment que nous pourrons tranquillement faire venir d’ailleurs la nourriture que nous ne produirons plus ? Il en sera des fruits et légumes, du lait ou de la viande ce qu’il en fut des masques et des respirateurs au déclenchement de l’épidémie de Covid.

 

Il faut écouter les agriculteurs. Les quelques-uns qui avaient réussi à atteindre Paris malgré les barrages et les confiscations de tracteurs l’expliquaient ce 8 janvier, sous la pluie glaciale, entourés par les cordons de CRS. Ils viennent du Lot-et-Garonne, du Tarn, de la Somme, de l’Aisne, ils sont céréaliers, maraîchers, éleveurs en polyculture. Et ils ne demandent qu’une chose : vivre de leur travail.

 

Les uns décrivent le flicage par des pouvoirs publics qui les considèrent comme des délinquants potentiels. La dernière nouveauté : la facturation numérique, qui va les obliger à payer une plateforme pour émettre leurs factures. Un intermédiaire de plus. Et plus généralement l’ensemble des contraintes numériques qui les obligent à fournir aux assureurs et à l’administration un nombre incalculable de données sur leur travail. Il y a en France des territoires perdus, dans lesquels la puissance publique ne pénètre plus, mais on espionne les paysans avec des drones pour savoir si, par hasard, ils n’auraient pas déplacé une haie de deux mètres.

 

Ils parlent aussi des difficultés de recrutement. Parce que récolter des asperges ou des fraises est éreintant. Jusqu’à présent, il fallait faire appel à des travailleurs bulgares. Mais ceux-là préfèrent maintenant travailler en Allemagne, où le salaire net est plus élevé.

 

Ils parlent de ces trois, quatre lois Egalim qui n’ont rien changé parce que les centrales d’achat de la grande distribution continuent à compresser les prix et tuer les producteurs au nom du « pouvoir d’achat » des Français dont on détruit les emplois.

 

Ils parlent de ces traités de libre-échange qui font entrer sur le territoire des denrées qu’eux n’ont pas le droit de produire au nom de la préservation de l’environnement. Bien sûr, on trouvera toujours des politiques et des médias pour expliquer que le Mercosur, ce n’est rien. « Un steak par an et par Européen ». Mais avant le Mercosur, il y a eu tous les autres, le Maroc, la Turquie, le Canada, la Nouvelle-Zélande… Ils sont à l’os. Ils n’ont plus la moindre marge. Quelle autre profession accepterait de travailler à perte ! D’autant qu’en Europe, nos voisins n’ont pas les mêmes contraintes : frontières ouvertes et concurrence faussée. Et surtout, surtout, ne pas favoriser les producteurs français dans les commandes publiques : les politiques de tous bords auraient trop peur de passer pour de mauvais Européens…

 

Tous ceux qui sont là expriment leur dégoût de sentir qu’on ne fait semblant de les écouter que quand ils montent à Paris. Le reste du temps, ils peuvent crever en silence. Alors, il appartient aux citoyens de leur faire savoir qu’ils ne sont pas seuls et que nous ne les laisserons pas mourir. Et il appartient aux politiques de prendre leurs responsabilité et de défendre enfin la production sur le sol français.

Ceci est un texte de Natacha Polony. Il y a quelque chose de touchant de naïveté dans ce qu’elle dit à la fin : que les politiques prennent leur responsabilité ? Il le font mais à l’intérieur d’un cadre très précis, celui de l’Europe… »

 

Mon sursaut :

 

Le texte de Natacha Polony est juste sur le diagnostic. Tragiquement juste. Les suicides, l’étranglement réglementaire, la concurrence déloyale, la grande distribution prédatrice, la fiction du « pouvoir d’achat » payé par la destruction des producteurs : tout cela est documenté, vécu, répété jusqu’à l’épuisement des corps. Là-dessus, rien à redire. On sent même une sincérité, une colère contenue, quelque chose qui n’est pas de l’ordre du cynisme médiatique ordinaire.

 

Mais la chute…

« Il appartient aux politiques de prendre leurs responsabilités. »

 

C’est là que la naïveté affleure. Pas morale. Structurelle.

 

Les politiques prennent leurs responsabilités. Quotidiennement. Mais à l’intérieur d’un enclos : un cadre juridique, économique et idéologique extrêmement contraignant, dont ils ne sont plus les maîtres mais les gestionnaires. L’Europe n’est pas un décor de fond : c’est l’architecture portante. Libre circulation des marchandises, interdiction des préférences nationales, primauté du droit européen, accords commerciaux négociés loin des peuples. Le politique n’arbitre plus ; il administre des impossibilités.

 

Demander à ces responsables-là de « défendre la production française », c’est un peu comme demander à un chef de gare d’empêcher un train lancé à pleine vitesse de traverser le quai. Il peut s’agiter, s’époumoner dans son sifflet. Le train passera quand même.

 

Ce que les agriculteurs vivent, ce n’est pas un abandon.

C’est une cohérence froide.

Ce serait un abandon si la France était encore souveraine. Or elle ne l’est plus dans de nombreux domaines.

 

On félicite les agriculteurs pour la transition écologique, puis on importe ce qu’ils n’ont plus le droit de produire. On leur impose des normes pensées pour des cabinets ministériels urbains, puis on s’étonne qu’ils crèvent. On leur parle d’Europe protectrice, puis on ouvre les frontières à des produits qui n’obéissent à aucune des règles qu’on leur impose. Ce n’est pas de l’hypocrisie : c’est un système qui fonctionne exactement comme prévu.

 

Le texte de Polony reste donc pris dans une contradiction non assumée. Elle voit la souffrance réelle, charnelle, sous la pluie glaciale, entourée de CRS. Mais elle continue de croire que la solution est morale (« prendre ses responsabilités »), alors que le problème est politique au sens fort : qui décide, où, et au nom de quoi.

 

Et tant que cette question-là n’est pas posée frontalement, les agriculteurs continueront à monter à Paris comme on monte au front : pour être vus une dernière fois avant de disparaître.

Pas en silence. Mais dans le bruit des tracteurs et des slogans que plus personne n’entend vraiment.

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9 janvier 2026 5 09 /01 /janvier /2026 15:31

Je ne vous affronte pas. Je ne vous supplie pas. Je ne vous réponds même pas sur votre terrain. Je vous déclasse. Pas par vertu, pas par stratégie — par dégoût. Vos bombes ne méritent ni contre-violence, ni pacifisme, ni justification. Elles méritent un rejet brut, presque réflexe. Un geste pauvre, minuscule, humain. Sans noblesse. Sans héroïsme. Sans pureté.

 

J’irai cracher sur vos bombes, j’irai cracher sur vos bombes

et sur les mains qui prétendent rester propres

 

Le belliciste croit que la violence est une solution universelle. Il imagine le monde comme un problème de clous et se promène avec un marteau. La complexité humaine l’ennuie. Les causes profondes, les effets différés, les retours de flamme — trop lent, trop flou. Il veut du décisif, du visible, du viril. La guerre lui sert de raccourci intellectuel.

 

Le pacifiste dogmatique, lui, fait l’inverse symétrique. Il transforme la paix en incantation. Il nie la conflictualité comme donnée de base du vivant. Pour lui, toute violence est équivalente, donc toute résistance suspecte. Il confond refus de la brutalité et refus du tragique. Résultat : il désarme moralement ceux qui n’ont pas le luxe de la pureté.

 

Le belliciste dit : le monde est simple, il faut frapper.

Le pacifiste dit : le monde est simple, il suffit d’aimer.

 

Même paresse. Même myopie. Même fuite devant la complexité.

Le belliciste infantilise la force.

Le pacifiste infantilise la morale.

 

Les deux évitent la même chose : penser jusqu’au bout, sans garantie de pureté.

Pour le pacifiste, pureté de la morale, pour le belliciste, pureté du récit.

 

Le belliciste crie pour couvrir le doute.

Le pacifiste ferme les yeux pour ne pas le voir.

 

Le pacifiste pur refuse de se salir les mains.

Le belliciste refuse de salir son récit.

 

Le belliciste nie la complexité pour agir sans trembler.

Le pacifiste la nie pour ne pas agir du tout.

 

L’un veut un geste pur.

L’autre veut des mains propres.

 

Le belliciste veut un monde lisible, tranché, sans bavure intellectuelle. Il veut pouvoir dire : nous avions raison, ils méritaient, c’était nécessaire. Sa pureté, c’est celle de la cause claire, de l’ennemi net, du geste sans tremblement. Pas de doute, pas de reste, pas de responsabilité qui déborde après l’explosion.

 

Le pacifiste veut un monde apaisé, lisse, sans aspérité morale. Il veut pouvoir dire : je n’ai pas choisi, je n’ai pas frappé, je n’ai rien à me reprocher. Sa pureté, c’est celle de l’innocence intacte, de la posture irréprochable, du refus sans tremblement. Pas de décision sale, pas de dilemme assumé, pas de responsabilité qui déborde de l’inaction quand la violence continue sans lui.

 

Et le réel, lui, continue. Sale. Ambigu. Indifférent à nos désirs de blancheur.

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  • : Le blog de Yannick Rieu
  • : Histoires, poèmes, fragments. Ce qui me traverse, ce qui m’interpelle ou me bouleverse. Des mots pour réfléchir, comprendre, sourire parfois, résister aussi. J’écris.
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