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10 avril 2026 5 10 /04 /avril /2026 14:18
Pendant ce temps-là (1)

Tu vois, il y a cette chose que je porte — une gêne presque honteuse, mais que je refuse de plier en culpabilité. Le privilège intact de continuer à vivre quand, ailleurs, ça déchire, ça brûle, ça disperse des corps sous des pluies savamment organisées. Bombes, missiles, drones — la précision au service du pire. Et le monde ne s’arrête pas.

 

Certains voudraient qu’on baisse la tête, qu’on suspende la vie, qu’on s’excuse presque de respirer encore. Je ne marche pas là-dedans. S’il fallait suivre les imbéciles de guerre, il ne resterait plus rien à sauver. Alors non. Il faut vivre — plus encore. Regarder, aimer, rire, créer. Ne serait-ce que pour contrarier leur logique de ruine.

 

Pendant ce temps-là,

 

je suis parti le 8 mars pour la Chine. Je suis avec Haiying. C’est son pays, ses repères, ses détours invisibles. Elle traverse les lieux autrement — et moi, je marche à ses côtés, parfois en léger décalage.

 

Dans un premier temps, avec des amis — Normand Baillargeon et Chantal Santerre — pour deux semaines de dérive consciente. Ils repartiront plus tôt que nous. Normand, précis, toujours prêt à faire dévier la conversation vers une idée qu’il aiguise comme une lame tranquille. Chantal, regard vif, attentive aux détails que les autres laissent filer, et qui parfois résume tout en une phrase juste, presque légère. De Shanghai à Beijing, en passant par Dali et Kunming, un fil tendu entre les villes — et nous dessus, curieux, disponibles.

 

Shanghai d’abord. Une montée fulgurante dans la Shanghai Tower — propulsés vers le ciel comme une balle propre, presque abstraite. Là-haut, la ville devient autre chose : un dessin, une idée.

En bas, le Bund. Le fleuve, les façades anciennes, et en face, les lignes tendues du futur. Deux mondes qui se regardent sans vraiment se parler. On marche, on s’arrête, on regarde encore.

 

Pendant ce temps-là,

 

les musées déplacent le regard. Pas seulement dans l’espace — dans le temps, dans la manière de percevoir le monde. Certaines peintures semblent avoir tenté l’impossible : peindre le silence. Et y être parvenues. Des poteries anciennes, intactes, qu’on croirait sorties d’un atelier d’aujourd’hui. Comme si le geste humain n’avait jamais vraiment changé. Et puis la table, toujours la table. La Chine mange comme elle respire : avec une ampleur, une diversité presque insolente. Tout circule, tout se partage.

 

Pendant ce temps-là,

 

les marchés, les rues, les visages. Une douceur inattendue, une disponibilité tranquille. Une paix diffuse s’impose — à la campagne, oui, mais même au cœur des villes immenses. Une placidité qui tient. Voyager à plusieurs, c’est autre chose encore : les conversations qui bifurquent, les éclats de rire, les silences aussi. Les verres qui s’invitent sans prévenir. Ce sentiment rare : être exactement là où il faut.

 

Pendant ce temps-là,

 

Zhujiajiao. L’eau, les ponts, la lenteur. La « Venise de Shanghai », disent-ils. Peut-être. Mais surtout un prétexte heureux pour retrouver la sœur de Haiying et son conjoint, dans leur restaurant. La bière, l’amitié, la fraternité y coulent simplement, comme une évidence.

Puis le départ, à l’autre bout de la Chine, vers Dali, dans la province du Yunnan. Une ville ouverte, posée au bord de l’immense lac Erhai. Les terrasses, les bars, la lumière — tout semble inviter à rester.


Même si, pendant ce temps-là…

 

(à suivre)

Pendant ce temps-là (1)
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