J’ai déjà écrit sur le sujet, mais il semble que le clou mérite encore quelques coups.
Il circule sur les réseaux sociaux une espèce de prose qui se croit dense parce qu’elle tape fort. Des paragraphes gonflés d’indignation, d’analogies approximatives, de certitudes jetées comme des pierres. À les lire, on sent surtout l’effort désespéré de donner du poids à une idée qui n’en a pas, comme si la violence du ton pouvait compenser l’absence de profondeur.
Cette rhétorique-là se contente de simplifier. Elle transforme la complexité du monde en petites scènes domestiques ou en disputes de couloir, pour que chacun puisse s’y reconnaître sans réfléchir. Elle remplace les causes par des humeurs, les faits par des images, la nuance par une mise en scène triomphante. C’est un théâtre où les héros et les monstres sont désignés à l’avance, où personne n’écoute personne, où la pensée sert d’alibi à l’émotion brute.
Le danger n’est pas seulement que ces textes soient mauvais. C’est qu’ils deviennent familiers. Leur logique est confortable, presque anesthésiante. Ils donnent à leurs lecteurs l’impression d’être lucides, alors qu’ils ne font que flatter leur fatigue. Ils rassurent : tout est simple, tout est clair, tout est joué. D’un côté les bons, de l’autre les mauvais. Et au milieu, une morale de poche, prête à l’emploi.
Mais penser demande autre chose. Un pas de côté. Une lenteur. Cette capacité rare d’accepter que la réalité excède nos métaphores, défie nos certitudes, se moque de nos colères. Penser, c’est résister à l’excitation permanente. C’est ne pas céder à cette facilité virale qui consiste à hurler avant d’avoir compris ce qu’on regarde.
Les réseaux sociaux ont inventé une sorte de bruit moral : une indignation rapide, reproductible, presque industrielle. Elle part d’un fait réel, parfois grave, puis le déforme jusqu’à ne plus garder que le contour de l’émotion. Ce qui était une question devient un verdict. Ce qui était un problème dérape en querelle. Et, dans ce glissement, la pensée se perd.
Il reste pourtant possible de réagir autrement. De refuser la dramaturgie automatique. De laisser la complexité respirer. De donner à la pensée un espace qui ne dépend ni du spectacle ni du rythme imposé par les algorithmes. C’est un effort, oui. Mais un effort qui sauve quelque chose de précieux : notre regard.
Car le monde ne se simplifie pas pour nous. Il n’attend pas nos métaphores. Il insiste, brut, contradictoire, traversé de forces qui exigent mieux qu’un résumé rageur. Et pour qui prend la peine de l’examiner sans le réduire, il se laisse parfois comprendre — par fragments, par éclats, comme une musique qui n’apparaît qu’à celui qui accepte d’écouter.