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14 décembre 2025 7 14 /12 /décembre /2025 00:00

Les textes qui vont suivre — dix au total — sont nés d’un malaise plus que d’une thèse. D’une question qui ne me quitte pas.

 

Pourquoi certains récits tiennent-ils si longtemps, même lorsque le réel les contredit, tandis que d’autres sont effacés presque aussitôt ? Pourquoi l’Occident continue-t-il à se penser comme le centre du monde, alors que le monde avance ailleurs, autrement, sans lui demander la permission ? Pourquoi certaines images deviennent-elles des symboles, et pourquoi ce qu’elles dissimulent importe-t-il parfois davantage que ce qu’elles montrent ?

 

Je n’écris pas pour expliquer, encore moins pour convaincre. J’écris pour regarder de plus près, pour déplacer légèrement le regard, là où le récit se fissure, là où le réel résiste.

 

Les textes prennent la forme de chapitres, ponctués de deux interludes. Non pour ajouter un commentaire, mais pour suspendre le mouvement, laisser affleurer ce qui échappe au discours.

 

Je publierai l’ensemble un à un, comme un feuilleton. Chaque texte peut se lire séparément, mais tous dialoguent entre eux.

 

Le reste appartient à celles et ceux qui prennent le temps de lire.

 

 

Face à l’ordre du monde


Chapitre 1 – L’homme, le tank, et ce qu’on ne montre pas

 

Le tank avance doucement, avec cette lenteur contrainte qui n’appartient ni à la machine ni à l’homme qui la conduit, marque un arrêt, tente un léger contournement. Rien de spectaculaire : un mouvement simple, presque enfantin dans sa maladresse. Quelqu’un, derrière le blindage, cherche à éviter l’irréparable. Le tank suit une ligne prudente. On devine une main qui hésite, un réflexe appris ailleurs que sur un champ de bataille. Dans ce déport minuscule, c’est un être humain qui affleure. L’homme dans le tank ne cherche pas l’affrontement ; il cherche à éviter le pire.

 

L’autre, celui qui se trouve sur la place, avance avec assurance. Il tient un ou deux sacs, comme s’il revenait de faire ses courses. Le tank s’est arrêté. Le silence tient un instant. Il pose une main sur le blindage, comme pour vérifier qu’il y a bien quelqu’un derrière. Puis il grimpe. Ses mouvements sont simples, mesurés. Pas de défi, pas de geste théâtral. Il cherche seulement à parler à celui qui a retenu son geste.

 

Arrivé au sommet, il se penche vers l’écoutille. Le conducteur l’entrouvre. Deux visages se retrouvent très proches. Ils échangent quelques mots. On ne saura jamais lesquels. Rien dans leurs attitudes n’évoque la colère ou la menace. L’un pose une question, l’autre répond. Pendant quelques secondes, ce blindé n’est plus une machine mais un lieu de conversation. Un point fixe au milieu du chaos.

 

Le manifestant incline légèrement la tête, comme s’il avait compris quelque chose. Le soldat reste concentré sur sa tâche, retenu dans un rôle dont il ne semble pas maître. Deux hommes, face à face, tentent simplement de se situer dans un moment qui les dépasse.

 

Deux hommes surgissent, attrapent le manifestant et l’éloignent sans brutalité. On ignore s’il s’agissait de policiers en civil ou d’agents de la sécurité. Le conducteur referme l’écoutille. Le tank demeure immobile. La scène se défait aussi vite qu’elle s’était formée.

 

Cette seconde moitié de la séquence n’apparaît presque jamais dans les images diffusées. On ne retient que l’approche, jamais l’échange. Le récit s’est figé sur la version la plus simple : un homme debout face à un tank. La montée, les mots, la retenue du soldat ont été effacés. Non par accident, mais parce qu’ils dérangeaient la forme qu’on voulait donner au symbole. On garde l’ombre, pas la lumière. On garde l’idée d’un affrontement, pas celle d’un échange.

 

Cette rencontre pourtant — brève, fragile, incomplète — continue de vibrer dans les interstices de l’Histoire : un instant où deux êtres, séparés par un blindage, ont tenté de rester humains. En aurait-il été de même chez nous ?

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