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24 décembre 2025 3 24 /12 /décembre /2025 14:18

Les secousses intérieures de l’Occident

 

Le basculement mondial ne se lit pas seulement dans les routes commerciales, les alliances ou les récits. Il se lit dans les fissures internes de l’Occident lui-même, dans ce tremblement discret qui parcourt l’Europe et les États-Unis depuis que le centre s’est déplacé ailleurs. Quand un pouvoir perd son évidence, il se resserre de l’intérieur. Les gestes deviennent plus brusques, les mots plus durs, les positions plus rigides. C’est une manière de retenir ce qui lui échappe.

 

En Europe, ce réflexe prend la forme d’une crispation. Le vieux continent, qui s’était imaginé laboratoire du monde, découvre qu’il n’est plus qu’une région parmi d’autres, parfois influente, parfois spectatrice. Cette perte de centralité réveille une angoisse sourde : la peur du déclassement. Elle traverse les partis, les institutions, les médias. On parle de menaces extérieures, de puissances hostiles, de frontières fragiles, comme si le danger venait du monde, alors qu’il vient d’abord de l’intérieur : le sentiment que l’histoire se fait désormais sans lui.

 

Cette angoisse produit des discours tendus, presque belliqueux. On invoque la Russie comme une ombre imminente, la Chine comme un adversaire structurel, l’Afrique comme un chaos menaçant, non pas parce que ces dangers sont réels, mais parce qu’ils permettent de masquer l’essentiel : l’Europe ne sait plus comment exister dans un monde où elle n’est plus la référence. Alors elle compense. Elle dramatise. Elle moralise. Elle tente de se convaincre qu’elle joue encore le rôle principal. Certains pays commencent à s’en lasser, d’autres s’y accrochent comme à une bouée. Le continent se fragmente en visions du monde contradictoires.

 

Aux États-Unis, la réaction est plus brute. Le pays qui avait bâti son identité sur la conquête et la certitude d’être indispensable découvre une réalité difficile à admettre : le monde avance sans lui. Ce n’est pas une rébellion contre l’empire, ni une soumission ; c’est une indifférence fonctionnelle. Et pour une nation habituée à organiser le réel, cette indifférence est une perte de gravité.

 

De là naît une anxiété diffuse, parfois violente. Le système politique se polarise, les institutions s’effritent, la confiance se délite. Chaque camp voit dans l’autre une menace intérieure plus grave que n’importe quel rival extérieur. L’empire tourné autrefois vers le monde se replie sur lui-même et se découvre vulnérable.

 

L’Europe se crispe.

Les États-Unis s’agitent.

Deux réponses au même vertige : l’évidence occidentale disparaît.

 

Ce n’est pas l’Occident géopolitique qui vacille, mais l’Occident comme idée — l’idée que le monde devait passer par lui, qu’il portait la modernité, que son universel était l’horizon de tous.

Ces certitudes ne s’effondrent pas dans un fracas : elles se délitent, lentement, de l’intérieur.

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23 décembre 2025 2 23 /12 /décembre /2025 14:08

Il existe un changement plus profond que le déclin de l’influence occidentale : c’est la méfiance croissante du reste du monde à l’égard de son récit. Pendant des siècles, l’Occident n’a pas seulement dominé des territoires ; il a dominé l’imaginaire. Il disait ce qui comptait, ce qui valait, ce qui était moderne. Le monde écoutait, parfois contraint, parfois séduit. Cette époque s’efface. La rupture n’est pas violente. Elle est discrète, presque douce : le monde continue, simplement, mais ailleurs.

 

En Asie, en Afrique, en Amérique du Sud, les pays ne cherchent plus forcément à entrer dans le cadre occidental. Ils n’essaient plus de se conformer à ses attentes ni de prouver qu’ils méritent sa reconnaissance. Ils élaborent leurs propres modèles, leurs propres trajectoires, leurs propres récits. Ils empruntent à l’Occident ce qui leur convient, ignorent le reste, tant que faire se peut, et avancent. Cette liberté ne vient pas d’une rupture idéologique, mais d’un âge nouveau : l’Occident n’est plus la mesure universelle, seulement une voix parmi d’autres.

 

Les jeunes générations en donnent le signe le plus clair. À Nairobi, Mumbai, São Paulo ou Jakarta, l’avenir se pense au pluriel. On emprunte des technologies chinoises, des stratégies sud-coréennes, des idées africaines, des méthodes indiennes, des références américaines ou européennes, au gré des besoins, sans révérence particulière. L’Occident devient une source parmi d’autres, un élément du décor mondial plutôt que son metteur en scène.

 

Même la culture, jadis son domaine incontesté, se disperse. Les films coréens, les séries turques, les musiques nigérianes ou indonésiennes circulent librement, sans demander l’approbation de Hollywood ou de Paris. Les imaginaires voyagent sans hiérarchie imposée, glissent d’un continent à l’autre sans passer par les filtres qui, autrefois, décidaient pour tous.

 

Ce déplacement se voit aussi dans les alliances. Là où l’Occident cherche encore des blocs, le reste du monde privilégie la souplesse. Les pays naviguent, négocient, passent d’un partenaire à l’autre sans s’enfermer dans des appartenances rigides. Ils se définissent par leurs intérêts, non par leurs alignements. Cette fluidité rend caducs les vieux réflexes occidentaux : on ne gère plus une planète multipolaire avec les catégories de la guerre froide.

 

Ce glissement apparaît aussi dans les institutions. Là où l’Occident voyait des cadres stables — l’ONU, le FMI, la Banque mondiale — beaucoup de pays n’y voient plus que des outils façonnés par une époque révolue. Ils y participent, mais sans illusion. Ils créent en parallèle leurs propres structures : les BRICS s’élargissent, la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures finance des projets que Washington ou Bruxelles ne regardent même plus, et des forums régionaux se multiplient sans demander l’aval de personne. L’autorité du centre se dissout ; celle des périphéries se renforce.

 

Le même mouvement touche la monnaie. Le dollar demeure puissant, mais il n’est plus indiscutable. Les échanges bilatéraux se font en yuan, en roupie, en rouble, selon la convenance. L’idée d’un unique pilier monétaire ne tient plus. Les économies apprennent à respirer sans dépendre d’une seule devise. Ce n’est pas une révolte ; c’est une adaptation. Le monde diversifie ses appuis comme on diversifie les racines d’un arbre devenu trop lourd pour un seul sol.

 

Face à ce glissement, l’Occident n’éprouve plus une inquiétude diffuse, mais une crainte beaucoup plus concrète : la peur de l’appauvrissement. La perte des routes commerciales, des ressources, des alliances, des zones d’influence. La perte de centralité n’a rien d’une catastrophe symbolique ; elle ressemble plutôt à la fin d’un privilège. Pendant longtemps, il s’est cru indispensable, nécessaire à la compréhension du monde. Le monde lui montre qu’il peut avancer sans lui, parfois mieux sans ses conseils.

 

Il y a là une forme de justice tranquille. Aucun renversement, aucune revanche, aucune haine. Simplement une redistribution du regard : chacun parle depuis son propre centre. C’est cela que l’Occident a le plus de mal à accepter. Il croyait perdre le pouvoir ; il perd surtout l’exclusivité.

 

Le monde ne se détourne pas de lui : il se décentre.

Il ne se rebelle pas contre lui : il s’émancipe.

Il n’essaie pas de l’abattre : il apprend à exister sans lui.

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22 décembre 2025 1 22 /12 /décembre /2025 17:17

(fondé sur un reportage télévisé canadien consacré à un dissident chinois, diffusé au cours des années 2000. L’analyse porte sur sa construction narrative, non sur les faits rapportés.)

 

Le reportage s’ouvre comme un film d’angoisse. Une musique lourde, presque clinique, installe la menace avant même qu’un mot ne soit prononcé. On ne regarde pas encore la Chine : on regarde déjà la peur. Un espion reçoit des ordres, un dissident doit être neutralisé, un système s’éveille dans l’ombre. Le spectateur n’a pas le choix : il entre dans le récit par la porte de la terreur.

 

Le reste déroulera la même logique.

 

On nous présente un artiste en fuite, un peintre, Wang, dont les vidéos irritent Pékin. On laisse entendre que son existence même menace la stabilité d’un pays d’un milliard d’habitants. Puis les témoins apparaissent dans l’ordre voulu. Une ancienne ministre tibétaine en exil parle avec la certitude de celle qui a connu la dureté du Parti. Rien à redire sur son expérience. Mais rien non plus sur le passé du Tibet : ce régime théocratique d’une injustice abyssale, où des castes entières vivaient au service d’une élite religieuse qui tenait l’ordre social par la peur sacrée. Ce passé disparaît soudain, comme si l’histoire avait commencé le jour où la Chine y entra. Le récit se simplifie. Il choisit son axe. Il élimine.

 

Plus loin, Tian’anmen. Toujours les mêmes images tronquées. Le même montage. Le même cadrage. Le même angle. L’évènement dramatique existe, bien sûr, mais le récit qu’on en donne est devenu un automatisme occidental. On répète les images parce qu’elles sont devenues un alphabet moral. Elles ne disent plus ce qui s’est passé : elles disent ce qu’il faut ressentir.

 

Ici, tout est affaire de climat.

On ne ment pas : on agence.

On sélectionne.

On renforce ce qui conforte.

On élimine ce qui trouble.

 

Avec cette technique, n’importe quel pays pourrait devenir un paradis ou un enfer.

 

Pourtant, quelque chose de réel affleure. On sait que la Chine exerce une pression sur certaines diasporas, que des familles restées au pays servent parfois de levier. Ce réel existe. Mais dans le reportage, il se dissout dans la dramaturgie. Il devient motif, non matière. La complexité est absorbée par la logique du récit. Comme si ces méthodes étaient l’exclusivité d’un régime lointain, alors qu’elles traversent toute l’histoire occidentale : surveillance politique au nom de la sécurité nationale, infiltration de communautés jugées “sensibles”, pressions sur des familles, listes d’opposants, manipulations policières, dossiers secrets. Rien de cela n’est nouveau, rien de cela n’est propre à la Chine. Mais le reportage préfère l’exotisme de la menace étrangère à l’examen de ses propres pratiques.

 

Pendant ce temps, le Canada est présenté comme une terre refuge : tranquille, morale, protectrice. Nulle mention de ses ombres : l’exclusion historique des migrants chinois, l’internement des Canadiens d’origine japonaise, les pensionnats autochtones, la crise d’Octobre, ou ses propres pratiques de surveillance aujourd’hui. Le reportage n’a pas besoin de nier ces réalités : il lui suffit de ne pas les évoquer. Le silence construit autant que les images.

 

Au fond, ce reportage ne parle pas seulement de la Chine. Il parle de nous.

De la manière dont un pays démocratique se rassure en filmant la peur ailleurs.

De la façon dont il utilise la souffrance réelle d’un individu pour préserver la pureté de son propre rôle.

De son besoin d’un dehors monstrueux pour stabiliser un dedans de plus en plus fragile.

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22 décembre 2025 1 22 /12 /décembre /2025 01:11

Elle avait passé une année difficile. La campagne électorale, gagnée grâce à une équipe formidable, diligente et corrompue à souhait, était enfin terminée.

 

Corrompue ? Vous serez peut-être surpris que cela soit devenu une qualité.

Négatif ! Mais une condition sine qua non pour gagner, ne serait-ce qu’une mairie, un poste de ministre ou quelque fonction que ce soit dans l’administration du pays. C’était comme ça. C’est la vie ! comme le répétait à qui voulait l’entendre la nouvelle présidente de l’Europe, Madame Von der Laden.

 

Nouvellement élue, elle allait bientôt pouvoir passer la période des fêtes (on avait interdit depuis longtemps toute référence à Noël, à sa crèche ou à toute image rappelant la religion catholique) avec ses enfants, son mari et quelques cousins et cousines de passage.

 

Avant cela, il fallait qu’elle prononce le traditionnel discours de fin d’année qui dormait depuis longtemps dans un tiroir, prêt à être livré devant les trente-six pays qui faisaient désormais partie de la Grande Europe. Des pays aussi éloignés que le Canada ou le Japon en faisaient maintenant partie. Pour cela, on avait depuis longtemps tordu le cou au concept même d’Europe, en incorporant tout pays qui se déclarerait ennemi de la Russine.

 

La Russine.

 

Ainsi appelait-on désormais la nouvelle entité née de la fusion officielle de la Russie et de la Chine. Une union stratégique présentée comme la réponse rationnelle au chaos mondial. Il avait bien fallu répondre à cette union de deux puissances qui représentaient une menace sérieuse — non pour la paix, mais pour le désordre mondial.

 

Von der Laden montait les escaliers, escortée par deux molosses qui ne la quittaient pas des yeux. Pour sa sécurité, bien sûr — et, il faut l’avouer, pour leur plaisir personnel. Von der Laden était une femme mûre qui commençait cependant à montrer des formes de pourriture. Peu importait : il lui restait encore quelques bons morceaux, pour parler crûment.

 

Elle réfléchit brièvement — de toute façon, il était trop tard — à son discours et aux risques que sa parole allait faire courir à tous ces peuples.

Et puis au diable ces imbéciles !

Ils m’ont voulue ? Eh bien ils m’auront !

 

Elle gravit les dernières marches et entra dans le grand salon où toute une équipe l’attendait : cameraman, perchiste, maquilleuse, conseillère en communication, chargé de presse, réalisateur, cadreur et, surprise, toute sa famille était également présente pour assister à sa prestation, la première depuis son élection.

 

Elle alla les embrasser. Son mari la prit dans ses bras. L’émotion était palpable et certains crurent même voir une larme couler le long de la joue de la nouvelle présidente. Elle se ressaisit rapidement et se dirigea vers l’immense bureau en bois de teck incrusté d’or et de diamants, à l’effigie des trente-six pays membres.

 

On la prépara, la poudra, lui donna les dernières indications, corrigeant ses expressions. Elle relut une dernière fois son discours, prit quelques notes. Tout était prêt.

Moteur !

 

Son allocution fut tout ce qu’il y a de plus conventionnel : vœux pour la nouvelle année, réussites passées, plans pour l’avenir. Rien de particulier. Sauf la fin.

 

Elle conclut par ces paroles redoutables :

« Nous, présidente de la Grande Europe, déclarons sur-le-champ la guerre à la Russine. Des ordres ont déjà été donnés sous le sceau du secret et nos armées sont en mouvement. »

 

Ce fut bref. Net. Et cela frappa l’auditoire de plein fouet.

 

Étrangement, Von der Laden afficha un sourire, puis, comme si rien n’était, termina son discours en invitant toutes les personnes présentes dans la salle à assister au feu d’artifice donné en son honneur.

 

Dans les secondes qui suivirent, trente-six missiles à tête nucléaire — les dirigeants de la Russine avaient un sens de l’humour particulier — frappèrent les lieux stratégiques de la Grande Europe.

 

Le feu d’artifice fut splendide.

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21 décembre 2025 7 21 /12 /décembre /2025 16:31

La fabrication de la menace chinoise

 

Quand un récit s’effondre, il lui faut un coupable. L’Occident, voyant son propre centre vaciller, a trouvé le sien : la Chine. Non pas la Chine concrète, avec ses rues, ses contradictions et ses habitants, mais une Chine imaginaire, construite dans l’espace même où son récit se fragilise. Une Chine qui ne correspond à aucune réalité, mais qui remplit une fonction : redonner du sens à un monde que l’Occident ne comprend plus.

 

La Chine a observé ce qui est arrivé au Japon lorsqu’il a menacé l’hégémonie économique occidentale. Elle a observé ce qui est arrivé à la Russie lorsqu’elle a cessé de jouer le rôle qui lui était assigné. Elle a compris qu’un pays qui se relève, ou qui refuse de se laisser définir de l’extérieur, devient un problème à traiter. Alors elle se prépare. Non pas à provoquer, mais à résister.

 

Cette préparation prend plusieurs formes. Une forme économique, d’abord : diversification des marchés, constitution de chaînes industrielles autonomes, protection de ses géants technologiques. L’affaire Huawei en est un exemple limpide : une entreprise devient trop performante, et soudain la sécurité nationale occidentale s’enflamme. Les barrières tarifaires se lèvent, les interdictions pleuvent, les alliances se réorganisent autour de l’objectif de freiner la montée en puissance chinoise.

 

Une forme technologique ensuite : maîtriser les secteurs où l’Occident pensait son avance inattaquable. Semi-conducteurs, télécommunications, spatial, intelligence artificielle : autant de terrains où un affrontement silencieux a déjà lieu.

 

Et la forme militaire n’est pas exclue. Non par désir de guerre, mais parce qu’un pays qui a vu comment les autres ont été traités ne peut se permettre d’ignorer l’hypothèse. Une puissance qui refuse de se soumettre doit être capable de tenir. C’est une logique froide, presque mécanique, qui n’a rien de romantique. La Chine modernise donc sa marine pour sécuriser ses voies commerciales, développe des capacités de défense aérienne capables de décourager toute frappe préventive, et construit des alliances économiques qui rendent toute confrontation trop coûteuse pour ses adversaires. Elle ne se prépare pas à attaquer. Elle se prépare à ne pas être vulnérable.

 

La Chine n’annonce pas qu’elle se prépare.

Elle se prépare.

 

Ce qui frappe, c’est la distance entre la Chine réelle et la Chine décrite. On parle d’expansion agressive alors qu’elle ne possède qu’une seule base militaire à l’étranger, quand les États-Unis en maintiennent plus de sept cents à travers le monde. On évoque un impérialisme culturel alors qu’elle ne cherche pas à imposer sa langue ni ses valeurs. On agite la menace d’une domination mondiale alors qu’elle continue de se penser comme un pays parmi d’autres. La fabrication de la menace chinoise ne s’appuie pas sur les faits, mais sur les besoins psychologiques de l’Occident : se sentir encore indispensable, encore courageux, encore du côté du bien.

 

Dans les médias occidentaux, la Chine devient un décor : un écran sur lequel on projette les inquiétudes de l’époque. La peur de perdre la suprématie technologique devient la peur du vol. La peur de perdre l’influence géopolitique devient la peur de l’expansion. La peur de l’altérité devient la peur du contrôle total. Rien de tout cela ne décrit la Chine ; tout cela décrit l’Occident face à lui-même.

 

Le paradoxe se renforce : plus la Chine avance sans agression, plus l’Occident insiste pour y voir une stratégie hostile. Plus elle reste silencieuse, plus ce silence est interprété comme un signe de menace. Il y a là une logique presque superstitieuse : ne voyant pas ses intentions, on les imagine, on les grossit, on les transforme en principe d’action. La Chine n’a rien à faire ; l’Occident s’occupe du reste.

 

Dans le Sud global, ce récit ne convainc plus. En Afrique, en Amérique latine, en Asie du Sud-Est, la Chine est perçue comme un partenaire, parfois exigeant mais jamais comme la force invasive décrite par l’Occident. Et, signe plus troublant encore, la fissure s’étend désormais au cœur même de l’Occident : plusieurs pays n’avalent plus docilement le récit agressif que tentent d’imposer Washington, Londres ou Bruxelles. La Hongrie n’est pas seule ; on entend les réticences de la Slovaquie, les prudences de l’Autriche, les hésitations de l’Italie, les doutes qui traversent même certaines capitales d’Europe du Nord. Le chœur n’est plus uni. L’orthodoxie narrative se lézarde. Seul un noyau occidental continue d’en faire un archétype, parce qu’il a besoin de ce rôle pour maintenir l’idée de son propre centre.

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20 décembre 2025 6 20 /12 /décembre /2025 12:10

L’annonce relativement récente du gouvernement Legault d’interdire l’écriture inclusive dans les communications officielles relance un vieux débat : jusqu’où peut-on transformer une langue sans la briser ? Derrière les querelles politiques, c’est une question plus essentielle qui se profile : celle du rythme, de la musique propre à une langue.

 

Depuis 1979, le Québec a féminisé les titres de professions et de fonctions. « La ministre », « l’avocate », « la directrice » sont devenues naturelles, là où l’on disait autrefois « Madame le ministre » ou « Madame le directeur ». Ce changement, parce qu’il suivait le mouvement interne du français — ses flexions, sa logique, sa cadence — s’est installé sans fracas. Personne, aujourd’hui, ne bute en disant « la directrice ». La langue a plié, mais sans se rompre.

 

L’écriture inclusive, elle, emprunte un autre chemin : points médians, doublets systématiques, néologismes comme « toustes » ou « celleux ». Autant de bricolages graphiques qui cassent la fluidité, interrompent la respiration, fracturent la phrase. Lire un texte inclusif, c’est souvent trébucher. La langue cesse de couler : elle devient un exercice de décodage.

 

Ce n’est pas une affaire de conservatisme. Les langues changent, toujours. Elles accueillent du neuf, se transforment au fil des époques. Ce qui demeure, ce sont les formes capables d’épouser le rythme interne, celles qui se laissent dire sans effort, chanter sans crispation. C’est pourquoi « directrice » s’impose naturellement, là où « étudiant·e·s » demeure une anomalie typographique.

 

Ce qui gêne dans l’écriture inclusive, ce n’est pas son intention. Le désir de reconnaissance est noble : il veut réparer, donner une place à celles et ceux qu’on efface trop vite. Mais lorsqu’il s’impose au prix du phrasé, lorsqu’il malmène la ligne au point de détourner l’attention du texte vers son procédé, il dessèche ce qu’il cherche à servir. Une langue qu’on lit en trébuchant perd sa force première : celle de circuler.

 

Changer, oui. Déformer, non. La vraie inclusion n’exige pas du lecteur qu’il fasse acrobatie pour atteindre le sens. Elle émerge d’une évolution qui respecte la musique — ce souffle discret, presque animal, qui fait tenir une langue debout.

 

Le neutre

 

La langue française dispose d’une ressource singulière, souvent caricaturée, parfois instrumentalisée : le neutre fonctionnel. Il ne s’oppose pas à la féminisation des titres lorsque celle-ci s’impose naturellement ; il intervient ailleurs, dans d’autres circonstances, selon une autre logique.

 

La féminisation des noms de profession — « la ministre », « la directrice », « l’avocate » — a trouvé sa place parce qu’elle épousait le mouvement interne du français. Elle nomme des personnes réelles, visibles, incarnées. Elle corrige une invisibilisation ancienne sans altérer le souffle de la langue. Là, le genre éclaire.

 

Mais il existe aussi des situations où le sexe n’est pas l’information pertinente. Dans certaines arènes — scientifiques, professionnelles, institutionnelles — la langue peut choisir l’abstraction. Dire « le professeur », « le chercheur », « le ministre », lorsqu’il s’agit de la fonction, ne désigne pas un homme ; cela désigne un rôle, une place indépendante de celui ou celle qui l’occupe.

 

Dans ces cas-là, la forme dite masculine joue un rôle de suspension. Elle n’efface pas la différence ; elle la met entre parenthèses lorsque celle-ci n’ajoute rien au sens. Cette forme neutre protège un espace où la parole précède l’identité, où la fonction prime sur le corps, où l’action n’est pas immédiatement rabattue sur une appartenance sexuelle.

 

Le malentendu contemporain vient d’une confusion : croire que la reconnaissance exige une visibilité permanente. Or il arrive que l’insistance produise l’effet inverse. À force de rappeler le sexe là où il n’est pas en jeu, on réduit la personne à une identité partielle, obligatoire, non négociable.

 

Le repos du neutre ne contredit pas l’évolution de la langue ; il en est l’autre versant. Une langue vivante sait quand nommer la différence — et quand la laisser se taire. Elle sait alterner le plein et le vide, la marque et le retrait. Comme en musique, c’est cette alternance qui fait tenir l’ensemble.

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20 décembre 2025 6 20 /12 /décembre /2025 02:51

Ce qui se joue aujourd’hui, dans le journalisme et bien au-delà, dépasse largement une crise de métier, des querelles internes ou une énième polémique sur la liberté d’expression. C’est un déplacement beaucoup plus profond, un changement de régime mental. Une société entière apprend à préférer le moindre mal à la vérité entière, la tranquillité au réel, la prudence à la clarté. Ce choix n’est jamais formulé explicitement. Il s’installe. Il s’impose. Et il porte un nom simple, presque gênant tant il paraît excessif : la lâcheté.

 

Pas la lâcheté brutale, visible, honteuse, celle qui interdit, emprisonne ou censure ouvertement. Celle-là a au moins le mérite de se montrer. La nôtre est douce, rationnelle, propre sur elle. Elle se dit responsable, mature, éthique. Elle ne dit jamais « j’ai peur », elle dit « ce n’est pas le bon moment ». Elle ne dit jamais « je renonce », elle dit « je protège ». Elle ne supprime pas les idées ; elle les rend coûteuses.

 

Dans ce régime, la vérité n’est pas niée. Elle est reclassée. Elle devient secondaire face à la stabilité, à la réputation, à la gestion des risques. On ne se demande plus si une idée est juste, mais si elle est attaquable. On n’évalue plus la solidité d’un propos, mais son potentiel de nuisance. La peur n’est jamais avouée ; elle est transformée en procédure, en comité, en règle de bonne conduite.

 

Le journalisme, dans ce contexte, change de nature. Il cesse d’être un lieu de confrontation avec le réel pour devenir un outil de lissage social. On n’informe plus pour éclairer, mais pour éviter l’orage. On n’écrit plus pour dire ce qui est, mais pour maintenir un équilibre fragile entre sensibilités concurrentes. Le texte n’est plus un acte de pensée, mais un calcul préventif. La phrase la plus juste cède la place à la phrase la moins risquée.

 

Ce glissement dépasse largement les médias. Il traverse les universités, les institutions culturelles, les administrations, les entreprises. Partout, la même logique s’impose : parler franchement devient suspect, se taire devient une preuve de sérieux. Le courage est perçu comme une immaturité, la prudence comme une vertu adulte. La conformité morale se présente comme de la sagesse.

 

C’est ainsi que fonctionne la censure contemporaine. Elle ne commence pas par interdire. Elle commence par rendre certaines paroles intenables. Elle use, isole, décourage, épuise. Elle apprend surtout aux individus à se corriger eux-mêmes avant même d’avoir parlé. La lâcheté n’est plus une faute individuelle : elle devient une norme collective, diluée, presque invisible, partagée par tous et assumée par personne.

 

On invoquera l’éthique, la responsabilité, la sensibilité. Mais une responsabilité qui consiste d’abord à ne pas troubler l’ordre existant n’est pas une vertu. C’est une peur institutionnalisée. Et une société gouvernée par la peur, même bien intentionnée, finit toujours par appauvrir ce qu’elle prétend protéger.

 

Le danger n’est pas seulement la censure brutale, mais l’apprentissage progressif de l’auto-contrôle, la réduction du pensable, l’intériorisation des limites. Nul besoin d’interdire quand chacun a compris ce qu’il vaut mieux éviter. Nul besoin de forcer quand le calcul personnel fait le travail.

 

Le résultat est un monde plus calme, en apparence. Plus poli. Plus prévisible. Mais aussi plus plat, moins réel, dangereusement déconnecté de ce qui résiste. Le réel, pourtant, ne disparaît jamais. Il s’accumule. Il attend. Il revient toujours, mais plus violemment, précisément parce qu’on a refusé de le regarder en face quand il était encore discutable, transformable, pensable.

 

On appelle encore cela faire son devoir. Mais un devoir qui évite le réel n’est plus un devoir. C’est une abdication élégante, raisonnable, parfaitement présentable : la forme la plus accomplie de la lâcheté.

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19 décembre 2025 5 19 /12 /décembre /2025 22:00

La Chine dans le vacarme du monde

 

L’Occident se trouve face à un phénomène qui lui échappe : une puissance qui agit sans se mettre en scène. Depuis des siècles, il a appris à reconnaître la force à travers les récits qui l’accompagnent. Une puissance se définit, se raconte, s’explique. Elle proclame ses valeurs, expose sa vision, annonce ses objectifs.

La Chine ne procède pas ainsi. Elle avance sans commentaire, sans mythologie, sans promesse adressée au monde. Pour l’Occident, cette absence de récit est une énigme presque plus perturbante que la montée en puissance elle-même.

 

Ce silence apparent n’est pas une stratégie. C’est un trait profond. Une civilisation qui n’a jamais eu besoin de s’inventer un rôle universel. Elle n’a pas cherché à convertir, ni à dominer des continents éloignés pour asseoir son identité. Elle s’est construite depuis son propre centre, avec cette conviction tranquille que la force se constate, elle ne s’annonce pas.

 

Cette différence brouille les radars occidentaux. Les analystes cherchent un récit chinois, des intentions cachées, une doctrine qui ressemblerait à la leur. Ils voudraient une Chine qui parle le langage de la puissance telle qu’ils la conçoivent : dans l’abstraction, dans la morale, dans la promesse. Mais la Chine parle par accumulation, par infrastructure, par stabilité. Elle raconte en construisant des ports, en reliant des villes, en levant des millions de personnes hors de la pauvreté. L’Occident y voit une stratégie. Elle y voit une continuité.

 

Alors, faute de trouver un récit chinois, l’Occident en fabrique un. Un récit négatif, chargé, façonné pour correspondre à ses propres catégories. Il projette sur la Chine ce qu’il connaît de lui-même : la tentation de renverser des gouvernements, le colonialisme, la logique d’expansion, la domination morale. Il transforme le Tibet, Hong Kong, la question ouïghoure, Taïwan, en archétypes de cette vision. Ce ne sont plus des situations à comprendre, mais des preuves destinées à confirmer une histoire préécrite.

La Chine cesse d’être un pays pour devenir le réceptacle des fautes occidentales. Un écran où se reflètent ses propres pratiques.

 

Pour l’Occident, habitué à se penser comme le narrateur du monde, cette absence de récit est une humiliation, presque une menace. Comment affronter un adversaire qui ne joue pas la même partie ? Comment contester un modèle qui ne prétend pas en être un ? Comment combattre une influence qui n’utilise aucun des instruments familiers de la persuasion ?

 

La Chine n’échappe pas aux imperfections qui traversent tous les pays, mais elles ne définissent pas sa place dans le monde. Elle possède une cohérence interne que l’Occident peine à comprendre : elle ne sépare pas la puissance de la stabilité, ni la croissance du collectif, ni l’avenir de la continuité. Elle ne voit pas le monde comme un espace à prendre, mais comme un espace à organiser.

 

Dans un monde multipolaire, cette manière d’être devient lisible.

Pendant que l’Occident tente de sauver son récit, la Chine n’en propose aucun. Elle laisse simplement le réel parler.

C’est cela, au fond, qui inquiète : un pays qui n’élève pas la voix peut, sans le vouloir, faire vaciller ceux qui ont toujours vécu dans le bruit.

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18 décembre 2025 4 18 /12 /décembre /2025 22:50

En 1960, We Insist! Freedom Now Suite n’était pas un commentaire. C’était une nécessité. Max Roach ne parlait pas depuis un studio confortable de la reconnaissance symbolique ; il frappait parce que le monde frappait plus fort encore. Ségrégation légale, droits civiques inexistants, lynchages encore proches dans les mémoires, femmes assignées à la marge, Noirs assignés à la survie. La musique ne demandait rien. Elle exigeait. Elle ne comparait pas. Elle constatait.

 

Reprendre ce titre aujourd’hui n’est donc pas un geste neutre. C’est un acte lourd, chargé, presque explosif. Terri Lyne Carrington le sait. Elle est trop intelligente, trop cultivée, trop consciente de l’histoire du jazz pour l’ignorer. We Insist 2025! n’est pas un hommage naïf : c’est une réactivation volontaire d’un symbole. Et c’est précisément là que le trouble commence.

 

Ce texte ne porte pas sur la musique, mais sur le discours qui l’accompagne.

 

Car entre 1960 et 2025, quelque chose d’essentiel a changé : le rapport entre la lutte et la réalité. Non pas que tout soit réglé. Mais tout n’est plus comparable. Or l’album entretient volontairement une continuité émotionnelle qui gomme cette différence historique. Il convoque la gravité morale des années 60 pour parler d’un monde qui, malgré ses tensions, n’est plus structuré par les mêmes violences fondamentales.

 

Le risque est là : transformer une conquête en plainte permanente.

 

Dans les années 60, on criait parce qu’on n’existait pas juridiquement. Aujourd’hui, on insiste alors même que l’espace public, institutionnel, culturel, artistique n’a jamais été aussi ouvert aux femmes, aux minorités, aux voix autrefois réduites au silence. Le jazz lui-même en est la preuve vivante : jamais autant de musiciennes n’ont été programmées, enregistrées, célébrées. Jamais la parole n’a été aussi accessible. Jamais la reconnaissance n’a été aussi explicite.

 

Carrington ne nie pas les évolutions survenues depuis les années 60. Mais elles restent sans effet sur la dramaturgie du propos.

Cette reconnaissance n’empêche pas le ton de se durcir.

 

Plus les avancées sont réelles, plus le récit se radicalise. Plus les obstacles reculent, plus la rhétorique se rapproche d’un état d’urgence permanent. Le langage se tend, les catégories se figent, la nuance devient suspecte. Toute gradation est perçue comme une concession, toute comparaison historique comme une minimisation. Comme si la reconnaissance devait rester tragique pour demeurer légitime. Comme si l’amélioration du réel était suspecte. Comme si dire « nous avons gagné beaucoup » revenait déjà à trahir.

 

C’est là que l’on glisse du politique à l’idéologique.

 

Le projet de Carrington affirme vouloir « actualiser » l’esprit de Roach. Mais actualiser n’est pas superposer. L’histoire n’est pas un échantillonneur où l’on boucle indéfiniment la même colère en changeant le tempo. En refusant de reconnaître clairement les progrès accomplis, We Insist 2025! entretient une vision paradoxale : celle d’un monde plus injuste aujourd’hui qu’hier. Une position intenable historiquement, mais émotionnellement rentable.

 

Le jazz, pourtant, a toujours été une musique du réel, pas du slogan. Il a accompagné les luttes parce qu’il les vivait dans les corps, dans les clubs, dans la rue, dans l’exclusion matérielle. Quand Mingus hurlait, ce n’était pas un manifeste : c’était une conséquence. Aujourd’hui, l’engagement devient parfois une posture préalable, un cadre discursif imposé à la musique, plutôt qu’un cri arraché à la nécessité.

 

On sent, dans We Insist 2025!, moins la rage que l’injonction. Moins l’urgence que la pédagogie morale. Moins le danger que le message. Et c’est peut-être là le déplacement le plus problématique : la musique n’accuse plus un système précis, elle accuse un climat diffus. Elle ne combat plus une structure identifiable, elle entretient une tension abstraite, perpétuelle, jamais résoluble.

 

À force d’insister sans hiérarchie, on finit par affaiblir le sens même de l’insistance.

 

Critiquer cela n’est ni nier les discriminations actuelles, ni minimiser les injustices persistantes. C’est refuser l’anachronisme militant. C’est rappeler qu’une victoire qui n’est jamais reconnue finit par devenir invisible. Et qu’un combat qui refuse de reconnaître toute amélioration finit par se nourrir de lui-même.

 

Terri Lyne Carrington est une immense musicienne. Son engagement est sincère. Mais la sincérité ne protège pas des erreurs de perspective. We Insist 2025!pose une vraie question, malgré lui : que devient une lutte quand elle refuse de regarder ce qu’elle a déjà transformé ?

 

Peut-être ceci : un réflexe.

Et un réflexe, en art comme en politique, n’a jamais remplacé la lucidité.

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18 décembre 2025 4 18 /12 /décembre /2025 16:23

Quand le récit ne suffit plus

 

Il arrive un moment où un récit, même impeccablement construit, ne parvient plus à tenir face au réel. L’Occident entre dans cette zone. Depuis près de cinq siècles, sa voix a servi d’axe au monde. Les images venaient de lui, les mots aussi, les interprétations davantage encore. Mais un récit n’a de force que si ceux qui l’écoutent consentent à y croire. Et depuis quelques décennies, ce consentement s’effrite.

 

La première fissure apparaît dans l’économie. L’Occident affirme encore incarner la croissance, l’innovation, la modernité. Pendant ce temps, l’industrie se déplace, les centres financiers la suivent, et les routes commerciales contournent ses anciennes frontières.

La Chine ne cherche pas à se raconter : elle construit. Des années 1980 aux années 2020, elle érige des ports, des villes nouvelles, des corridors logistiques, développe le plus vaste réseau de trains à grande vitesse au monde et sort des centaines de millions de personnes de la pauvreté. Un basculement matériel et social d’une ampleur jamais vue dans l’histoire humaine.

L’Inde, de son côté, code, assemble, produit pour une part croissante de la planète.

L’Afrique, elle, choisit désormais ses partenaires, négocie ses infrastructures, diversifie ses alliances.

Le récit occidental continue d’affirmer qu’il mène la danse. Mais la musique, elle, se joue ailleurs, dans un tempo qu’il ne maîtrise plus.

 

La deuxième fissure est politique. L’Occident se présente encore comme le défenseur de la démocratie, mais ses interventions ont laissé des ruines plus que des modèles. L’Irak, la Libye, l’Afghanistan : autant de pays où la promesse s’est retournée contre celui qui la formulait. Les nations observent cela sans amertume, mais avec une distance nouvelle. Elles comprennent désormais que derrière les grands principes se logent des intérêts particuliers, et qu’aucun de ces intérêts n’a de portée universelle.

 

La troisième fissure est médiatique. Pendant longtemps, les images circulaient du centre vers la périphérie. Aujourd’hui, elles circulent de partout à la fois. Les récits alternatifs se répondent, se contredisent, prolifèrent sans hiérarchie. Là où l’Occident imposait une grille de lecture, il ne propose plus qu’une interprétation parmi d’autres. Il n’a plus le privilège de décider ce qui doit être regardé, ni comment il faut en parler.

 

Face à ce basculement, l’Occident réagit par réflexe. Il tente de resserrer le contrôle. Cela se voit surtout en Europe, où l’on invente des dispositifs pour surveiller l’information, certifier les discours, filtrer ce qui circule. On parle de lutter contre la désinformation, mais l’objectif réel apparaît à travers les fissures : il s’agit de rétablir un centre, de reconstituer une autorité narrative qui n’existe plus. Chaque règlement cherche à retrouver une maîtrise perdue. Chaque alerte sur les influences étrangères révèle surtout l’affaiblissement d’une voix qui, autrefois, parlait seule.

 

La quatrième fissure est morale. L’Occident continue de parler au nom des droits humains, mais son indignation est sélective, ses alliances incohérentes, ses principes variables selon les circonstances. Étonnamment, le monde n’en tire pas d’indignation particulière, mais une lucidité tranquille. Une morale qui sonne creux cesse d’être une boussole. Elle devient un bruit de fond, un signal que plus personne n’écoute.

 

L’Occident vit ce moment comme une perte. Peut-être est-ce, au contraire, une délivrance. La domination use celui qui la subit, mais elle épuise aussi celui qui la porte. Renoncer au rôle du narrateur unique pourrait devenir, avec le temps, une forme de respiration. L’histoire mondiale continuerait de s’écrire, simplement avec plusieurs mains.

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