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4 janvier 2026 7 04 /01 /janvier /2026 02:31

Nous sommes au début de l’année 2026. Le monde ne va pas mal : il fonctionne. Il fonctionne exactement comme prévu. L’exception est devenue la règle, la transgression une procédure, l’indignation un service à la carte. L’ordre international n’a pas chuté : il s’est transformé en théâtre d’ombres, où la vertu parle pendant que la force agit.

 

C’est dans ce climat parfaitement rodé qu’une intervention militaire directe des États-Unis au Venezuela est menée puis revendiquée. Sans mandat des Nations unies. Sans légitime défense reconnue. Une action unilatérale, propre, chirurgicale, moralement emballée. L’opération vise le centre du pouvoir et se conclut par la neutralisation et la capture du président en exercice, Nicolás Maduro, et de son épouse, Cilia Flores, appréhendés à Caracas puis transférés de force vers les États-Unis par des forces armées américaines.

 

Il faut regarder la scène sans cligner des yeux. Un chef d’État et sa conjointe arrêtés par une puissance étrangère, extraits de leur pays, déplacés vers le territoire de cette même puissance, hors de tout cadre multilatéral. Ce n’est pas un accident. Ce n’est pas une bavure. C’est un acte souverain de brutalité légitimée, accompli au nom du Bien, ce grand anesthésiant moderne.

 

La loi internationale, pourtant, n’a rien d’ésotérique. Elle interdit l’usage de la force contre un État souverain, sauf légitime défense immédiate ou mandat explicite du Conseil de sécurité. Ici, rien. Aucune des conditions requises. Aucune ambiguïté. La loi est violée, simplement. Et comme toujours, par les mêmes.

 

Car les acteurs sont connus. Les États-Unis d’abord. Puis leurs fidèles accompagnateurs de catastrophe : le Royaume-Uni, la France, et l’appareil atlantique lorsque le coup est collectif. L’Irak, envahi sur un mensonge officiel. La Libye, pulvérisée au nom de la protection des civils, livrée ensuite au chaos. À chaque fois, le même roman : urgence morale, droit contourné, désastre durable, puis oubli organisé.

 

Ce ne sont pas des erreurs. C’est une tradition. Un savoir-faire. Une pédagogie de la force présentée comme une opération de maintenance du monde. Quand ils agissent seuls, ils parlent de sécurité. Quand ils agissent ensemble, ils parlent de communauté internationale. Dans tous les cas, le droit sert de figurant. Cela suffit.

 

Le masque est d’ailleurs tombé très vite. Après avoir présenté l’opération comme l’arrestation nécessaire d’un narco-trafiquant, le président Donald Trump a déclaré que les États-Unis allaient désormais diriger le Venezuela, le temps qu’une transition jugée « appropriée » soit mise en place. La formule est brute. Elle ne décrit pas une intention morale, mais un fait politique.

 

À partir de cet instant, la fiction initiale s’effondre. On ne parle plus d’une opération pénale extraterritoriale, déjà juridiquement contestable. On parle d’une prise de pouvoir. Gouverner à la place. Décider à la place. Administrer un État souverain au nom d’un avenir défini ailleurs. Le vocabulaire est ancien, et il n’a rien d’innocent : protectorats, administrations provisoires, mises sous tutelle. L’histoire connaît bien ces euphémismes. Ils ont toujours servi à masquer la même réalité : la suspension de la souveraineté par la force.

 

Cette déclaration n’est donc ni un dérapage ni un excès de langage. C’est un aveu. Elle révèle ce que le récit antérieur cherchait à dissimuler : l’objectif n’était pas seulement de neutraliser un homme, mais de prendre la main sur un pays, son pouvoir et ses leviers stratégiques. La rhétorique du narcotrafic a servi de sas moral. La réalité est celle d’un changement de régime administré de l’extérieur.

 

Et puis il y a ce détail obscène que l’on fait semblant de ne pas voir : le pétrole. Le Venezuela détient les plus importantes réserves prouvées de pétrole au monde. Depuis des années, Donald Trump et plusieurs responsables de son entourage considèrent que la nationalisation opérée sous Hugo Chávez ne relève pas d’une décision souveraine, pourtant reconnue par le droit international, mais d’une spoliation à corriger. Le pétrole est alors présenté non comme une ressource nationale, mais comme un bien confisqué, appelant restitution.

 

Dans cette logique, diriger le pays devient une conséquence. On ne négocie pas avec ce qui a été volé, on le reprend. La transition politique se transforme en gestion provisoire. L’occupation change de nom. La prédation se déguise en réparation.

 

Arrive alors le moment délicieux de la morale à géométrie variable. Depuis des années, artistes, athlètes, écrivains, musiciens liés à la Russie sont sommés de payer pour leur passeport. Boycotts culturels. Exclusions sportives. Drapeaux effacés. Présences conditionnelles. Confessions exigées. Jusqu’aux Jeux olympiques, transformés en tribunal moral itinérant.

 

La question est d’une simplicité désarmante, et elle ne souffre aucune esquive : les mêmes critères vont-ils s’appliquer maintenant ?

Les artistes américains seront-ils boycottés ?

Les athlètes exclus des compétitions internationales ?

Les institutions culturelles mises sous quarantaine morale ?

Les universités privées de partenariats ?

Les orchestres déprogrammés ?

Les musées sommés de s’excuser ?

Des sanctions économiques lourdes, durables, assumées ?

 

Chacun connaît déjà la réponse. La morale s’arrête exactement là où commence la puissance. Ce qui était exigé des autres devient soudainement excessif, injuste, contre-productif. La vertu se fait raisonnable dès qu’elle risque de se mordre elle-même.

 

Nous sommes donc revenus à l’essentiel : la loi du plus fort, habillée en vertu. Une loi qui ne dit jamais son nom, mais qui s’exerce avec assurance, protégée par le discours, la presse amie et l’idéologie du moindre mal. Une cour d’école planétaire où le plus costaud frappe pendant que les surveillants expliquent que la situation est complexe.

 

Dans ce registre précis, les États-Unis ont agi comme des voyous. Non pas des voyous marginaux, mais des voyous centraux, institutionnels, décorés. Le costume n’abolit pas le geste. Il le rend simplement présentable.

 

Quand d’autres puissances frappent, on parle d’agression. Ici, on parle de retenue, de contexte, de responsabilité. Le mot illégalité disparaît. Ce n’est pas un oubli. C’est une technique.

 

Tolérer cela, c’est accepter que le droit international ne soit plus qu’un accessoire narratif. Une règle pour les faibles. Une option pour les puissants. Le monde n’est pas devenu fou. Il est devenu cohérent avec ses mensonges.

 

Et cette cohérence-là est parfaitement assumée.

Elle est aussi suicidaire.

Car un monde qui autorise les plus forts à piétiner la règle qu’ils imposent aux autres ne produit ni ordre ni stabilité, mais une prolifération d’imitations. À force d’enseigner que la loi est optionnelle, on finit toujours par récolter des élèves appliqués.

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