Monsieur Trump,
Nous respirons le même air, paraît-il. Même azote, même oxygène, même poussière d’étoiles recyclée. Sur le papier, nous habitons la même planète. Dans les faits, nous ne vivons pas dans le même monde.
Le vôtre est plat comme un slogan. Il avance en lignes droites, à coups de superlatifs et de poings sur la table. Tout y est grand, fort, gagnant, perdant. Les nuances y sont suspectes, la complexité une faiblesse, le doute une trahison. Là où vous voyez des adversaires, des ennemis, je vois des collègues, des partenaires. La planète est si petite, trop petite pour votre ambition.
Dans le mien, rien n’est jamais droit. Ça hésite, ça écoute avant de conclure, parce que la précipitation coûte plus cher que l’attente. La force la plus coûteuse n’est pas celle qu’on exhibe, mais celle qu’on retient, celle qu’on accepte de garder en réserve. Les certitudes trop bien coiffées appellent la méfiance : elles masquent souvent des peurs mal digérées, des fragilités maquillées en assurance. Dans ce monde-ci, parler moins fort est parfois la seule façon d’entendre quelque chose.
Vous parlez de murs. J’habite les fissures. Vous empilez les frontières, j’observe les passages. Là où vous voyez des ennemis, je vois surtout des symptômes : fatigue sociale, colère recyclée, désirs mal orientés. Vous croyez gouverner par la peur ; moi je sais qu’elle ne gouverne rien, elle ne fait que retarder l’effondrement.
Nous n’avons pas la même relation au langage. Pour vous, les mots sont des armes jetables. Pour moi, ils engagent. Ils laissent des traces. Ils obligent. Un mot lancé sans pensée revient toujours, tôt ou tard, réclamer des comptes. L’Histoire a la mémoire plus longue que les carrières.
Vous confondez le monde avec un ring. J’y vois plutôt une partition mal écrite, pleine de silences qu’il faudrait apprendre à respecter. Vous voulez être entendu. J’essaie de comprendre. Ce n’est pas une posture morale : c’est une question de survie collective.
Alors oui, même planète. Même gravité. Même finitude. Mais pas le même monde. Le vôtre accélère, le mien s’interroge. Le vôtre écrase pour passer, le mien contourne pour durer.
Nous nous croiserons peut-être encore, par écrans interposés, par titres de journaux, par effets de langage. Mais ne vous y trompez pas : ce n’est pas un désaccord. C’est un décalage cosmique.
Et aucune lettre n’y changera rien.