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26 février 2026 4 26 /02 /février /2026 18:14

On fait les comptes avant même de penser musique.

 

Un concert aux États-Unis. Une date, deux heures de musique. Avant cela ? Des formulaires, des frais, des milliers de dollars posés sur la table sans garantie. L’argent est avancé comme un pion sur un échiquier dont les règles échappent en partie. Visa, délais, avocats parfois. Il faut payer pour avoir le droit d’essayer.

 

Pendant ce temps, au Canada, les scènes estivales s’ouvrent. Les affiches brillent de noms étrangers. Les programmateurs parlent d’« attractivité », de « rayonnement international ». Les subventions publiques soutiennent l’événement. L’impôt collectif finance ces choix. Et une question s’installe : à quel moment les artistes locaux deviennent-ils presque des figurants dans leur propre décor ?

 

À cela s’ajoute un élément rarement discuté. Une part des grandes salles et des tournées au Canada est aujourd’hui intégrée à des groupes de diffusion nord-américains dont les centres décisionnels se trouvent aux États-Unis. Des acteurs majeurs comme Live Nation Entertainment — propriétaire notamment de Ticketmaster — structurent une portion importante du marché des spectacles. Au Québec, evenko, pilier de nombreux événements et salles, évolue lui aussi dans cet écosystème élargi. Les choix artistiques ne relèvent donc plus uniquement d’une dynamique locale, mais d’une stratégie continentale de rentabilité.

 

Personne ne nie l’apport immense de la musique américaine. Elle a nourri des générations, façonné des langages, inspiré des trajectoires. Le problème n’est pas l’échange. Il apparaît lorsque l’échange cesse d’être réciproque.

 

Les États-Unis protègent leur marché artistique avec rigueur. Le Canada, lui, maintient une ouverture beaucoup plus souple pour les engagements de courte durée. La générosité peut être une force. Mais lorsqu’elle n’est pas, même minimalement, symétrique, elle devient fragilité. Pas spectaculaire. Progressive. Silencieuse.

 

On le constate dans les discussions de coulisses. Nombre de musiciens hésitent à investir dans une tournée au sud de la frontière : trop cher, trop risqué, trop incertain. Les plus jeunes comprennent vite que l’exportation devient un luxe réservé à ceux qui disposent déjà d’un capital financier solide. Des carrières se replient à l’intérieur des frontières, non par choix artistique, mais par contrainte administrative.

 

Il devient délicat d’en parler sans être caricaturé en protectionniste frileux. Comme si défendre une réciprocité minimale relevait d’un réflexe étroit. Comme si demander des règles à peu près équilibrées constituait une faute morale.

 

Ce qui est réclamé ici n’est pas la fermeture. C’est une symétrie claire. Si un musicien doit débourser des milliers de dollars pour jouer aux États-Unis, pourquoi le mouvement inverse serait-il presque libre ? Si l’on parle de marché nord-américain intégré, qu’il le soit réellement dans les deux sens. Sinon, qu’on assume un rapport de force défavorable au lieu de le masquer derrière des slogans consensuels.

 

La culture est souvent présentée comme un trésor national. Mais un trésor qu’on n’entretient pas finit en vitrine poussiéreuse. Une scène locale fragilisée devient un simple réservoir de premières parties, dans le meilleur des cas.

 

Il ne s’agit pas de réclamer des privilèges. Il s’agit de rappeler qu’un écosystème artistique repose sur des conditions concrètes : accès au travail, mobilité équitable, reconnaissance institutionnelle. Ce débat dépasse la musique. Il touche à la manière dont une société protège — ou non — ceux qui la représentent.

 

La musique circule librement. Les passeports, eux, ont un prix. Et ce prix pèse plus lourd sur ceux qui n’ont pas encore eu le temps ou la chance de devenir visibles.

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