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12 février 2026 4 12 /02 /février /2026 21:43

Les réactions suscitées par la prise de position d’Elisabeth Lemay dans sa chronique « C’est chaud », diffusée à l’émission Tant qu’il y aura de la culture sur Radio-Canada, ont rapidement glissé vers l’invective et, parfois, la haine. Ce dérapage est regrettable. Il rappelle surtout à quel point la polarisation actuelle réduit les débats complexes à des réflexes de camp.

 

Elle y avance que la « crise de la solitude masculine » serait une bonne nouvelle. Si les hommes sont plus seuls, ce serait le signe qu’un tri s’opère. Les femmes, désormais indépendantes financièrement, choisiraient leurs partenaires sur la base du caractère, de l’empathie et de l’engagement. Les hommes alliés, féministes, dotés d’intelligence émotionnelle ne connaîtraient pas cette solitude. Les autres — ceux qui réagissent par le « not all men », ceux qui votent à droite, ceux qui gravitent dans certaines sphères numériques radicalisées — se retrouveraient à l’écart.

 

Il faut introduire des nuances. Oui, certaines formations politiques situées à droite ont porté des propositions visant à restreindre des droits liés à l’autonomie corporelle des femmes. Ce débat est réel. Mais en conclure que les hommes qui votent à droite le font par hostilité envers les femmes relève d’un raccourci. Les motivations électorales sont diverses et hétérogènes. Une analyse rigoureuse distingue les plateformes politiques des intentions individuelles.

 

Il existe aussi des formes de radicalisation masculine en ligne : communautés incel, discours masculinistes, influenceurs prônant des modèles hiérarchiques. Ces phénomènes sont étudiés et documentés. Ils demeurent cependant minoritaires, même s’ils sont amplifiés par les logiques algorithmiques et médiatiques. La visibilité ne dit rien de la proportion.

 

Elle s’appuie également sur l’indépendance économique des femmes, sur la charge mentale persistante dans de nombreux couples, sur des études suggérant que les femmes célibataires ou divorcées dormiraient davantage, seraient moins stressées et vivraient plus longtemps, tandis que les hommes célibataires seraient plus sujets à la dépression. Elle rappelle les féminicides, les demandes d’aide en matière de violence conjugale, la fabrication de deepfakes à caractère sexuel et la croissance du marché des poupées sexuelles, estimé à plusieurs dizaines de milliards de dollars. Ces éléments ne sont pas imaginaires. Les féminicides existent. Les demandes d’aide sont nombreuses. Certaines dérives numériques sont avérées. Les inégalités domestiques persistent. Les faits sont exacts. C’est la synthèse morale qui est discutable.

 

À partir de ces faits, l’analyse glisse vers une idée plus tranchée : si les hommes sont seuls, c’est qu’ils n’ont pas su évoluer. La solitude devient alors un indicateur moral. Or la solitude masculine n’est pas un symbole abstrait. Les taux de suicide des hommes au Canada sont nettement plus élevés que ceux des femmes. L’isolement social et la détresse psychologique sont documentés. On peut exiger des hommes qu’ils changent. On peut dénoncer les comportements toxiques. Mais transformer une fragilité en sanction implicite relève d’une logique punitive.

 

Il faut aussi distinguer structure et trajectoire individuelle. Oui, historiquement, les hommes ont occupé davantage d’espaces de pouvoir public. Mais cette réalité statistique ne signifie pas que chaque homme ait bénéficié d’un avantage concret. Une distribution globale du pouvoir ne garantit aucune réussite individuelle. Confondre la structure avec la biographie produit des assignations collectives simplificatrices.

 

Le modèle du pourvoyeur traditionnel, souvent présenté comme l’emblème d’un pouvoir masculin confortable, n’était pas uniformément enviable. Dans de nombreuses familles, les hommes étaient assignés à la responsabilité économique tandis que l’organisation domestique et relationnelle relevait principalement des femmes. Ce système pouvait être injuste pour ces dernières ; il enfermait aussi les hommes dans une fonction étroite, définie par la production et la retenue émotionnelle. L’histoire des rapports entre les sexes fut aussi une répartition rigide des rôles.

 

Revenons au point économique qu’elle met en avant : le marché des poupées sexuelles. Elle y voit un révélateur. Mais un marché indique une demande, non une essence. Si l’on applique la même logique ailleurs, l’inconfort apparaît. La trilogie Fifty Shades of Grey s’est vendue à plus de 150 millions d’exemplaires dans le monde, traduite en plus de cinquante langues. Selon Bowker Market Research (2012), environ 80 % des acheteurs étaient des femmes. Le marché mondial du roman sentimental représente plusieurs milliards de dollars annuellement. Des études publiées dans le Journal of Sex Research indiquent qu’entre 40 % et 60 % des femmes déclarent avoir déjà eu des fantasmes incluant des scénarios de domination, selon les méthodologies retenues. En conclut-on que ces femmes souhaitent la domination réelle ou adhèrent à l’inégalité ? Non. Parce que fantasme n’est pas programme moral, et consommation culturelle n’est pas identité.

 

C’est ici qu’un miroir devient nécessaire. Si la solitude masculine est une bonne nouvelle parce qu’elle sanctionnerait des hommes inadéquats, alors toute difficulté féminine pourrait être interprétée selon la même logique : les femmes plus seules, moins mariées ou moins mères deviendraient responsables de la fragilité du couple ; les violences qu’elles subissent seraient l’échec collectif de leurs choix. Un tel raisonnement serait immédiatement dénoncé comme injuste et faux, avec raison. Pourtant, sa structure est identique.

 

La transformation des rapports entre les sexes est réelle, profonde, parfois brutale. Elle exige des ajustements, des apprentissages, des renoncements. Mais elle exige aussi de la cohérence. On peut dénoncer les violences faites aux femmes sans considérer la fragilité masculine comme une victoire. On peut exiger des hommes qu’ils évoluent sans les réduire à une catégorie morale uniforme. L’égalité ne se construit ni sur la revanche ni sur la simplification. Elle se construit sur la lucidité.

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