Overblog Tous les blogs Top blogs Mode, Art & Design Tous les blogs Mode, Art & Design
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
16 février 2026 1 16 /02 /février /2026 16:17

On entend souvent que l’artiste devrait se taire sur les affaires publiques : jouer, peindre, écrire, composer, puis laisser la politique aux experts autoproclamés du commentaire permanent. Mais, le plus souvent, personne n’a besoin de le lui ordonner. L’artiste se tait de lui-même. L’argument paraît élégant ; il fonctionne surtout comme une neutralisation préventive des voix qui pourraient déranger.

 

Car se taire n’est jamais neutre.

Le silence peut être une force, oui. Il peut être écoute, retenue, décantation. Il peut empêcher le réflexe, la phrase facile, la morale en kit. Mais le silence systématique, lui, devient vite un refuge. Et parfois un alibi.

 

Il y a une confusion tenace : on croit que l’engagement ruinerait l’art, comme si parler du monde contaminait la musique, la littérature ou la peinture. C’est l’inverse qui est vrai. Un art qui prétend flotter au-dessus de l’histoire risque surtout de devenir décoratif. Quand la souffrance réelle n’est plus qu’un motif, une couleur, une texture émotive, on n’est plus dans la lucidité : on est dans l’esthétisation du réel, c’est-à-dire dans une forme de désertion.

 

La question n’est pas de transformer chaque artiste en militant à plein temps. Personne ne demande un slogan entre deux mesures, ni un tract à la place d’un poème. La question est plus simple, plus exigeante aussi : un artiste peut-il faire comme si ce qui traverse son époque ne le concernait pas ? Peut-il parler de l’humain en se dispensant du monde concret où cet humain vit, souffre, lutte, espère ?

 

Les grandes figures qu’on admire - de Pau Casals à John Coltrane, de Leonard Bernstein à Georges Brassens - ne se sont pas contentées d’une virtuosité pure. Elles ont habité leur temps. Pas toujours bruyamment. Pas toujours de la même manière. Mais elles ont refusé la fiction commode d’une création sans responsabilité. Certaines ont pris la parole frontalement. D’autres ont inscrit leur position dans l’œuvre elle-même, dans des choix de formes, de collaborations, de refus, de gestes publics. Toutes rappellent une évidence : l’artiste est d’abord un citoyen, et un citoyen n’a pas le droit de déléguer entièrement sa conscience.

 

On oppose parfois engagement et liberté. Comme si prendre position revenait à entrer dans un camp pour ne plus penser. Là encore, confusion. L’engagement digne de ce nom n’est pas l’obéissance. Il implique au contraire une vigilance continue : examiner ses propres idées, résister aux langages prêts-à-porter, ne pas devenir l’écho de sa tribu. Prendre parti ne signifie pas cesser de réfléchir ; cela signifie refuser le confort du “je ne suis concerné par rien”.

 

Il existe un moment où ne rien dire revient à laisser parler les plus violents, les plus cyniques, les plus organisés. Dans ces moments-là, le silence ne protège plus l’intégrité de l’art : il protège l’ordre établi. Et ce n’est pas une position esthétique. C’est déjà une position politique, simplement non assumée.

 

Être musicien, écrivain, peintre ou cinéaste n’accorde aucun privilège moral. Mais cela confère une responsabilité particulière : celle de travailler la sensibilité collective, de déplacer le regard, d’ouvrir des zones de pensée là où la langue publique se fige. Renoncer totalement à cette responsabilité, au nom d’une pureté artistique, c’est choisir la tranquillité contre la vérité.

Partager cet article
Repost0

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Yannick Rieu
  • : Histoires, poèmes, fragments. Ce qui me traverse, ce qui m’interpelle ou me bouleverse. Des mots pour réfléchir, comprendre, sourire parfois, résister aussi. J’écris.
  • Contact

Recherche

Pages