La conférence se tenait dans une épicerie, choix de communication évident. Ce qui était en jeu, toutefois, dépassait largement les allées et les paniers. À l’échelle canadienne, Mark Carney a rappelé des chiffres qui donnent la mesure du phénomène : des millions de personnes reçoivent aujourd’hui une aide directe liée au coût de la vie ; des milliards de dollars sont injectés chaque année pour compenser l’inflation alimentaire ; des familles à faible revenu peuvent toucher, selon leur situation, des centaines, parfois près de deux mille dollars par an en crédits et prestations diverses. Malgré cela, le recours aux banques alimentaires continue d’augmenter partout au pays, atteignant des niveaux jamais vus, y compris parmi des personnes qui travaillent.
Au Québec, la situation n’est ni marginale ni exceptionnelle. Elle est massive. Les banques alimentaires enregistrent des millions de visites annuelles et voient affluer des profils de plus en plus diversifiés : travailleurs pauvres, familles, personnes seules, étudiants, retraités. Là aussi, l’État intervient, soutient, finance, compense. Là aussi, les programmes existent, les montants sont réels, les correctifs s’additionnent.
Il ne s’agit donc pas d’un petit problème local ni d’une crise passagère. L’insécurité alimentaire s’est installée durablement au cœur d’une société riche, organisée, capable de mobiliser des ressources considérables.
Et pourtant.
Si l’argent suffisait, la courbe aurait déjà commencé à s’inverser. La situation économique s’est indéniablement détériorée ces dernières années — inflation alimentaire, loyers en hausse, pression sur les salaires — et cela explique une partie du phénomène. Mais cela n’explique pas tout. Malgré l’ampleur des transferts et des programmes, l’insécurité alimentaire continue de progresser, signe que l’on reste à la surface des choses.
Les mesures annoncées tiennent la pression, amortissent le choc, évitent le pire. Elles permettent de survivre, rarement de sortir. Ce sont des rustines nécessaires mais insuffisantes : on traite les effets visibles sans toucher aux mécanismes profonds.
Car la pauvreté n’est pas qu’un manque de revenus. Elle est aussi un manque de structure, de transmission, de savoir-faire quotidien. Faire un budget, hiérarchiser les dépenses, anticiper, différer : des gestes simples, jamais simples quand personne ne les a enseignés. On ne naît pas avec une culture économique domestique ; on l’hérite ou on l’improvise, souvent trop tard, dans l’urgence.
Ce pan est largement absent du discours politique. On verse de l’argent, mais on ne propose pas de véritable sortie. Il n’y a pas de stratégie d’autonomisation, pas d’apprentissage systématique, pas de travail de fond sur les comportements façonnés par des décennies de consommation à crédit, de paiements fragmentés, d’abonnements discrets qui finissent par engloutir des revenus déjà fragiles. On aide à passer le mois, rarement à reprendre la maîtrise du temps long.
Il faut aussi regarder la fatigue. Celle qui rétrécit l’horizon au présent immédiat. Quand chaque fin de mois est un combat, le cerveau privilégie le soulagement maintenant, pas l’équilibre plus tard. Ce n’est ni une faute morale ni un défaut de volonté ; c’est une mécanique humaine. Mais une mécanique qui enferme, et qu’aucune allocation ne désamorce à elle seule.
Ce refus d’aller plus loin n’est pas seulement politique. Il est culturel. Il s’inscrit dans un rapport ancien à la pauvreté, hérité d’une longue tradition de charité chrétienne — catholique surtout — où soulager la misère importait davantage que la faire disparaître. Les bonnes âmes avaient « leurs » pauvres : on aidait, on donnait, on apaisait sa conscience, tout en laissant intact l’ordre qui produisait la détresse. La charité fonctionnait comme un baume moral, rarement comme un levier de transformation.
Ce schéma n’a pas disparu ; il s’est sécularisé. L’État a remplacé l’Église, les allocations ont remplacé l’aumône, les programmes ont remplacé les quêtes. Mais la logique demeure : maintenir à flot, éviter l’effondrement, sans remettre en cause ce qui fabrique structurellement la pauvreté, ni ce qui empêche d’en sortir. Aider devient un geste moral, presque identitaire. Transformer exigerait un courage politique et culturel autrement plus risqué.
On connaît pourtant le proverbe : donner un poisson permet de manger un jour, apprendre à pêcher permet de manger toute une vie. Il n’est ni cruel ni naïf. Donner un poisson est parfois indispensable ; quand la faim est là, maintenant, on ne discute pas de pédagogie. Mais s’arrêter là, c’est installer une dépendance sans horizon. Apprendre à pêcher, ce n’est pas abandonner, c’est transmettre : des outils concrets, une lecture du réel, une capacité à reprendre prise sur sa vie économique.
Ce que propose Carney est nécessaire. Mais ce n’est pas un plan de sortie de la pauvreté. C’est une gestion de l’urgence, pas une refondation. Tant qu’on refusera d’aller à la racine — éducative, culturelle, pratique — on continuera à remplir des paniers sans jamais desserrer l’étau, et l’on confondra encore la générosité immédiate avec un véritable projet d’émancipation.