Ce texte ne vise ni à défendre ni à accuser. Il ne cherche pas à distribuer des absolutions ni des blâmes. Les violences existent, sous des formes différentes, à des moments différents, et elles produisent des effets bien réels sur des vies bien réelles. Ce qui m’intéresse ici n’est pas de choisir la violence qui conforte un récit, mais de regarder celle qui est réellement à l’œuvre, y compris lorsqu’elle contredit ce que l’on voudrait que je voie.
Il y a eu deux manières de faire, et surtout deux manières de dire.
Deux régimes de langage. Deux régimes d’acceptabilité.
Sous Barack Obama, la frontière fonctionnait comme une administration. Sous Donald Trump, elle est devenue une scène. Mais croire que l’une fut humaine et l’autre brutale relève d’une illusion soigneusement entretenue.
Les chiffres, eux, ne sont pas ambigus. Entre 2009 et 2017, plus de trois millions de personnes ont été expulsées des États-Unis. Certaines années ont dépassé les 400 000 renvois, un record historique. Cette politique, objectivement dure, parfois destructrice, a pourtant coexisté avec un récit de modération, de rationalité, de réforme possible. Obama parlait calme, juridique, technocratique. Il parlait la langue des médias — et cette langue a tout changé.
Car pendant que la machine administrative tournait à plein régime, la violence restait hors champ. Elle n’était pas niée ; elle était reformulée. Les expulsions devenaient des removals. Les arrestations massives, des priorités d’application. Les drames humains, des conséquences regrettables. Même les morts — plusieurs dizaines sur l’ensemble de la période, survenues en détention ou lors de procédures — existaient, mais dissoutes dans des rapports, des notes, des lignes statistiques. Rien qui appelle la mise en série. Rien qui rende l’indignation inévitable.
Il faut appeler cela par son nom : hypocrisie.
Non pas l’hypocrisie d’un homme qui ment, mais celle d’un système qui anesthésie moralement la violence par le langage. Une violence administrative est une violence que l’on peut tolérer. Les médias ont accompagné ce mouvement, non par complot, mais par affinité. Le récit démocrate — réforme, progrès, État rationnel — correspondait à leur propre grammaire morale. Ils savaient comment en parler. Ils savaient surtout comment en parler sans trop insister.
C’est ici qu’une idée inconfortable s’impose : sous Obama, des fusillades isolées impliquant des agents fédéraux auraient très probablement été traitées comme des bavures ponctuelles. Quelques articles, beaucoup de conditionnel, une insistance sur la complexité des situations, la nécessité d’enquêtes. Puis le sujet serait redescendu. Comme tant d’autres. L’histoire des millions d’expulsions l’a montré : les médias savent absorber l’inacceptable lorsque le récit global reste moralement cohérent.
Puis Trump arrive. Et ce système de neutralisation se fissure.
Non parce que les chiffres explosent soudain mais parce que le maquillage disparaît. Trump ne reformule pas. Il ne technocratise pas. Il montre. Il revendique. Il met en scène. Arrestations filmées, déclarations martiales, frontière exhibée comme un théâtre de guerre symbolique. La politique cesse d’être un dispositif discret ; elle devient une performance.
Les expulsions sous Trump, sur son premier mandat, restent souvent inférieures à celles d’Obama. Mais la visibilité, elle, devient totale. Les morts en détention augmentent certaines années. Des fusillades impliquant des agents surgissent dans l’espace public. Des vidéos circulent. Des citoyens sont touchés. Chaque incident devient un événement, non parce qu’il est absolument inédit, mais parce qu’il ne peut plus être euphémisé.
Les médias réagissent violemment, parfois jusqu’à l’hystérie. On y voit un biais. Il existe, sans doute. Mais il ne suffit pas à expliquer ce qui se joue. Ce n’est pas une soudaine exigence morale ; c’est une perte de contrôle narratif. Trump ne leur laisse plus les outils habituels pour minimiser, contextualiser, diluer. Il rend impossible le confort du « cas isolé ».
La différence est là.
Sous Obama, la violence pouvait être absorbée.
Sous Trump, elle déborde.
Et c’est ce débordement qui crée l’illusion d’une rupture radicale.
La frontière, en réalité, n’a jamais cessé d’être violente.
Ce qui a changé, ce n’est pas seulement son intensité, mais la possibilité de détourner le regard.
Nos sociétés tolèrent très bien la violence tant qu’elle est administrative, propre, rationnelle. Elles s’indignent lorsqu’elle devient visible, bruyante, impossible à travestir. Ce que cette comparaison met au jour, ce n’est pas l’innocence d’un camp et la brutalité de l’autre, mais notre rapport collectif à ce que nous acceptons tant que cela sait se faire discret.
Il ne s’agit donc pas de choisir entre deux violences.
Il s’agit de refuser qu’on m’impose laquelle je dois voir — et laquelle je dois oublier.