Peuples défigurés
Mis à genoux avec élégance
Aujourd'hui asservis
Négociant leur propre servitude
Ils exigent de confortables barreaux
Et sont assez sots pour les appeler liberté
Peuples défigurés
Mis à genoux avec élégance
Aujourd'hui asservis
Négociant leur propre servitude
Ils exigent de confortables barreaux
Et sont assez sots pour les appeler liberté
On ne peut que constater ces jours-ci qu'un certain langage est utilisé pour faire entendre des points de vue, pour exiger des changements, pour faire valoir des droits.
Le langage de la rue.
Entendons-nous bien. On sort dans la rue, on tape sur des casseroles, on défie la loi 78, on marche, on manifeste par milliers, on ridiculise souvent avec beaucoup d'humour. Bref on utilise toutes sortes de moyens qui ne sont pas disons...réguliers ou normaux, certains diraient civilisés...
On peut lire des articles de chroniqueurs qui s'offusquent, qui disent que dans un régime démocratique les choses se règlent au parlement, tranquilement assis. Que la raison doit faire son chemin, que les discussions seraient le moyen le plus correct de régler les conflits (c'est ce qu'on nous apprend à l'école), que la parole dans le monde moderne serait le seul moyen de communication, en tous cas le plus respectable. Soit.
Ces chroniqueurs et tous ces gens qui s'offusquent de voir les manifestations se dérouler soir après soir, même si ces manifestations sont, la plupart du temps, pacifiques et bon-enfants, ces chroniqueurs et autres gens dis-je, me paraissent soit d'une grande hypocrisie ou d'un aveuglement suspect.
Est-ce que ces gens qui semblent être porteurs à eux seul de la civilisation du bon-sens, pourront nous expliquer pourquoi alors le pays démocratique par excellence, présenté comme tel, les États-Unies, ont un budget militaire de plus de 708 milliards de dollars (2010)? Est-ce pour "discuter" qu'on dépense tant d'argent? Les Américains, apparemment (!), ont compris depuis longtemps que la force était la façon la plus sûr d'obtenir des résultats. Leur richesse provient en grande partie de leur capacité à rudoyer (le mot est faible) tout pays qui ne pencherait pas dans leur sens, qui ne souscrirait pas à leurs voeux.
Ce constat ne veut pas dire que je suis pour cette façon de faire, bien évidemment.
On voudrait faire croire que notre civilisation est pacifique? Alors là, permettez-moi de sourire. En apparence, nous vivons dans des pays dits civilisés mais si on gratte un peu, il est assez aisé de voir l'immense violence qui dirige et teinte nos actes.
Regardons un peu l'histoire: que ce soit pour (justement) la démocratie, pour une plus grande indépendance, pour plus de justice, plus d'équité etc., toutes ces idées ont été conquises, ont dû être défendues dans la rue, parfois les armes à la main pour être entendues. Dans une très grande majorité, c'est dans la rue que les choses les plus importantes ont été accomplies. Ça c'est de l'histoire. Rien ou presque n'a été donné. Il a fallut le conquérir.
Que ce soit la fin de l'apartheid en Afrique du Sud, la révolution française, la fin de l'esclavage aux États-unies, la réunification de la Chine par Mao dépecée par les pays occidentaux au 19ième siècle, la réappropriation des pays d'Amérique du sud par leurs peuples, l'indépendance de nombreux pays etc. Combien de luttes pour que nous parlions le français aujourd'hui au Québec?
L'Histoire nous apprend que la violence a toujours été nécessaire, dans une très large mesure, pour que des changements majeurs soient accomplis. Bien malheureusement.
Que des chroniqueurs, journalistes (pas tous hein...) et autres bien pensants, confortablement installés devant leur ordinateurs fassent les outragés devant les manifestations répétées et somme toute pacifiques des contestataires me fait bien rigoler.
Il est fort à parier que leurs enfants profiteront (comme eux et nous tous profitons, aujourd'hui, du courage qu'il a fallu à des gens qui ont dit "non" dans le passé) des améliorations, d'une plus grande justice et une plus juste répartition des richesses exigées par les manifestants.
Les discussions viendront après qu'un rapport de force soit établi. Pas avant.
Triste constat mais pourtant bien réel.
J'ai des voisins un peu particuliers. Chaque matin depuis le printemps madame sort avec un petit sac, gantée, et enlève chaque pissenlit qui pousse sur son terrain. Soigneusement, méticuleusement, chaque fleur est décapitée, laissant un gazon uniforme, sans rien d'autre qu'une petite mer de verdure bien propre, sans "mauvaises herbes".
À chaque matin, des pissenlits repoussent qui égayent pour quelques instants son terrain.
Cette bataille du pissenlit et de ma voisine me fait penser un peu à ce qui se passe dans notre société. On nous voudrait uniforme à l'instar du terrain de ma voisine. Heureusement les pissenlits de la liberté repoussent à chaque fois qu'on nous coupe la parole, cette parole qui empêche cette pensée unique de prendre racine.
Un jour, comme nous tous, ma voisine quittera ce monde.
Et les pissenlits continueront de pousser.
Plusieurs mots, lorsqu'ils sont avancés, provoquent des réactions pavloviennes chez certaines personnes qui sont incapables d'évacuer la charge psychologique que ces mots contiennent. Les mots "communiste", "totalitaire" ou encore "anarchiste" en sont de bons exemples. On utilise ces mots comme des épouvantails qui sont supposés faire peur et on ne se gêne pas...
Je voudrais me concentrer sur un mot: "totalitaire"
Notre société qualifiée de démocratique (elle l'est encore sous plusieurs aspects) à pris depuis quelques décennies des allures qui font craindre le pire si la tendance se maintient.
Raymond Aron (philosophe, sociologue, politologue et journaliste français), pourtant en faveur du libéralisme en économie, était quand même (je cite) "soucieux de ne pas sombrer dans une apologie dogmatique du marché et de la main invisible". Il se méfiait de tout système doctrinaire, qu'il soit marxiste ou libéral. Mort en 1983, il n'a pu qu'assister au début des dérives sérieuses du marché qui se sont accentuées et accélérées depuis une vingtaine d'années.
Nous sommes aujourd'hui sous la coupe de cette doctrine, de cette "main invisible" qui me fait dire que les tenants de cette idéologie-le libéralisme économique-présentent des attributs, si le politique n'interfère pas, qui penchent dangereusement vers un nouveau genre totalitarisme.
Raymond Aron:"La compétition pour l'exercice du pouvoir, c'est-à-dire la démocratie politique, paraît, à la longue, incompatible avec le libéralisme économique. La plus grande erreur des libéraux est, me semble-t-il, est d'avoir crû que le libéralisme politique et le libéralisme économique allaient de pair. Je pense que le libéralisme politique, si on définit ainsi le système électoral, parlementaire, de compétition pour l'exercice du pouvoir, conduit de manière presque fatale à un système d'économie partiellement dirigée et partiellement socialiste. Personnellement, je crois que si l'on voulait, à l'époque moderne, avoir un système économique libéral tel que le souhaite M. Von Hayek ou M. Jacques Rueff (partisans du libéralisme économique "pure" et "dure" comme on le vit de plus en plus), il faudrait une dictature politique". (c'est moi qui souligne)
Que se passe-t-il depuis quelques années? Le politique se désengage massivement pour laisser place au libre marché, au privée. On laisse de plus en plus cette "main invisible" décider et diriger notre société. Nos gouvernements se retirent et laissent le soin à ce système économique, la spéculation financière en particulier, de réguler nos vies avec toutes les inégalités et les graves problèmes que cela engendre. La hausse des frais, la marchandisation du savoir est un de ces problèmes, le Plan Nord en est un autre.
La doctrine du libéralisme économique "à tout crin", l'abandon de la régulation du système financier, présentée comme seule et unique possibilité de développement s'est installée et le politique se transforme inexorablement en une sorte de dictature politique, pas trop féroce pour l'instant (quoique...) mais qui ne peut que se durcir au fil du temps. Cette autorité se retrouve au service des financiers cupides et "invisibles", tout comme cette fameuse "main".
Les désordres créés par les inégalités dû au libéralisme économique laisser dans une large mesure à lui-même et soutenu par notre gouvernement doivent être contenus. C'est ce qui explique ce durcissement et cette volonté farouche de ne pas céder devant les demandes répétées du peuple pour plus de justice et une meilleure répartitions des richesses.
Sans tomber dans l'excès ou la paranoïa, on peut voir que le chemin que nous prenons ou qu'on voudrait nous faire prendre n'augure rien de bon.
Quand j'ai assisté, impuissant comme vous tous, à la mise en place et au vote de la loi 78 le premier réflexe que j'ai eu a été de me dire que la violence s'accentuerait. C'était d'une évidence et d'une logique incontournable. Je ne peux croire que ceux qui ont voté cette loi n'étaient pas conscients de cette probabilité.
On voit les résultats après quelques jours...Ma question: Est-ce voulu? Cette loi n'est-elle pas un autre piège qui facilitera le contrôle et la mise au ban d'idées et de points de vue par l'amalgame facile de la violence et de la contestation légitime et pacifique? On ne s'est pas gêné pour le faire dans les semaines précédentes et ça marche.
La violence profite à l'élite politique et à leurs sbires, pas aux étudiants, pas à ceux qui voudraient débattre, manifester et se battre pour une plus grande justice. Dans les manifestations, c'est le nombre et la durée qui doit parler.
Les débordements auxquels nous assistons, cette escalade désolante de toutes les parties (civiles et policières), chacun justifiant sa violence, nous mèneront nulle part. Notre force pour des changements doit provenir de cette assurance que donne la conviction de travailler, d'appuyer dans le sens d'une plus grande justice.
Demain, le 22 mai, je vais marcher.
Je marcherai en silence comme je marcherais pour un deuil, celui d'une certaine idée de la démocratie.
Vous pourrez me gazer, tirer sur moi avec vos balles, me battre, m'invectiver.
Je reviendrai, nous reviendrons plus forts et plus nombreux.
L'eau sculpte la roche.
La volonté de vouloir faire du savoir une marchandise s'inscrit dans un mouvement plus large, un souffle qu'on présente comme inéluctable. Beaucoup d'étudiants l'ont compris.
On peut voir, si notre vision n'est pas obstruée par une idéologie quelconque, que nos gouvernements ne sont plus, dans une large mesure, détenteurs du pouvoir. Ils sont devenus au fil des ans des serviteurs complaisants des pouvoirs économiques. Ils nous font croire qu'ils défendent la liberté et la démocratie en amalgamant ces idées au libre marché et au droit d'exploiter ressources et humains. Les élites politiques affirment haut et fort que le marché et la libre entreprise sont en rapport direct avec la démocratie, qu'ils ne font qu'un. Rien de plus faux.
Les vrais décideurs sont hors de porté, invisibles donc pratiquement intouchables et surtout, ils n'ont pas l'obligation de rendre des comptes. Ces décideurs sont coupés de la réalité, de notre réalité.
Il paraît évident que nous nous dirigeons vers une structure où des riches dominent outrageusement la majorité de la population, un peu comme des rois faces à leurs serfs. Nous sommes ou devenons de plus en plus la main-d'oeuvre privée de ces nouveaux maîtres.
Cette perte de pouvoir par le peuple est une tendance lourde. Il semble peu probable que notre voix parviendra à reprendre la place qui lui revient.
Il semble également de plus en plus difficile de faire entendre cette voix dans les médias dominants détenus par ceux-là mêmes qui profitent de cette perte de parole. On nous submerge de divertissements abrutissants, on laisse que très peu de place aux débats d'idées, on présente l'information comme un spectacle où nous sommes invités à n'être que des spectateurs, amorphes et passifs autant que possible, applaudissant tous les changements comme si c'était forcément un progrès.
Nous évoluons vers un espèce de totalitarisme inversé. Pas de dictateur ou de despote vers qui diriger notre indignation. Il fonctionne dans l'anonymat de l'État-entreprise. C'est ce qu'affirme, entre autres, le philosophe Sheldon S. Wolin.
Notre système démocratique (ce qu'il en reste) fait tout ce qu'il faut pour miner cette démocratie. De plus en plus, nos dirigeants doivent rendre des comptes à ceux qui les ont $outenu lors d'élections. Nos journaux sont remplis de "scandales" comme si tout cela était nouveau et ponctuel. C'est une culture politique qui existe depuis un bon moment déjà. Avec ses hauts et ses bas. Ce à quoi on assiste avec le Parti Libéral-le gouvernement de Jean Charest en particulier- c'est une diminution de la pudeur qui accompagne ces pratiques.
Wolin parle ici des États-Unies. Sa parole s'applique à nous aussi. Voyez plutôt:"Sous un régime totalitaire inversé, la passivité des citoyens est entretenue par la consommation, un niveau de vie confortable et une industrie du divertissement bien développée (...) La contestation populaire est méprisée ou ignorée par les grands médias. (...) Les contestataires sont systématiquement qualifiés d'extrémistes ou alors on entend pas leur voix. L'état-entreprise dispose de moyens redoutables pour isoler la contestation et l'empêcher de se répandre".
Ça vous sonne pas une cloche?
"Rien de plus dangereux que l'injustice les armes à la main" Aristote
Au moment où j'écris ces lignes, une loi spéciale sera peut-être voter pour forcer les étudiants à retourner...étudier.
Je vis au Québec. On m'a appris dans mes cours d'histoire la grandeur de ce coins de pays. Les luttes, les privations, les injustices combattues, les victoires obtenues pour un vivre meilleur, les soins gratuits, l'éducation possible à peu de frais, programmes sociaux pour les plus vulnérables etc.
Nous avons mis en place une démocratie, certes loin d'être parfaite mais porteuse de changements possible, de débats d'idées qui allaient dans le sens de la recherche d'un plus juste équilibre entre les citoyens québécois.
Jusqu'à il n'y a pas si longtemps j'ai cru que le système politique, avec tous ses défauts, cherchait à protéger les intérêts de la majorité. Or je dois bien admettre que les choses ont bien changé.
Une multitude de signaux, qu'aucun citoyen de bonne foi ne peut ignorer, me font douter que cet esprit est encore à l'oeuvre.
Nous vivons dans l'illusion du passé. Nous restons accrochés à des idéaux qui ressemblent plus à des ombres, qui ne sont plus que des ombres de ce qui a été.
le Québec, comme beaucoup d'autres pays, vit dans une espèce de pensée positive qui nous fait croire que nous sommes toujours dans un espace où les valeurs qui ont fait une certaine grandeur de ce pays, qui lui ont donné un certain sens, sont encore bien vivantes. Ces valeurs sont devenues de pâles reflets de ce qu'elles étaient mais on continue, comme une voiture qui poursuit sa route alors que son moteur est éteint, de croire que nous sommes en mouvement, que ces idées sont bien vivantes.
Les mêmes mythes, symboles, la même parole "citoyenne". Nous vivons dans un monde d'apparence où les mots "partage", "démocratie", "solidarité", "fraternité", "justice" ont été vidé de leur sens par une élite politique, les énarques et une pourcentage minime de la population qui profitent encore (pour combien de temps?) de ces illusions sémantiques, ce glissement de sens.
Cette pensée positive condamne les manifestants, les dissidents, ceux qui osent critiquer et remettre en question ce nouvel ordre établi. Stigmatisés par les oligarques, ceux qui refusent de capituler, d'abandonner, de se contenter de n'être qu'un rouage de plus dans cette farce dramatique qu'on appelle société démocratique se font pointer du doigts: se sont des fauteurs de troubles.
On voudrait tellement nous faire croire que l'épanouissement passe par un conformisme absolu. Une société qui prône la docilité collective (même de façon "soft") prend le chemin des pays totalitaires. Un nouveau totalitarisme. Celui qui sourit, qui rentre par la porte de derrière "pour pas déranger", celui qui est politiquement correct. Totalitarisme élu...Donc légitime.
Dans un pays où existe et se développe une pensée positive (y'a pas de problèmes, tout est beau, de quoi tu te plains etc.) il ne peut y avoir d'injustices, d'abus de toutes sortes, de violence gratuite, de répression...Ben non!
Pourquoi se plaindre et le faire savoir?
Au Québec tout le monde est heureux!
Ce mot de Jean Genet vient de me sauter au visage. Il est des phrases comme ça qui vous coupe le souffle, vous amène au bord d'un précipice et vous donne le vertige. En fait elle mettent à nu ce précipice qui nous habite tous mais que l'on évite par toutes sortes de stratagèmes plus ou moins pertinents, plus ou moins porteurs.
Continuer à aimer dans le désespoir. Donc à faire, à agir, non pour soi mais pour affirmer ou faire éclore quelque chose comme notre humanité. Que cette vacuité, ce vide dont nous sommes fait, tout douloureux qu'il soit, reste le moteur de notre recherche de vérité, de beauté voilà certes quelque chose qui mérite qu'on s'y arrête. Prendre le temps de goûter ce parfum d'éternité.
La rigueur dans le désespoir. Rigoureux parce que désespérés. Un désespoir rempli de promesses et combien fertile! Un désespoir qui nous ouvre les yeux, avec des yeux qui ne craignent pas la lumière et qui voient les ombres pour ce qu'elles sont: des représentaions pâles d'un autre monde. Comme ces mots que j'utilise.
J'aurai toujours beaucoup de difficulté à comprendre mais aussi beaucoup de tendresse et de tristesse pour ces gens qui n'ont pas cette sensibilité à sentir l'immense gouffre qui nous entoure, qui délimite notre être et qui défini cette frontière entre le vivant et le néant. Les deux pouvant se chevaucher, s'entrecroiser, s'unir parfois dans des moments de grande lucidité.
Toujours difficile pour moi de déchiffrer ces gens qui sont "plein", remplis de certitudes et en même temps je peux entrevoir que ces certitudes sont en fait une peur du vide, une peur de la vie et du changement que toute "vie vivante" appelle. La sécurité nous amène toujours un peu plus proche de la mort. Cette recherche de certitudes enterre notre désespoir et fait de nous des morts avant que d'être morts.
Combien devait être profond le désespoir des Kant, Beethoven, Nietzsche, Coltrane, Foucault pour ne nommer que ceux-là. Combien de douleur pour une symphonie ou une pensée. Combien d'amour pour transformer ce désespoir en richesse et beauté!
Amour et rigueur. Voilà deux mots qui vont si bien ensemble.
Nous vivons sur une ligne et à tout moment nous pouvons basculer dans la médiocrité de nos certitudes.
Vivre en mourant à chaque instant. Vivre sur une ligne verticale.
Vivre enfin, ni à gauche, ni à droite, sans futur ni passé.
Vivre finalement sur un point profond et vertigineux à la fois, les pieds sous la terre et la tête au-dessus des étoiles.
"À l'âge d'homme j'ai vu s'élever et grandir, sur le mur mitoyen de la vie et de la mort une échelle de plus en plus nue, investie d'un pouvoir d'évulsion (d'arrachement, de déracinement) unique: le rêve...Voici que l'obscurité s'écarte et que VIVRE devient (...) la conquête des pouvoirs extraordinaires dont nous nous sentons profusément traversés mais que nous n'exprimons qu'incomplètement faute de loyauté, de discernement cruel et de persévérance."
René Char
La violence. Combien de gens violents se cachent derrière leur apparent attachement à une supposée non-violence. Paisibles en apparence. Avec le droit de leur côté. Le "bon sens" en prime.
La violence montre son visage dans des actions spectaculaires comme la guerre, les conflits ouverts où l'on peut aisément la montrer du doigt et la condamner. Violence physique, la plus évidente.
Il existe d'autres formes de violence qui n'en portent pas le nom, plus difficiles à cerner mais qui peuvent, à la longue, faire autant de ravage que cette violence évidente au premier coup d'oeil.
L'injustice ou le sentiment d'injustice vécu jour après jour, forme de violence qu'on nous impose, empêche le bon fonctionnement d'une société d'autant plus si cette injustice est présentée sous forme d'évidence, de fonctionnement normale, structurelle pourrait-on dire. On cherche à la présenter (et on y arrive!) comme une valeur fondamentale de notre société. On lui donne d'autres noms, bien sûr!
Peut-être sans le savoir, le présentateur qui vous annonce que telle ou telle banque ou compagnie d'assurance ou pétrolière engrangent des profits de x millards, que la guerre en Afghanistan a coûtée 350 millions de dollars, que Revenu Québec investit plusieurs millions pour se faire un "lifting" (quelques exemples parmi une flopée d'autres!) et que dans le même souffle ce présentateur vous annonce que les étudiants doivent "faire leur part", ce présentateur donc, participe à cette violence. Sans le vouloir. Une violence qui n'est jamais présentée ou reconnue comme telle, bien sûr!
Quand on vous "explique" qu'il est tout à fait normal de se faire voler, qui des ressources minières, qui des ressources pétrolières, de faire payer la recherche universitaire aux citoyens mais de refiler les fruits de ces recherches et leurs profits éventuels au privé, on ne trouve rien à redire, c'est normal, c'est dans l'ordre des choses.
On a voté pour ça, le vote étant présenté comme une possibilité de choix, de changement alors que ce choix ne se limite qu'au visage qui appliquera une idéologie identique d'une élection à l'autre, avec quelques maquillages de surface.
Une pensée unique, totalitaire s'est donc tout doucement infiltré dans nos sociétés et elle a pour nom "Libéralisme économique" avec sa soeur "mondialisation". On nous présente cette idéologie comme naturelles, incontournable, qu'on ne peut rien y faire-comme une plante qui pousse-c'est dans la nature (des choses). Cette idéologie provient de décisions, de choix faits (souvent en catimini) par nos décideurs qui flirtent trop souvent avec ceux qui profiteront grassement des diverses retombés qu'une telle idéologie produit. On a qu'à voir un peu la valse des ministres ou députés qui, après avoir fait oeuvre dans le publique, s'en vont récolter les fruits de leur travail dans le privé...
Le devoir de rentabilité, phoenix du Libéralisme Économique, s'est infiltré partout, dans les moindres interstices de nos activités: culture, éducation, santé, transports et j'en passe.
Ce devoir d'être rentable est en soi d'une grande violence. Il ramène finalement les êtres humains et leurs activités qu'à des rouages d'une machine qui broie ceux qui osent réfléchir, contester, agir, proposer, manifester. Ou les met de côté, tout doucement, avec violence...
Le totalitarisme économique a pris racine. Insidieusement.
Il est violence.
Je vis dans un village, 3000 âmes environ, à 100 kilomètres de Montréal. Un village, comme beaucoup d'autres au Québec, qui vit à son rythme. Ou absence de rythme...
Dans tous les restaurants on offre "le journal de Montréal" comme unique lecture et je soupçonne que c'est là l'unique source d'informations de la plupart de mes concitoyens. Avec la télévision. Ça n'augure rien de bon.
La bibliothèque offre un grand nombre de romans insignifiants, beaucoup de littérature religieuse, des biographies, des livres pour enfants trop souvent niais comme si on leur préparait une vie à l'image de ce qu'ils lisent...Quand ils lisent.
Mon village est ce qu'on pourrait appeler un "village mouroir". La moyenne d'âge est de plus de 65 ans. On peut y compter pas moins de 7 résidences pour personnes âgées.
On vient tout juste de finir de construire une caisse populaire en face de chez-moi. Énorme et rutilante avec des guichets automatiques du tout dernier cri entre l'église et le CLSC. Hasard? L'argent entre Dieu et la santé? Ou alors un résumé de toute une vie comme elle se passe dans ces villages? Naître, gagner sa vie et mourir, dans les bras de Dieu si on y croit.
Oui, j'exagère mais pas tant que ça. Mon village est une autre planète. Mon village c'est le Québec de mon enfance. C'est les années 60. Peu de culture ou alors c'est celle de Star Académie. C'est le Québec du deux-oeufs-bacons-pain-blanc-café, c'est le Québec de la sauce-brune-pour-aller-avec-les-patates. C'est aussi le Québec des gros chars-qui-beurrent-en-tabarnac le soir sur le coin de la rue, en face de l'hôtel où on commence sa journée avec une bonne bière.
Mon village, c'est le "royaume de la motoneige" comme l'indique la phrase qui accompagne une magnifique sculpture (ou c'est l'inverse?) à l'entrée de celui-ci. C'est le royaume du moteur. Motos, 4 et 3 roues (vous savez, ces motos qui n'en sont pas...), motos-marines et bateaux à moteur (qui ressemble plus à des moteurs à bateau) bref...Les compagnies pétrolières peuvent dormir sur leurs deux oreilles, il y a encore une "piasse" à faire. Idem pour les vendeurs de chars, de motos en tout genre, de quatre roues etc.
L'éducation gratuite? Ça urge! Pour tous! Mais est-ce qu'un peuple vraiment éduqué est souhaitable pour nos oligarques? N'est-il pas plus facile de vendre, de faire consommer n'importe quoi, de diriger et faire croire ce que l'on veut à un peuple ignorant? Instruit et ignorant.
Pourquoi les gens qui nous gouvernent donnerait-il ce pouvoir, cette capacité de réfléchir, de remettre en cause, de ne pas se soumettre à des idéologies qui prônent l'injustice comme une nouvelle justice? De quel côté se trouve ce pouvoir aujourd'hui? Poser la question c'est un peu y répondre.
Veut-on vraiment d'un peuple instruit et éduqué? De cette instruction qui balaie l'ignorance et non pas la soutient et l'avalise. Libre? Adulte? Responsable? La démocratie ne peut-elle fonctionner véritablement qu'avec des gens qui votent en toute connaissance de cause?
L'instruction est-elle suffisante? Tout dépend de la qualité de cette instruction.
On voit sortir de nos universités, grandes écoles etc. des gens instruits mais qui ne sont que des gestionnaires compétents. Instruits mais pas éduqués ou plutôt mal éduqués. Et quand je dis compétents, je suis gentil...Il se trouve que tout travail intellectuel, pour peu qu'il soit rigoureux, sera aujourd'hui perçu comme une menace de la part des dirigeants mêmes de ces écoles.
Il est clair qu'une éducation digne de ce nom contient un élément subversif intrinsèque. Une tête bien faite refusera un système qui n'a que son propre maintient pour toute raison d'être.
Notre société a besoin de gens désorientés, amorphes, "frileux", obéissants voire craintifs pour continuer à répandre sa justice injuste. Ceux qui font perdurer ou qui sont directement responsables de crimes contre l'humanité (famines, génocides, guerres illégales, indifférence face à la misère, à la torture etc.) le font par l'entremise de l'éducation. On ne peut résister à ces actes sans un minimum de connaissances et réflexions. Donner un nom à ces crimes afin de soulever l'indignation et concrétiser cette indignation par des gestes concrets. Or, la plupart du temps, nous fermons les yeux devant ces atrocités, nous contentant de nous faire une place dans cette bien triste structure qu'est notre société.
Une éducation qui rend indifférent est suspecte. Une éducation qui mise sur le pire en nous est plus que suspecte. Une éducation qui exacerbe notre individualisme, qui exacerbe la rapacité et l'égoïsme peut-elle encore porter le nom d'éducation?
Pour moi, la hausse des frais de scolarité n'est que la pointe d'un iceberg qui en cache un autre.