Elle avait passé une année difficile. La campagne électorale, gagnée grâce à une équipe formidable, diligente et corrompue à souhait, était enfin terminée.
Corrompue ? Vous serez peut-être surpris que cela soit devenu une qualité.
Négatif ! Mais une condition sine qua non pour gagner, ne serait-ce qu’une mairie, un poste de ministre ou quelque fonction que ce soit dans l’administration du pays. C’était comme ça. C’est la vie ! comme le répétait à qui voulait l’entendre la nouvelle présidente de l’Europe, Madame Von der Laden.
Nouvellement élue, elle allait bientôt pouvoir passer la période des fêtes (on avait interdit depuis longtemps toute référence à Noël, à sa crèche ou à toute image rappelant la religion catholique) avec ses enfants, son mari et quelques cousins et cousines de passage.
Avant cela, il fallait qu’elle prononce le traditionnel discours de fin d’année qui dormait depuis longtemps dans un tiroir, prêt à être livré devant les trente-six pays qui faisaient désormais partie de la Grande Europe. Des pays aussi éloignés que le Canada ou le Japon en faisaient maintenant partie. Pour cela, on avait depuis longtemps tordu le cou au concept même d’Europe, en incorporant tout pays qui se déclarerait ennemi de la Russine.
La Russine.
Ainsi appelait-on désormais la nouvelle entité née de la fusion officielle de la Russie et de la Chine. Une union stratégique présentée comme la réponse rationnelle au chaos mondial. Il avait bien fallu répondre à cette union de deux puissances qui représentaient une menace sérieuse — non pour la paix, mais pour le désordre mondial.
Von der Laden montait les escaliers, escortée par deux molosses qui ne la quittaient pas des yeux. Pour sa sécurité, bien sûr — et, il faut l’avouer, pour leur plaisir personnel. Von der Laden était une femme mûre qui commençait cependant à montrer des formes de pourriture. Peu importait : il lui restait encore quelques bons morceaux, pour parler crûment.
Elle réfléchit brièvement — de toute façon, il était trop tard — à son discours et aux risques que sa parole allait faire courir à tous ces peuples.
Et puis au diable ces imbéciles !
Ils m’ont voulue ? Eh bien ils m’auront !
Elle gravit les dernières marches et entra dans le grand salon où toute une équipe l’attendait : cameraman, perchiste, maquilleuse, conseillère en communication, chargé de presse, réalisateur, cadreur et, surprise, toute sa famille était également présente pour assister à sa prestation, la première depuis son élection.
Elle alla les embrasser. Son mari la prit dans ses bras. L’émotion était palpable et certains crurent même voir une larme couler le long de la joue de la nouvelle présidente. Elle se ressaisit rapidement et se dirigea vers l’immense bureau en bois de teck incrusté d’or et de diamants, à l’effigie des trente-six pays membres.
On la prépara, la poudra, lui donna les dernières indications, corrigeant ses expressions. Elle relut une dernière fois son discours, prit quelques notes. Tout était prêt.
Moteur !
Son allocution fut tout ce qu’il y a de plus conventionnel : vœux pour la nouvelle année, réussites passées, plans pour l’avenir. Rien de particulier. Sauf la fin.
Elle conclut par ces paroles redoutables :
« Nous, présidente de la Grande Europe, déclarons sur-le-champ la guerre à la Russine. Des ordres ont déjà été donnés sous le sceau du secret et nos armées sont en mouvement. »
Ce fut bref. Net. Et cela frappa l’auditoire de plein fouet.
Étrangement, Von der Laden afficha un sourire, puis, comme si rien n’était, termina son discours en invitant toutes les personnes présentes dans la salle à assister au feu d’artifice donné en son honneur.
Dans les secondes qui suivirent, trente-six missiles à tête nucléaire — les dirigeants de la Russine avaient un sens de l’humour particulier — frappèrent les lieux stratégiques de la Grande Europe.
Le feu d’artifice fut splendide.