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21 décembre 2025 7 21 /12 /décembre /2025 16:31

La fabrication de la menace chinoise

 

Quand un récit s’effondre, il lui faut un coupable. L’Occident, voyant son propre centre vaciller, a trouvé le sien : la Chine. Non pas la Chine concrète, avec ses rues, ses contradictions et ses habitants, mais une Chine imaginaire, construite dans l’espace même où son récit se fragilise. Une Chine qui ne correspond à aucune réalité, mais qui remplit une fonction : redonner du sens à un monde que l’Occident ne comprend plus.

 

La Chine a observé ce qui est arrivé au Japon lorsqu’il a menacé l’hégémonie économique occidentale. Elle a observé ce qui est arrivé à la Russie lorsqu’elle a cessé de jouer le rôle qui lui était assigné. Elle a compris qu’un pays qui se relève, ou qui refuse de se laisser définir de l’extérieur, devient un problème à traiter. Alors elle se prépare. Non pas à provoquer, mais à résister.

 

Cette préparation prend plusieurs formes. Une forme économique, d’abord : diversification des marchés, constitution de chaînes industrielles autonomes, protection de ses géants technologiques. L’affaire Huawei en est un exemple limpide : une entreprise devient trop performante, et soudain la sécurité nationale occidentale s’enflamme. Les barrières tarifaires se lèvent, les interdictions pleuvent, les alliances se réorganisent autour de l’objectif de freiner la montée en puissance chinoise.

 

Une forme technologique ensuite : maîtriser les secteurs où l’Occident pensait son avance inattaquable. Semi-conducteurs, télécommunications, spatial, intelligence artificielle : autant de terrains où un affrontement silencieux a déjà lieu.

 

Et la forme militaire n’est pas exclue. Non par désir de guerre, mais parce qu’un pays qui a vu comment les autres ont été traités ne peut se permettre d’ignorer l’hypothèse. Une puissance qui refuse de se soumettre doit être capable de tenir. C’est une logique froide, presque mécanique, qui n’a rien de romantique. La Chine modernise donc sa marine pour sécuriser ses voies commerciales, développe des capacités de défense aérienne capables de décourager toute frappe préventive, et construit des alliances économiques qui rendent toute confrontation trop coûteuse pour ses adversaires. Elle ne se prépare pas à attaquer. Elle se prépare à ne pas être vulnérable.

 

La Chine n’annonce pas qu’elle se prépare.

Elle se prépare.

 

Ce qui frappe, c’est la distance entre la Chine réelle et la Chine décrite. On parle d’expansion agressive alors qu’elle ne possède qu’une seule base militaire à l’étranger, quand les États-Unis en maintiennent plus de sept cents à travers le monde. On évoque un impérialisme culturel alors qu’elle ne cherche pas à imposer sa langue ni ses valeurs. On agite la menace d’une domination mondiale alors qu’elle continue de se penser comme un pays parmi d’autres. La fabrication de la menace chinoise ne s’appuie pas sur les faits, mais sur les besoins psychologiques de l’Occident : se sentir encore indispensable, encore courageux, encore du côté du bien.

 

Dans les médias occidentaux, la Chine devient un décor : un écran sur lequel on projette les inquiétudes de l’époque. La peur de perdre la suprématie technologique devient la peur du vol. La peur de perdre l’influence géopolitique devient la peur de l’expansion. La peur de l’altérité devient la peur du contrôle total. Rien de tout cela ne décrit la Chine ; tout cela décrit l’Occident face à lui-même.

 

Le paradoxe se renforce : plus la Chine avance sans agression, plus l’Occident insiste pour y voir une stratégie hostile. Plus elle reste silencieuse, plus ce silence est interprété comme un signe de menace. Il y a là une logique presque superstitieuse : ne voyant pas ses intentions, on les imagine, on les grossit, on les transforme en principe d’action. La Chine n’a rien à faire ; l’Occident s’occupe du reste.

 

Dans le Sud global, ce récit ne convainc plus. En Afrique, en Amérique latine, en Asie du Sud-Est, la Chine est perçue comme un partenaire, parfois exigeant mais jamais comme la force invasive décrite par l’Occident. Et, signe plus troublant encore, la fissure s’étend désormais au cœur même de l’Occident : plusieurs pays n’avalent plus docilement le récit agressif que tentent d’imposer Washington, Londres ou Bruxelles. La Hongrie n’est pas seule ; on entend les réticences de la Slovaquie, les prudences de l’Autriche, les hésitations de l’Italie, les doutes qui traversent même certaines capitales d’Europe du Nord. Le chœur n’est plus uni. L’orthodoxie narrative se lézarde. Seul un noyau occidental continue d’en faire un archétype, parce qu’il a besoin de ce rôle pour maintenir l’idée de son propre centre.

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