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22 décembre 2025 1 22 /12 /décembre /2025 17:17

(fondé sur un reportage télévisé canadien consacré à un dissident chinois, diffusé au cours des années 2000. L’analyse porte sur sa construction narrative, non sur les faits rapportés.)

 

Le reportage s’ouvre comme un film d’angoisse. Une musique lourde, presque clinique, installe la menace avant même qu’un mot ne soit prononcé. On ne regarde pas encore la Chine : on regarde déjà la peur. Un espion reçoit des ordres, un dissident doit être neutralisé, un système s’éveille dans l’ombre. Le spectateur n’a pas le choix : il entre dans le récit par la porte de la terreur.

 

Le reste déroulera la même logique.

 

On nous présente un artiste en fuite, un peintre, Wang, dont les vidéos irritent Pékin. On laisse entendre que son existence même menace la stabilité d’un pays d’un milliard d’habitants. Puis les témoins apparaissent dans l’ordre voulu. Une ancienne ministre tibétaine en exil parle avec la certitude de celle qui a connu la dureté du Parti. Rien à redire sur son expérience. Mais rien non plus sur le passé du Tibet : ce régime théocratique d’une injustice abyssale, où des castes entières vivaient au service d’une élite religieuse qui tenait l’ordre social par la peur sacrée. Ce passé disparaît soudain, comme si l’histoire avait commencé le jour où la Chine y entra. Le récit se simplifie. Il choisit son axe. Il élimine.

 

Plus loin, Tian’anmen. Toujours les mêmes images tronquées. Le même montage. Le même cadrage. Le même angle. L’évènement dramatique existe, bien sûr, mais le récit qu’on en donne est devenu un automatisme occidental. On répète les images parce qu’elles sont devenues un alphabet moral. Elles ne disent plus ce qui s’est passé : elles disent ce qu’il faut ressentir.

 

Ici, tout est affaire de climat.

On ne ment pas : on agence.

On sélectionne.

On renforce ce qui conforte.

On élimine ce qui trouble.

 

Avec cette technique, n’importe quel pays pourrait devenir un paradis ou un enfer.

 

Pourtant, quelque chose de réel affleure. On sait que la Chine exerce une pression sur certaines diasporas, que des familles restées au pays servent parfois de levier. Ce réel existe. Mais dans le reportage, il se dissout dans la dramaturgie. Il devient motif, non matière. La complexité est absorbée par la logique du récit. Comme si ces méthodes étaient l’exclusivité d’un régime lointain, alors qu’elles traversent toute l’histoire occidentale : surveillance politique au nom de la sécurité nationale, infiltration de communautés jugées “sensibles”, pressions sur des familles, listes d’opposants, manipulations policières, dossiers secrets. Rien de cela n’est nouveau, rien de cela n’est propre à la Chine. Mais le reportage préfère l’exotisme de la menace étrangère à l’examen de ses propres pratiques.

 

Pendant ce temps, le Canada est présenté comme une terre refuge : tranquille, morale, protectrice. Nulle mention de ses ombres : l’exclusion historique des migrants chinois, l’internement des Canadiens d’origine japonaise, les pensionnats autochtones, la crise d’Octobre, ou ses propres pratiques de surveillance aujourd’hui. Le reportage n’a pas besoin de nier ces réalités : il lui suffit de ne pas les évoquer. Le silence construit autant que les images.

 

Au fond, ce reportage ne parle pas seulement de la Chine. Il parle de nous.

De la manière dont un pays démocratique se rassure en filmant la peur ailleurs.

De la façon dont il utilise la souffrance réelle d’un individu pour préserver la pureté de son propre rôle.

De son besoin d’un dehors monstrueux pour stabiliser un dedans de plus en plus fragile.

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