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2 décembre 2025 2 02 /12 /décembre /2025 10:37
La mémoire sous les pas 
La mémoire sous les pas 
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La mémoire sous les pas 
La mémoire sous les pas 

C’est ma dernière journée en Chine après un séjour qui m’a paru étonnamment bref. Je me suis surpris à m’habituer vite au rythme du pays, à sa chaleur tranquille, à sa manière courtoise de recevoir. Une impression de familiarité qui s’est installée sans bruit.

 

J’ai pris une longue marche ce matin. Je suis parti du Monument aux Héros du Peuple, en face de Pudong, là où la ville rappelle encore le courage des shanghaiens qui ont tenu tête à l’invasion japonaise, aux bombardements qui ont ravagé la ville, et aux pressions exercées autrefois par les puissances étrangères présentes à Shanghai — britanniques, françaises et américaines, qui avaient établi leurs propres concessions dans la ville. Puis j’ai longé le Bund jusqu’à rejoindre Nanjing Road, la grande rue piétonne où se dresse le Peace Hotel avec sa façade indifférente au temps. En observant les immeubles, les panneaux publicitaires et les devantures de magasins, j’ai été frappé par la forte présence de marques étrangères. Elles semblent flotter dans le décor comme si elles avaient toujours été là, parfaitement intégrées au rythme de la ville.

 

Se succédaient Longines, Apple, KFC, McDonald’s, Mercedes, Samsung, Starbucks, Cartier, Omega, H&M, Dairy Queen, et tant d’autres encore. Une enfilade presque ininterrompue de noms venus d’ailleurs, comme un fil lumineux déroulé le long des façades. On pourrait croire qu’ils ont poussé ici naturellement, tant ils semblent faire partie du paysage. Cette cohabitation entre influences venues d’ailleurs et mémoire locale m’a fait réfléchir.

 

Il y a des villes où la mémoire reste vivante, même quand les immeubles veulent raconter autre chose. À Shanghai, on sent cette présence du passé sous les pas : les anciennes concessions, les façades d’influence européenne, ces traces encore visibles du temps où la ville était morcelée. Autour d’elles se mêlent aujourd’hui les marques étrangères, comme une continuité inattendue de cette histoire.

 

Et surtout, les Chinois n’ont rien oublié. Ils gardent en eux une mémoire longue, précise, des invasions, des occupations, des humiliations. Ce n’est pas une rancœur, mais une lucidité héritée. Une manière de dire : « Nous savons d’où nous venons. »

 

Cette mémoire ne les enferme pas, elle les rend attentifs. Ils n’effacent pas le passé, ils le fréquentent. Ils avancent avec lui, sans s’y enchaîner. Et cette solidité silencieuse permet à la ville d’accueillir le monde entier sans perdre son axe.

 

Chez nous, la situation me semble un peu différente. On accueille très bien une certaine forme d’étranger : les marques américaines, européennes, japonaises, coréennes… bref, celles qui appartiennent déjà à notre imaginaire collectif. Elles arrivent sans résistance, comme si elles étaient déjà chez elles. Ce n’est pas l’extérieur qui dérange, mais l’extérieur qui ne nous ressemble pas. Dès que ce sont des entreprises chinoises qui veulent s’installer, là, soudain, c’est plus sensible. On parle d’influence, de menace, de déstabilisation. Et pourtant, ce ne sont que des acteurs économiques parmi d’autres.

 

Cela dit quelque chose de profond : notre rapport à l’étranger n’est pas fondé sur le réel, mais sur l’habitude. Ce que nous connaissons nous rassure. Ce que nous n’avons pas encore apprivoisé nous inquiète. Et derrière tout ça, il y a peut-être une mémoire moins solide, moins assumée que celle des peuples qui ont appris à regarder leur histoire droit dans les yeux.

 

Depuis des années, l’enseignement de l’histoire au Québec s’est affaibli. Programmes éclatés, progression floue, manuels parfois lacunaires, heures d’apprentissage trop rares pour construire un récit commun. On apprend des fragments, pas la continuité. On retient des dates, rarement la force qui les relie. Et un peuple dont la mémoire s’effrite devient vulnérable : les racines existent, mais elles sont superficielles.

 

Et un peuple mal enraciné sert trop bien le néolibéralisme. Quand la mémoire collective se délite, les individus perdent ce qui les reliait à plus grand qu’eux : un récit, un horizon, un sens commun. Sans cet ancrage, ils deviennent disponibles, interchangeables, prêts à suivre les flux plutôt qu’à les questionner. On les déplace plus facilement, on les isole plus facilement, on les transforme en consommateurs avant de les reconnaître comme citoyens. Leur histoire ne les protège plus : elle cesse d’être un repère, devient un décor. Alors le marché avance sans rencontrer de résistance véritable.

 

Et au-delà de l’économie et de la culture, il y a une portée politique à tout cela. Les peuples qui cultivent une mémoire solide apprennent à reconnaître les lignes de force qui traversent leur histoire. Ils distinguent ce qui les a fragilisés de ce qui les a renforcés. Ils savent lire les rapports de puissance avec clairvoyance. La mémoire devient une forme de souveraineté intérieure : elle permet de comprendre le présent à la lumière de ce qui a déjà été traversé. À l’inverse, un peuple qui connaît mal son propre passé devient dépendant des discours du moment. Il suit les vents dominants sans toujours comprendre d’où ils soufflent. L’amnésie collective ne fait pas disparaître les enjeux : elle les rend simplement plus difficiles à discerner, et c’est souvent là que les choix politiques se font par réflexe plutôt que par compréhension.

 

Les Chinois n’ont pas oublié ce qu’ils ont vécu. Nous, parfois, nous avons oublié ce qui nous a construits. Et c’est souvent quand la mémoire flanche que la peur prend le relais.

 

Une société qui sait vraiment d’où elle vient n’a pas besoin de choisir ses influences par réflexe défensif : elle peut accueillir, refuser, négocier — mais depuis un centre clair, un centre qui tient.

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Published by Yannick Rieu

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