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20 décembre 2025 6 20 /12 /décembre /2025 12:10

L’annonce relativement récente du gouvernement Legault d’interdire l’écriture inclusive dans les communications officielles relance un vieux débat : jusqu’où peut-on transformer une langue sans la briser ? Derrière les querelles politiques, c’est une question plus essentielle qui se profile : celle du rythme, de la musique propre à une langue.

 

Depuis 1979, le Québec a féminisé les titres de professions et de fonctions. « La ministre », « l’avocate », « la directrice » sont devenues naturelles, là où l’on disait autrefois « Madame le ministre » ou « Madame le directeur ». Ce changement, parce qu’il suivait le mouvement interne du français — ses flexions, sa logique, sa cadence — s’est installé sans fracas. Personne, aujourd’hui, ne bute en disant « la directrice ». La langue a plié, mais sans se rompre.

 

L’écriture inclusive, elle, emprunte un autre chemin : points médians, doublets systématiques, néologismes comme « toustes » ou « celleux ». Autant de bricolages graphiques qui cassent la fluidité, interrompent la respiration, fracturent la phrase. Lire un texte inclusif, c’est souvent trébucher. La langue cesse de couler : elle devient un exercice de décodage.

 

Ce n’est pas une affaire de conservatisme. Les langues changent, toujours. Elles accueillent du neuf, se transforment au fil des époques. Ce qui demeure, ce sont les formes capables d’épouser le rythme interne, celles qui se laissent dire sans effort, chanter sans crispation. C’est pourquoi « directrice » s’impose naturellement, là où « étudiant·e·s » demeure une anomalie typographique.

 

Ce qui gêne dans l’écriture inclusive, ce n’est pas son intention. Le désir de reconnaissance est noble : il veut réparer, donner une place à celles et ceux qu’on efface trop vite. Mais lorsqu’il s’impose au prix du phrasé, lorsqu’il malmène la ligne au point de détourner l’attention du texte vers son procédé, il dessèche ce qu’il cherche à servir. Une langue qu’on lit en trébuchant perd sa force première : celle de circuler.

 

Changer, oui. Déformer, non. La vraie inclusion n’exige pas du lecteur qu’il fasse acrobatie pour atteindre le sens. Elle émerge d’une évolution qui respecte la musique — ce souffle discret, presque animal, qui fait tenir une langue debout.

 

Le neutre

 

La langue française dispose d’une ressource singulière, souvent caricaturée, parfois instrumentalisée : le neutre fonctionnel. Il ne s’oppose pas à la féminisation des titres lorsque celle-ci s’impose naturellement ; il intervient ailleurs, dans d’autres circonstances, selon une autre logique.

 

La féminisation des noms de profession — « la ministre », « la directrice », « l’avocate » — a trouvé sa place parce qu’elle épousait le mouvement interne du français. Elle nomme des personnes réelles, visibles, incarnées. Elle corrige une invisibilisation ancienne sans altérer le souffle de la langue. Là, le genre éclaire.

 

Mais il existe aussi des situations où le sexe n’est pas l’information pertinente. Dans certaines arènes — scientifiques, professionnelles, institutionnelles — la langue peut choisir l’abstraction. Dire « le professeur », « le chercheur », « le ministre », lorsqu’il s’agit de la fonction, ne désigne pas un homme ; cela désigne un rôle, une place indépendante de celui ou celle qui l’occupe.

 

Dans ces cas-là, la forme dite masculine joue un rôle de suspension. Elle n’efface pas la différence ; elle la met entre parenthèses lorsque celle-ci n’ajoute rien au sens. Cette forme neutre protège un espace où la parole précède l’identité, où la fonction prime sur le corps, où l’action n’est pas immédiatement rabattue sur une appartenance sexuelle.

 

Le malentendu contemporain vient d’une confusion : croire que la reconnaissance exige une visibilité permanente. Or il arrive que l’insistance produise l’effet inverse. À force de rappeler le sexe là où il n’est pas en jeu, on réduit la personne à une identité partielle, obligatoire, non négociable.

 

Le repos du neutre ne contredit pas l’évolution de la langue ; il en est l’autre versant. Une langue vivante sait quand nommer la différence — et quand la laisser se taire. Elle sait alterner le plein et le vide, la marque et le retrait. Comme en musique, c’est cette alternance qui fait tenir l’ensemble.

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