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20 décembre 2025 6 20 /12 /décembre /2025 02:51

Ce qui se joue aujourd’hui, dans le journalisme et bien au-delà, dépasse largement une crise de métier, des querelles internes ou une énième polémique sur la liberté d’expression. C’est un déplacement beaucoup plus profond, un changement de régime mental. Une société entière apprend à préférer le moindre mal à la vérité entière, la tranquillité au réel, la prudence à la clarté. Ce choix n’est jamais formulé explicitement. Il s’installe. Il s’impose. Et il porte un nom simple, presque gênant tant il paraît excessif : la lâcheté.

 

Pas la lâcheté brutale, visible, honteuse, celle qui interdit, emprisonne ou censure ouvertement. Celle-là a au moins le mérite de se montrer. La nôtre est douce, rationnelle, propre sur elle. Elle se dit responsable, mature, éthique. Elle ne dit jamais « j’ai peur », elle dit « ce n’est pas le bon moment ». Elle ne dit jamais « je renonce », elle dit « je protège ». Elle ne supprime pas les idées ; elle les rend coûteuses.

 

Dans ce régime, la vérité n’est pas niée. Elle est reclassée. Elle devient secondaire face à la stabilité, à la réputation, à la gestion des risques. On ne se demande plus si une idée est juste, mais si elle est attaquable. On n’évalue plus la solidité d’un propos, mais son potentiel de nuisance. La peur n’est jamais avouée ; elle est transformée en procédure, en comité, en règle de bonne conduite.

 

Le journalisme, dans ce contexte, change de nature. Il cesse d’être un lieu de confrontation avec le réel pour devenir un outil de lissage social. On n’informe plus pour éclairer, mais pour éviter l’orage. On n’écrit plus pour dire ce qui est, mais pour maintenir un équilibre fragile entre sensibilités concurrentes. Le texte n’est plus un acte de pensée, mais un calcul préventif. La phrase la plus juste cède la place à la phrase la moins risquée.

 

Ce glissement dépasse largement les médias. Il traverse les universités, les institutions culturelles, les administrations, les entreprises. Partout, la même logique s’impose : parler franchement devient suspect, se taire devient une preuve de sérieux. Le courage est perçu comme une immaturité, la prudence comme une vertu adulte. La conformité morale se présente comme de la sagesse.

 

C’est ainsi que fonctionne la censure contemporaine. Elle ne commence pas par interdire. Elle commence par rendre certaines paroles intenables. Elle use, isole, décourage, épuise. Elle apprend surtout aux individus à se corriger eux-mêmes avant même d’avoir parlé. La lâcheté n’est plus une faute individuelle : elle devient une norme collective, diluée, presque invisible, partagée par tous et assumée par personne.

 

On invoquera l’éthique, la responsabilité, la sensibilité. Mais une responsabilité qui consiste d’abord à ne pas troubler l’ordre existant n’est pas une vertu. C’est une peur institutionnalisée. Et une société gouvernée par la peur, même bien intentionnée, finit toujours par appauvrir ce qu’elle prétend protéger.

 

Le danger n’est pas seulement la censure brutale, mais l’apprentissage progressif de l’auto-contrôle, la réduction du pensable, l’intériorisation des limites. Nul besoin d’interdire quand chacun a compris ce qu’il vaut mieux éviter. Nul besoin de forcer quand le calcul personnel fait le travail.

 

Le résultat est un monde plus calme, en apparence. Plus poli. Plus prévisible. Mais aussi plus plat, moins réel, dangereusement déconnecté de ce qui résiste. Le réel, pourtant, ne disparaît jamais. Il s’accumule. Il attend. Il revient toujours, mais plus violemment, précisément parce qu’on a refusé de le regarder en face quand il était encore discutable, transformable, pensable.

 

On appelle encore cela faire son devoir. Mais un devoir qui évite le réel n’est plus un devoir. C’est une abdication élégante, raisonnable, parfaitement présentable : la forme la plus accomplie de la lâcheté.

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