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17 décembre 2025 3 17 /12 /décembre /2025 12:07

En théorie, vous pouvez dire ce que vous voulez. En pratique, vous pouvez surtout dire ce qui ne coûte rien. Le reste n’est pas interdit par la loi, mais par le prix à payer : disparition des scènes, des relais, des contrats, et des fidélités que l’on croyait inconditionnelles. Ce n’est plus la censure à l’ancienne, brutale et identifiable. C’est une asphyxie douce. Personne ne vous bâillonne ; on vous laisse parler dans le vide qu’on a créé autour de vous.

 

Le paradoxe est là : on n’a jamais autant célébré la liberté d’expression, et jamais autant organisé son contournement. On ne dit plus « taisez-vous », on dit « ce n’est pas le moment », « ce n’est pas responsable », « ce n’est pas nuancé », « trop audacieux », « pas politiquement correct ». Des mots propres pour des silences sales.

 

Alors oui, y croire devient difficile. Peut-être faut-il déplacer le regard : la liberté d’expression n’est pas un droit confortable, c’est une pratique risquée. Elle n’existe vraiment que là où elle dérange, et c’est précisément là qu’on lui coupe les jambes.

 

Ce qui reste, parfois, ce sont ces rares voix qui acceptent de perdre la scène pour sauver la phrase. Elles ne gagnent pas toujours. Mais elles rappellent une chose essentielle : quand la parole ne coûte rien, c’est qu’elle ne pèse plus grand-chose.

 

Ce régime de parole ne tient pas par la force. Il tient par la vertu affichée.

 

Hypocrite époque

 

C’est une époque qui se dit fragile pour ne pas se dire lâche. Qui invoque la vertu comme on brandit un laissez-passer moral. Tout est fait au nom du bien, du soin, de la protection — mais on protège surtout l’ordre symbolique, les équilibres confortables, les réputations propres. La morale sert de paravent, la sensibilité de matraque douce.

 

On ne combat plus les idées, on les disqualifie. On ne réfute pas, on soupçonne. On ne débat pas, on signale. La vertu devient un outil de tri : les fréquentables d’un côté, les infréquentables de l’autre. Et l’on s’étonne ensuite que le débat s’étiole, que la pensée se ratatine, que la parole devienne plate comme une consigne.

 

C’est là toute l’hypocrisie : se dire ouvert tout en organisant la fermeture, se dire libre tout en multipliant les conditions, se dire courageux tout en punissant ceux qui le sont vraiment. Une époque qui applaudit la dissidence passée et neutralise la dissidence présente.

 

Et pourtant — car il y a toujours un pourtant — la parole continue de surgir. Rarement. Mal placée. Malvenue. Trop tôt. Trop brutale. Elle dérange parce qu’elle n’a pas demandé l’autorisation.

 

L’hypocrisie n’est jamais un signe de force.

C’est le masque que porte une époque quand elle n’ose plus se regarder penser.

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