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18 novembre 2025 2 18 /11 /novembre /2025 05:20

En octobre 2025, Mathieu Bock-Côté est reçu à Tout le monde en parle pour une entrevue éclair où ses positions sur l’immigration, l’identité et la liberté d’expression fusent sans véritable possibilité de contrepoids. L’extrait est accessible ici : https://ici.radio-canada.ca/tele/tout-le-monde-en-parle/site/segments/entrevue/2227260/mathieu-bock-cote-deux-occidents. Quelques jours plus tard, Alexandre Dumas publie sur sa page un long texte en réaction à cette apparition, que l’on peut lire ici : https://www.facebook.com/Alexandre.Dumas.Historien/posts/1139736971642582/. C’est dans l’ombre portée de cette double intervention — la joute télévisée trop rapide et la réplique très assurée de Dumas — que s’inscrit ce texte.

 

Il y a quelque chose de trop simple dans la manière dont Dumas découpe l’entrevue, comme si le monde se résumait à un face-à-face entre un polémiste volubile et une émission plutôt conciliante. Il reproche à Bock-Côté ses raccourcis, mais il traverse le sien à la vitesse d’un coureur qui coche des stations balisées. On dirait un débat mené à travers une vitre, chacun décrivant l’autre sans jamais l’entendre.

 

Bock-Côté abuse parfois de ses constats, c’est vrai. Il aime tellement l’argument-massue qu’il en oublie la texture du réel. Mais Dumas fait semblant d’ignorer que derrière l’hystérie médiatique — des deux bords — se trouve un terrain mouvant, plein de zones grises, où l’immigration massive, l’intégration réelle, les frictions culturelles, la peur, la langue, le quotidien, demandent autre chose qu’un correctif professoral. Répondre à cela par une salve d’exemples bien classés ne dissout rien. Ça maquille.

 

Quand Dumas cite les arrestations en Grande-Bretagne, il feint de ne pas entendre ce que dit réellement Bock-Côté : l’ambiguïté croissante de la notion de « discours haineux ». Que certains cas ne collent pas à son exemple ne suffit pas à effacer la question. Toute société trace les frontières du dicible, et ces frontières s’élargissent ou se contractent au gré des époques. Refuser de voir que ce glissement existe, c’est refuser de voir que la morale publique est devenue une arène très électrique.

 

Et lorsqu’il convoque Mélenchon pour montrer que Bock-Côté exagère, Dumas oublie que le point n’est pas Mélenchon lui-même, mais la manière dont une idée change de statut selon celui qui la prononce. On peut critiquer Bock-Côté sans travestir ce qu’il cherche à nommer : certains concepts ne pèsent pas de la même façon selon la bouche qui les énonce. L’ironie, c’est que Dumas illustre lui-même ce phénomène au moment où il le conteste.

 

Quant à l’« identité historique » de Bruxelles, Dumas replie la ville sur des pourcentages pour évacuer une sensation diffuse : celle de voir un lieu se transformer plus vite que le récit qu’on lui accole. Peut-être que Bock-Côté dramatise trop. Mais Dumas, lui, minimise tout. Entre les deux, la ville respire autrement.

 

On peut ne pas aimer la rhétorique de Bock-Côté, mais il faut la confronter avec précision, pas avec la condescendance d’un correcteur irrité. Dumas veut se poser en contrepoids, mais il glisse vers le soupir, comme si toute inquiétude populaire relevait entièrement du fantasme. C’est trop court. C’est justement ce qui nourrit ceux qu’il critique.

 

La vie publique, aujourd’hui, avance à coups de récits qui se frottent et se contredisent. Le rôle d’un journaliste n’est pas de réduire l’un d’eux à une silhouette commode, mais de l’obliger à se préciser. Ici, ni l’un ni l’autre n’y arrive tout à fait. Entre les deux, c’est la conversation elle-même qui manque.

 

Ce qu’il faudrait maintenant, c’est accepter que la question dépasse les deux protagonistes. Ni Bock-Côté ni Dumas n’ont intérêt à transformer ces sujets en duel de principes figés. L’un durcit pour alerter, l’autre rectifie pour rassurer, et entre les deux se perd ce qui compte vraiment : la compréhension patiente d’une réalité complexe, faite à la fois de tensions réelles et d’exagérations symboliques.

 

La discussion publique ne gagnera rien tant qu’elle restera coincée entre dramatisation d’un côté et minimisation de l’autre. Il ne s’agit pas de choisir un camp, mais de sortir du réflexe de camp. L’immigration, l’intégration, la langue, les codes culturels, la cohésion d’une société : ce sont des sujets trop importants pour être abandonnés à une guerre de récits.

 

Ce qui manque, ce n’est pas une joute de plus, mais un espace où chacun accepterait de nuancer sans y voir une faiblesse, de reconnaître la part d’ombre dans ses propres arguments, et la part de vérité dans ceux de l’autre. C’est à ce prix seulement que le débat redeviendrait ce qu’il devrait être : une tentative de comprendre, plutôt qu’un concours de certitudes.

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Published by Yannick Rieu

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