Cela fait plusieurs fois que j’entends de la bouche d’Onfray des propos surprenants. Et je reste poli. Cette fois-ci, c’est la goutte qui fait déborder le vase.
Dans le podcast Expression Libre publié par Omerta en novembre 2025, Michel Onfray déclare, avec le ton faussement candide qu’on lui connaît :
« Ils inventent quoi, les Chinois ? Qu’est-ce qu’ils ont inventé ? Ils mettent au point des inventions… qui sont des inventions occidentales. »
Cette phrase condense une formidable paresse intellectuelle. Ce n’est pas la première fois qu’Onfray débite ce genre de sottise. Il parle de la Chine comme d’un décor, sans cartes ni boussole. On hésite entre l’ignorance et le vieux mépris racial travesti en scepticisme européen. Peut-être un peu des deux : la suffisance d’un homme qui prend les frontières de sa culture pour celles du monde.
Or les faits, eux, sont têtus. La Chine a inventé la plupart des outils qui ont façonné la modernité : le papier sur lequel il écrit, la boussole qui guida les navigateurs qu’il admire, la poudre qui fit les guerres dont il parle tant, et l’imprimerie qui diffuse ses livres. Autrement dit, sans la Chine, Onfray n’aurait ni parchemin, ni carte, ni poudre, ni presse pour prêcher sa souveraineté.
Alors, pour mémoire et pour mesure, reprenons le fil de ces inventions chinoises qui, depuis des millénaires, relient le monde réel à la curiosité humaine.
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Le long fil des inventions chinoises
Il faut du souffle pour parcourir l’histoire technique de la Chine. Elle ne se déroule pas en ligne droite mais en spirales, dans un mélange d’empirisme et de cosmologie. Là-bas, inventer n’a jamais été un geste de rupture mais d’harmonie, relier le monde visible à ses forces invisibles.
Tout commence avant les dynasties. Dans les terres du fleuve Jaune, les premières baguettes apparaissent vers 1200 avant J.-C., deux bâtonnets simples conçus pour ne pas offenser le feu sacré. Puis viennent les forges à haut rendement, les moulins hydrauliques, les soufflets à piston. La métallurgie chinoise, dès le Ve siècle avant notre ère, surpasse déjà celle de la Méditerranée.
Sous les Han, Zhang Heng invente au IIᵉ siècle un sismomètre capable de détecter un tremblement de terre à des centaines de kilomètres. Une urne de bronze, des dragons et des grenouilles : poésie mécanique d’une précision inouïe. Un peu plus tard, les alchimistes du Tao mêlent salpêtre, soufre et charbon. La poudre noire naît ainsi, non pas de la guerre, mais d’une quête spirituelle : celle de l’immortalité. On l’utilise d’abord pour célébrer le ciel, pour peindre la nuit de couleurs, pour effrayer les démons. C’est l’Occident qui la détournera vers la mort. La Chine y cherchait la lumière du ciel, l’Occident en a fait la foudre.
Sous les Tang, la porcelaine devient art d’État, blanche et sonore, plus légère que la pierre et plus pure que le verre. Puis la boussole, d’abord divinatoire et orientée vers le Sud, guide les navigateurs bien avant les caravelles. Le papier, lui, apparaît au tournant du Ier siècle : humble pâte végétale qui va métamorphoser la mémoire du monde. L’imprimerie suit au XIᵉ siècle avec Bi Sheng et ses caractères mobiles, première tentative de donner à la pensée une mécanique de reproduction.
À la même époque, le chariot « pointant vers le Sud » matérialise une idée d’équilibre. Un système d’engrenages où, quelle que soit la route, la figurine indique toujours le Sud, symbole d’ordre dans le mouvement.
Et la suite est une longue série d’inventions concrètes et élégantes : la brouette, le cerf-volant, les ponts suspendus, les écluses, la soie, les parapluies pliants. Tout un art d’inventer sans bruit, avec patience.
Dans la modernité, la Chine ne s’endort pas. Elle invente la cigarette électronique (Hon Lik, 2003), le test prénatal non invasif (Hong Kong, 2008), le drone-passager EHang 184 (2016) et le premier réacteur nucléaire de quatrième génération (2023). Autant dire qu’elle continue d’avancer pendant que d’autres pérorent.
Ainsi, loin d’être un pays de contrefaçons, la Chine reste un laboratoire du réel. Du papier au quantique, de la poudre noire au drone autonome, elle invente comme on respire, par cycles, par mutations, en silence. Ce qu’elle perfectionne, elle le transforme. Ce qu’elle imite, elle l’absorbe. Et c’est peut-être là son plus grand génie : la faculté d’inventer à partir de tout, même du mépris des autres.