L’époque des spectres
Rien n’est résolu ici, rien n’est empêché : c’est seulement une analyse, fragile comme un lumignon dans un couloir où l’on redoute le pire. Et que l’on espère, du fond du cœur, ne jamais voir advenir.
Si je reprends cette phrase du général Mandon, celle où il affirme que l’Europe doit se préparer à un « conflit majeur », c’est parce qu’elle flotte encore dans l’air comme un mauvais présage. On ne prononce pas ces deux mots comme on évoque une pluie d’averse. On convoque des spectres. Et lorsqu’un haut gradé laisse entendre que la guerre pourrait redevenir une affaire européenne, ce n’est pas seulement le bruit des armes qu’il réveille, mais le mécanisme le plus archaïque du politique : la fabrication de l’ennemi. À cet instant, tout devient grave. Grave comme une pierre tombale. Grave comme un futur possible.
Croire que cette phrase ne concerne que les états-majors serait une erreur. Elle dit quelque chose de plus profond : une civilisation épuisée recommence à glisser vers son vieux réflexe, celui qui consiste à désigner un bloc humain, un peuple entier, comme le réceptacle de sa peur. Ce qui se joue ici n’est pas seulement un rapport de force militaire ; c’est une dérive de l’esprit.
De plus en plus, l’Occident parle des Russes comme d’un ensemble compact, interchangeable, menaçant par nature. On ne dit plus « la Russie », pays immense, fracturé, verdoyant, baroque, tragique. On dit « les Russes ». Comme si soixante millions de vies pouvaient tenir dans une seule phrase. Comme si l’individu, sa nuance, sa liberté, son histoire intime, pouvaient se dissoudre dans un réflexe d’hostilité.
Ce glissement n’est pas nouveau. Il a un parfum ancien. Une familiarité honteuse. Lorsque l’Allemagne nazie a désigné les juifs comme ennemis, elle n’a pas seulement fabriqué une haine : elle a construit une fonction. Une clé de voûte. Une figure nécessaire pour cimenter une nation brisée. Le mécanisme, lui, est immuable : trouver un bloc à accuser pour maintenir debout ce qui vacille.
Aujourd’hui, l’Occident emprunte ce chemin. Un chemin moins incandescent, moins métaphysique, moins délirant — mais un chemin quand même. On ne parle plus d’extermination, évidemment. Mais on parle, sans frémir, de guerre « probable », de « choc majeur », de « préparation ». On évoque des millions de morts comme on évoque un budget. Et l’on accepte, presque sans douleur, l’idée que la Russie — non pas Poutine, non pas son cercle de pouvoir, mais le peuple russe dans son ensemble — pourrait devenir l’adversaire absolu. L’ennemi total. Le miroir commode où projeter nos propres incuries.
Et la pente ne reste jamais théorique. Elle se manifeste dans les gestes les plus visibles, les plus mesquins. À preuve : ici et là, on a interdit à des artistes russes de se produire, comme si un violoncelliste portait le Kremlin dans son archet. Comme si une soprano était coupable par contamination linguistique. Comme si la musique avait un passeport politique. Si elle en a un, c’est celui de la paix.
On a banni des athlètes des compétitions internationales, on les a empêchés d’entrer aux Jeux olympiques sous leur drapeau. Les Jeux : cet espace censé suspendre les haines. On transforme ce lieu en douane idéologique, persuadés qu’un lanceur de poids représente une menace stratégique. On dira que ce ne sont que des symboles. Mais ce sont toujours les symboles qui trahissent les glissements profonds. Quand une civilisation commence à soupçonner un pianiste à cause de son passeport, elle n’est plus simplement en désaccord : elle confond un peuple avec son dirigeant. Elle fabrique une faute collective. Une culpabilité automatique. Une vieille tentation.
Le Canada n’a pas fait autrement. Lui aussi a brandi la vertu comme une frontière, en interdisant l’entrée d’artistes russes ou en bloquant leurs tournées sous prétexte de sanctions culturelles. Les institutions fédérales ont gelé des financements, suspendu des collaborations, coupé des ponts avec une brutalité administrative qu’on retrouve chez les États trop sûrs de leur propre moralité. On a fermé la porte à des violonistes, des chefs, des danseurs, comme si le simple fait d’être nés du mauvais côté de la carte géopolitique constituait une faute. Le Canada, qui aime tant se raconter pacifique et ouvert, s’est ainsi joint au cortège des vertueux vengeurs : punir un artiste pour son passeport, au nom d’une justice qui oublie l’humain. Une petite ignominie, mais une ignominie tout de même. Et elle dit, elle aussi, combien l’époque se dérègle.
Ce récit, en Europe, n’a rien d’un délire biologique. Mais il rejoue la même géométrie : l’ennemi devient une catégorie. Une case. Une masse indistincte. L’ennemi, comme le disait Carl Schmitt dans La notion de politique, donne de la cohésion. C’est une pierre d’angle quand il n’y a plus de fondations. Et cela fonctionne. Un continent vieillissant retrouve immédiatement une silhouette dès qu’il se croit menacé.
Ce réveil, pourtant, est une trahison. Car ce que l’on prépare, derrière les discours martiaux et les postures fermes, c’est la possibilité tranquille d’une catastrophe. Une vraie. Une qui compterait ses victimes par millions, peut-être par dizaines de millions. Une guerre entre blocs nucléaires n’est pas un exercice diplomatique. C’est une fin de civilisation. Et lorsque Mandon prononce sa phrase sans ébranler suffisamment l’opinion, quelque chose se révèle : une fissure profonde dans la conscience européenne.
Parler de tout cela n’a donc rien d’un caprice. C’est nécessaire. Presque vital. Car le silence, lui aussi, est un mécanisme politique. Il normalise l’impensable. Il rend acceptable ce qui devrait tordre l’estomac. Il prépare l’opinion à l’irréversible.
Le monde marche droit vers l’abîme en se disant que c’est un trottoir. Les dirigeants appellent au réarmement. Les militaires parlent d’inévitabilité. Les commentateurs évoquent la « menace russe » comme une météo capricieuse. Et dans cette atmosphère, le peuple russe — immense, pluriel, éclaté — est réduit à un masque unique.
Voilà ce qui est honteux : non pas la critique d’un pouvoir autoritaire, mais le traitement d’un peuple entier comme d’un bloc. On ne combat pas un bloc. On combat des vies. On détruit des villes. On anéantit des familles. On brûle l’avenir.
L’histoire ne revient jamais exactement. Mais elle sait répéter ses erreurs avec une précision terrifiante. Ce n’est pas la comparaison qui tue : c’est la pente qu’elle révèle. Cette pente, les lecteurs la connaissent déjà. Trop bien. L’histoire ne protège pas. Elle avertit. Et ceux qui refusent d’entendre transforment l’avertissement en destin.
Un texte ne sauve pas le monde. Mais le mutisme, lui, peut l’enterrer. Et parfois, écrire — encore, encore, encore — devient la seule manière d’empêcher une civilisation de s’endormir sur le bord du précipice, convaincue que sa chute n’est qu’une vieille habitude.