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29 novembre 2025 6 29 /11 /novembre /2025 14:36
Le souffle et les gestes
Le souffle et les gestes
Le souffle et les gestes
Le souffle et les gestes

Arrivée à l’aéroport de Longkou. Quatre cent mille habitants, une « petite » ville pour la Chine, posée au nord-est de Beijing. Le directeur des ventes nous accueille, un jeune homme affable, l’énergie facile. On roule jusqu’à l’hôtel, on dépose les bagages, puis direction l’usine où naissent les saxophones.

 

À l’entrée, le thé nous attend. Monsieur Li, fondateur de la compagnie Claitman, nous reçoit. Clarinettiste, regard calme, gestes mesurés. On s’installe et très vite la discussion dévie : saxophones, bien sûr, mais aussi parcours de vie, accidents heureux, ces petites histoires qui, sans prévenir, fabriquent l’amitié.

 

Depuis le début de la tournée, je joue sur un soprano que Claitman m’a offert. L’entreprise était surtout connue pour ses flûtes et ses clarinettes ; leur arrivée dans le monde des saxophones avait de quoi intriguer. Pourtant l’instrument s’est imposé sans bruit. Le clétage est précis, l’ergonomie rivalise sans forcer avec les Selmer, Yanagisawa, Yamaha. L’émission surprend : tout le registre s’ouvre avec une aisance presque insolente, et l’aigu garde cette clarté « ouverte » que je cherchais depuis longtemps.

 

À l’origine, Monsieur Li travaillait dans l’impression : logos, motifs, slogans, tout ce qu’on pouvait inscrire sur des sacs de plastique. Le jour où il a fallu réinvestir une somme importante dans son entreprise, il a simplement suivi son instinct de musicien. Il a commencé par les flûtes, puis les clarinettes — son instrument — avant de se lancer dans la fabrication de saxophones. Et comme souvent ici, tout est allé vite, avec cette manière de foncer tout en gardant la main précise.

 

Ce soprano ne me contraint pas. Il laisse une marge, un espace où sculpter le son selon mon humeur. Beaucoup d’instruments modernes sont tellement optimisés qu’ils finissent par effacer le musicien. Je refuse cette tutelle. Ce n’est pas l’instrument qui me joue : c’est moi qui respire dedans, qui tranche, nuance, hésite, ose. Ceux qui jouent comprendront cette sensation discrète, presque intime, quand un instrument accepte d’être un compagnon plutôt qu’un maître.

 

Dans bien des domaines, la Chine avance avec une ingéniosité concrète, tenace, presque artisanale. Dans la facture instrumentale, cela dépasse le simple savoir-faire technique. Ce soprano possède une manière d’être là sans imposer son humeur. Une présence tenue qui me rappelle ce que j’ai souvent perçu chez les Chinois : une façon d’exister sans débord, avec du caractère mais dans la retenue, attentive sans jamais chercher l’effet.

 

Je l’ai senti encore plus nettement le soir du repas. À table, mes voisins de droite et de gauche me servaient de temps en temps de petites portions, sans jamais me regarder vraiment, du coin de l’œil, sans ce contrôle appuyé qui peut gêner. Mon voisin de droite, le directeur, m’interrogeait parfois du regard pour savoir si les plats me plaisaient, et je lui répondais comme je pouvais : un sourire, un pouce levé, un petit signe de tête. Tout se faisait sans en avoir l’air. Si un plat me séduisait, ils le devinaient — je ne sais trop comment — et m’en réservaient une bouchée de plus, déposée doucement dans mon assiette. Aucun geste appuyé. Juste une générosité qui circule.

 

Et puis il y a eu cette femme assise un peu plus loin, avec qui j’avais à peine échangé quelques mots. Je la revois réarranger discrètement le plateau de fruits pour rapprocher les raisins que j’avais du mal à atteindre. Là encore, je ne sais pas comment elle l’a perçu : le plateau avait tourné deux fois, j’avais pris un raisin à chaque passage, un geste à peine visible, presque machinal. Pourtant elle l’a saisi, comme si elle avait entendu ce léger appel que moi-même je n’avais pas formulé. Un geste minuscule, offert sans chercher à être vu, qui en disait plus long qu’une longue tirade.

 

Le festin se déployait comme un monde en soi. Les plats arrivaient par vagues légères : langue de canard, mouton tendre, concombre de mer, soupe de lotus, coquilles Saint-Jacques, raviolis, fruits de mer divers, bambou, des salades exotiques. Une succession de saveurs qui dessinait presque un paysage. Le tout accompagné, au choix, de vin blanc allemand, de whisky, d’alcool de sésame, et bien sûr de thé. On a trinqué plusieurs fois, sans protocole, à l’amitié en train de naître, à Monsieur Li, à ces visages qui, en l’espace d’un repas, étaient devenus familiers. Avant de se séparer, on m’a simplement offert des cigarettes, un geste d’amitié, et j’ai souri en me promettant que j’arrêterais peut-être. Plus tard, au Canada.

 

Demain, nous visiterons l’atelier où les instruments sont fabriqués.

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Published by Yannick Rieu

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