On lui crache dessus parce qu’il ose dire tout haut ce que les autres murmurent en latin d’église. Changer le ministère de la Défense en ministère de la Guerre, quelle horreur, s’exclament les âmes sensibles. Mais qu’est-ce qu’on défend au juste, depuis Washington, depuis cinquante ans ? L’Irak ? Le Vietnam ? L’Afghanistan ? Non, on exporte des bombes, on protège des marchés, on joue aux pompiers pyromanes. La « défense » n’a jamais défendu que l’extension d’intérêts qu’on ose à peine nommer. L’hypocrisie, c’est ce label rassurant, cette fiction que l’Amérique se bat toujours pour la liberté, jamais pour ses pipelines.
Trump, lui, ne cherche même pas à sauver les apparences. Il n’est pas plus moral, il n’est pas moins brutal, mais il a ce vice candide de désosser le langage. Il lève le rideau : la guerre n’est pas une défense, c’est une guerre. On peut détester le personnage, ses excès, son narcissisme de foire, mais sur ce point précis, il renverse le miroir et oblige les commentateurs à contempler leur propre mensonge.
Le scandale n’est pas dans le canon, il est dans le mot. Les prédécesseurs, plus habiles, enveloppaient le massacre d’un parfum humanitaire, parlaient d’« opérations de maintien de la paix », de « frappes chirurgicales », de « sécurité nationale ». Des euphémismes polis, des pansements verbaux sur des amputations. Trump, lui, choisit la crudité du vocabulaire ancien, celui des registres militaires avant qu’on n’invente le marketing du sang.
Alors oui, il choque. Mais ce choc révèle surtout combien nous sommes devenus dépendants des illusions de langage. Nous préférons être bernés par une « Défense » qui attaque, par une « sécurité » qui déstabilise, par une « paix » qui bombarde. La guerre, nue, nous glace davantage que la guerre grimée en protectrice. Et si cette nudité nous insupporte, c’est peut-être que nous redoutons de reconnaître en face notre complicité, notre confort acheté au prix de cette hypocrisie.