Voici un texte de Natacha Polony, publié sur Facebook, consacré à la colère des agriculteurs. À la lecture, quelque chose m’a fait sursauter. Je m’en explique plus loin.
« Il faut combien de suicides, combien de fermetures d’exploitations, pour que le sort de notre agriculture soit enfin mis au centre des débats ? Quand il y aura dix milliards d’êtres humains sur la planète, que l’alimentation sera un enjeu aussi vital que le sont aujourd’hui les terres rares et les micro-processeurs, croyons-nous vraiment que nous pourrons tranquillement faire venir d’ailleurs la nourriture que nous ne produirons plus ? Il en sera des fruits et légumes, du lait ou de la viande ce qu’il en fut des masques et des respirateurs au déclenchement de l’épidémie de Covid.
Il faut écouter les agriculteurs. Les quelques-uns qui avaient réussi à atteindre Paris malgré les barrages et les confiscations de tracteurs l’expliquaient ce 8 janvier, sous la pluie glaciale, entourés par les cordons de CRS. Ils viennent du Lot-et-Garonne, du Tarn, de la Somme, de l’Aisne, ils sont céréaliers, maraîchers, éleveurs en polyculture. Et ils ne demandent qu’une chose : vivre de leur travail.
Les uns décrivent le flicage par des pouvoirs publics qui les considèrent comme des délinquants potentiels. La dernière nouveauté : la facturation numérique, qui va les obliger à payer une plateforme pour émettre leurs factures. Un intermédiaire de plus. Et plus généralement l’ensemble des contraintes numériques qui les obligent à fournir aux assureurs et à l’administration un nombre incalculable de données sur leur travail. Il y a en France des territoires perdus, dans lesquels la puissance publique ne pénètre plus, mais on espionne les paysans avec des drones pour savoir si, par hasard, ils n’auraient pas déplacé une haie de deux mètres.
Ils parlent aussi des difficultés de recrutement. Parce que récolter des asperges ou des fraises est éreintant. Jusqu’à présent, il fallait faire appel à des travailleurs bulgares. Mais ceux-là préfèrent maintenant travailler en Allemagne, où le salaire net est plus élevé.
Ils parlent de ces trois, quatre lois Egalim qui n’ont rien changé parce que les centrales d’achat de la grande distribution continuent à compresser les prix et tuer les producteurs au nom du « pouvoir d’achat » des Français dont on détruit les emplois.
Ils parlent de ces traités de libre-échange qui font entrer sur le territoire des denrées qu’eux n’ont pas le droit de produire au nom de la préservation de l’environnement. Bien sûr, on trouvera toujours des politiques et des médias pour expliquer que le Mercosur, ce n’est rien. « Un steak par an et par Européen ». Mais avant le Mercosur, il y a eu tous les autres, le Maroc, la Turquie, le Canada, la Nouvelle-Zélande… Ils sont à l’os. Ils n’ont plus la moindre marge. Quelle autre profession accepterait de travailler à perte ! D’autant qu’en Europe, nos voisins n’ont pas les mêmes contraintes : frontières ouvertes et concurrence faussée. Et surtout, surtout, ne pas favoriser les producteurs français dans les commandes publiques : les politiques de tous bords auraient trop peur de passer pour de mauvais Européens…
Tous ceux qui sont là expriment leur dégoût de sentir qu’on ne fait semblant de les écouter que quand ils montent à Paris. Le reste du temps, ils peuvent crever en silence. Alors, il appartient aux citoyens de leur faire savoir qu’ils ne sont pas seuls et que nous ne les laisserons pas mourir. Et il appartient aux politiques de prendre leurs responsabilité et de défendre enfin la production sur le sol français.
Ceci est un texte de Natacha Polony. Il y a quelque chose de touchant de naïveté dans ce qu’elle dit à la fin : que les politiques prennent leur responsabilité ? Il le font mais à l’intérieur d’un cadre très précis, celui de l’Europe… »
Mon sursaut :
Le texte de Natacha Polony est juste sur le diagnostic. Tragiquement juste. Les suicides, l’étranglement réglementaire, la concurrence déloyale, la grande distribution prédatrice, la fiction du « pouvoir d’achat » payé par la destruction des producteurs : tout cela est documenté, vécu, répété jusqu’à l’épuisement des corps. Là-dessus, rien à redire. On sent même une sincérité, une colère contenue, quelque chose qui n’est pas de l’ordre du cynisme médiatique ordinaire.
Mais la chute…
« Il appartient aux politiques de prendre leurs responsabilités. »
C’est là que la naïveté affleure. Pas morale. Structurelle.
Les politiques prennent leurs responsabilités. Quotidiennement. Mais à l’intérieur d’un enclos : un cadre juridique, économique et idéologique extrêmement contraignant, dont ils ne sont plus les maîtres mais les gestionnaires. L’Europe n’est pas un décor de fond : c’est l’architecture portante. Libre circulation des marchandises, interdiction des préférences nationales, primauté du droit européen, accords commerciaux négociés loin des peuples. Le politique n’arbitre plus ; il administre des impossibilités.
Demander à ces responsables-là de « défendre la production française », c’est un peu comme demander à un chef de gare d’empêcher un train lancé à pleine vitesse de traverser le quai. Il peut s’agiter, s’époumoner dans son sifflet. Le train passera quand même.
Ce que les agriculteurs vivent, ce n’est pas un abandon.
C’est une cohérence froide.
Ce serait un abandon si la France était encore souveraine. Or elle ne l’est plus dans de nombreux domaines.
On félicite les agriculteurs pour la transition écologique, puis on importe ce qu’ils n’ont plus le droit de produire. On leur impose des normes pensées pour des cabinets ministériels urbains, puis on s’étonne qu’ils crèvent. On leur parle d’Europe protectrice, puis on ouvre les frontières à des produits qui n’obéissent à aucune des règles qu’on leur impose. Ce n’est pas de l’hypocrisie : c’est un système qui fonctionne exactement comme prévu.
Le texte de Polony reste donc pris dans une contradiction non assumée. Elle voit la souffrance réelle, charnelle, sous la pluie glaciale, entourée de CRS. Mais elle continue de croire que la solution est morale (« prendre ses responsabilités »), alors que le problème est politique au sens fort : qui décide, où, et au nom de quoi.
Et tant que cette question-là n’est pas posée frontalement, les agriculteurs continueront à monter à Paris comme on monte au front : pour être vus une dernière fois avant de disparaître.
Pas en silence. Mais dans le bruit des tracteurs et des slogans que plus personne n’entend vraiment.