« Question de goût. »
La formule arrive toujours à temps. Elle se veut tolérante, ouverte, pacifiée. En réalité, elle sert surtout à clore la discussion. Elle dispense d’examiner, de comparer, de risquer un jugement. Elle est la politesse molle de l’époque.
On oublie une chose essentielle : ce qu’on appelle le goût est une capacité qui se travaille parce qu’il engage une sensibilité.
Non comme on apprend une règle, ni comme on récite un catéchisme esthétique, mais comme on affine une attention. Une attention au son, au regard, au rythme, à la forme, à ce qui se déploie dans le temps et dans l’espace. Le goût ne flotte pas au-dessus du corps : il s’y enracine. Il se forme par exposition, par frottement, par comparaison. Il se construit dans la durée, au contact réel des œuvres, pas dans l’adhésion immédiate ni dans le rejet réflexe.
Travailler le goût, c’est donc travailler une sensibilité. Apprendre à distinguer ce qui résiste parce que c’est pauvre de ce qui résiste parce que c’est dense. Les deux peuvent dérouter. Un seul nourrit. C’est aussi apprendre la différence entre être mis en tension et être tenu à distance, entre une œuvre qui exige une présence active et une œuvre qui ne propose rien d’autre que son opacité.
Refuser cette idée, c’est souvent refuser l’idée même de progression sensible. Comme si l’attention ne pouvait pas s’aiguiser. Comme si voir plus fin, entendre plus juste, percevoir davantage relevait d’un élitisme coupable. On confond alors ouverture d’esprit et neutralité molle, et l’on en vient à brandir la paresse comme « révolutionnaire », le travail comme passéiste.
C’est sur ce terrain que le laid a trouvé son confort.
Longtemps, le laid fut une traversée. Une nécessité ponctuelle. Une manière d’approcher ce qui résiste à l’harmonie facile, de forcer la sensibilité à s’élargir. Aujourd’hui, il est devenu une posture. On ne le rencontre plus : on l’adopte. Le sombre, le dissonant, le morne deviennent des signes extérieurs de lucidité. La beauté, elle, devient suspecte — trop séduisante, trop complice, trop réconciliatrice.
En art, le laid ne cherche plus à troubler ; il cherche à signaler.
« Je ne te plairai pas », arbore-t-il comme un badge moral. Comme si refuser le plaisir suffisait à produire de la profondeur. Comme si l’inconfort garantissait la vérité. La difficulté devient une monnaie symbolique. Plus c’est aride, plus c’est sérieux.
En musique, le geste est connu. Rupture avec la tonalité, pulvérisation de la mélodie, fracture du rythme. Le discours parle de liberté, d’émancipation du langage. Mais l’oreille n’a pas lu les manifestes. Elle fonctionne par tensions, attentes, respirations. Privée de toute gravitation, elle ne s’élève pas : elle dérive. Et la dérive prolongée fatigue plus qu’elle ne libère. La sensibilité, saturée, se replie.
Cette logique se prolonge dans certains concerts et installations sonores : saturation continue, absence de trajectoire, refus de toute respiration. Le volume devient argument. Le dispositif, provocation. On convoque le bruit, le hasard, l’accident, comme si l’abandon de toute intention suffisait à produire du sens. L’oreille est exposée, sommée d’endurer. L’inconfort tient lieu de pensée.
On retrouve ce même protocole dans des formes pourtant très différentes. La danse contemporaine, par exemple, semble parfois avancer à partir d’une grille déjà remplie : musique industrielle saturée, gestes anguleux et répétitifs, corps réduits à des mécaniques, texte opaque présenté comme profondeur. Rien ne se répond. Rien ne se transforme. Le son agresse, le mouvement nie, le langage se dérobe. Ce que l’on nomme radicalité tient alors moins de la rupture que d’une esthétique de la déconnexion.
Cette esthétique se déploie aussi dans l’espace d’exposition. Des salles entières semblent conçues pour installer une atmosphère de plomb : appauvrissement volontaire des palettes, matériaux laissés bruts sans nécessité perceptible, dispositifs refusant toute tension interne. La morosité y fait office de gravité. On ne sort ni troublé ni transformé, mais vidé. Comme si provoquer l’atonie suffisait à produire du sens.
La noirceur n’est pas en cause. Elle peut ouvrir.
La violence non plus. Elle peut trancher.
Ce qui frappe, c’est autre chose : l’absence de nécessité intérieure. Tout semble répondre à une règle tacite : ne pas séduire, ne pas articuler, ne pas risquer une forme lisible. L’œuvre ne cherche plus la rencontre ; elle érige une barrière.
Le spectateur n’est pas invité, il est testé.
S’il résiste, c’est qu’il est digne.
S’il décroche, c’est qu’il est inculte.
À force de refuser toute forme, le refus lui-même finit par prendre forme. Prévisible. Codifiée. Inoffensive. Ce qui se voulait radical s’installe. Il a ses habitudes, ses signes de reconnaissance, son vocabulaire. Il n’ébranle plus rien. Il s’auto-confirme.