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16 janvier 2026 5 16 /01 /janvier /2026 12:46

L’Histoire se présente volontiers comme un récit continu, déjà constitué, que l’on traverse après coup. Elle s’énonce au passé, se donne comme un terrain stabilisé, presque évident. Cette apparente évidence dissimule pourtant une réalité plus rugueuse : l’Histoire n’est pas seulement ce qui a eu lieu, mais ce qui a été reconnu comme digne d’être retenu, transmis, nommé. Elle est un espace, un milieu, un lieu plus ou moins habitable selon les époques, les corps et les voix qui tentent d’y prendre place.

 

Habiter l’Histoire ne va donc pas de soi. Il ne suffit pas d’agir, de créer ou de gouverner ; encore faut-il que le geste trouve un cadre où tenir, une langue pour être reçu, une forme qui ne le disqualifie pas d’emblée. L’Histoire n’est jamais neutre : elle accueille, elle trie, elle hiérarchise, elle ajourne, elle oublie. Elle dresse des seuils visibles et invisibles, autorise certaines présences, en fragilise d’autres.

 

Dire que l’Histoire a été écrite principalement par des hommes ne signifie pas qu’elle l’a été contre les femmes. La plupart du temps, il n’y avait ni intention d’exclure, ni volonté de nuire. L’Histoire s’est écrite depuis des positions occupées durablement par des hommes, dans des sociétés où cette répartition allait de soi. Juger ce fait avec nos catégories actuelles serait trompeur. On ne peut reprocher à une époque de ne pas penser ce qu’elle n’était pas encore en mesure de formuler. Les femmes ont agi, créé, parfois gouverné, mais souvent depuis des lieux instables, fragiles, rarement conçus pour produire une mémoire durable. Leur relative discrétion dans le récit ne relève donc pas d’une hostilité délibérée, mais d’un ordre social et symbolique qui déterminait, sans le questionner, ce qui méritait d’être retenu.

 

Les textes rassemblés ici ne cherchent ni à combler des manques ni à réparer une injustice par principe. Ils ne proposent pas une contre-histoire, ni une galerie de figures exemplaires. Ils prennent acte d’un constat plus simple et peut-être plus exigeant : toutes les présences ne rencontrent pas les mêmes conditions d’habitabilité. Gouverner, décider, organiser ; créer, inventer, faire trace : ces gestes se heurtent à des structures qui, selon les moments, se montrent poreuses ou se ferment, tolérantes ou normatives. Il ne s’agit pas seulement de trajectoires individuelles, mais de configurations historiques : ce que l’Histoire rend possible, acceptable ou impraticable à un moment donné.

 

C’est dans cet espace que s’inscrivent les deux séries qui suivent, Femmes et politique et Femmes et arts. Elles ne se répondent pas par analogie, mais par voisinage. Elles observent, chacune depuis son lieu propre, comment l’Histoire devient milieu : comment, à mesure qu’elle se rationalise ou se fige, elle redéfinit silencieusement qui peut y tenir, et à quelles conditions. Certaines figures prennent place avant la fermeture des cadres, lorsque le pouvoir ou la création tolèrent encore l’écart et l’incarnation singulière. D’autres apparaissent une fois ces cadres durcis, là où la reconnaissance exige l’alignement, parfois jusqu’à l’effacement.

 

Ces textes peuvent se lire séparément. Ils peuvent aussi se traverser comme un ensemble non linéaire, fait d’échos et de tensions. Ils ne livrent pas de réponse unique. Ils dessinent un paysage : celui d’une Histoire qui n’est jamais donnée une fois pour toutes, et dont l’habitabilité reste une possibilité fragile, toujours à reconquérir.

 

Tour d’horizon — femmes et politique

 

Ce que l’Histoire transmet n’est jamais neutre. Entre ce qui est raconté, ce qui est répété et ce qui disparaît sans être nommé, se dessine une grammaire silencieuse du pouvoir. On aime croire que l’absence dit l’inexistence. C’est une manière commode de ne pas interroger le récit lui-même, ni les choix — souvent implicites — qui l’ont façonné.

 

Lorsqu’il est question d’autorité, l’imaginaire collectif privilégie les figures visibles : chefs de guerre, fondateurs, conquérants, législateurs. L’autorité s’y raconte comme un geste ample, volontiers théâtral, souvent bruyant. Même lorsque la réalité est plus nuancée, le récit préfère la netteté du symbole. Ce qui échappe à cette grammaire devient secondaire, anecdotique, ou glisse lentement hors champ.

 

Les femmes, dans cette mise en scène, apparaissent rarement comme des gouvernantes à part entière. Lorsqu’elles surgissent, c’est sous la forme de l’exception, de la parenthèse, parfois du scandale. Leur présence appelle une explication : les circonstances, la ruse, la maternité, l’influence indirecte. L’autorité, elle, demeure ailleurs, intacte, comme si elle ne les avait traversées qu’accidentellement.

 

Et pourtant, elles ont gouverné. Non pas à la périphérie de l’Histoire, mais au cœur de ses moments de tension, là où il fallait tenir un équilibre, arbitrer, organiser, parfois trancher. Elles ont agi dans la même matière que tous les gouvernants : le réel, avec ses contraintes, ses violences, ses compromis. Rien de plus. Rien de moins.

 

Ces textes ne cherchent ni à absoudre, ni à condamner. Ils tentent de rendre lisible une présence que le récit dominant a souvent préférée rendre floue, suspecte ou secondaire. Ces femmes ne forment pas une lignée, n’obéissent à aucune doctrine commune, ne dessinent aucun modèle. Ce qu’elles partagent est plus ténu, mais plus troublant : elles ont exercé l’autorité sans pouvoir s’appuyer sur un récit déjà stabilisé.

 

Chaque texte s’ouvre ainsi sur une présence, dans un temps donné — et sur ce qui, parfois, s’est tu après.

Hatchepsout, statue assise de pharaon, temple de Deir el-Bahari.

Hatchepsout, statue assise de pharaon, temple de Deir el-Bahari.

Hatchepsout — le pharaon qu’on a voulu désécrire

 

L’Égypte ancienne ne pense pas le pouvoir comme une conquête, mais comme une continuité. Gouverner, c’est maintenir l’ordre du monde, assurer la permanence du Maât, cet équilibre où le politique, le religieux et le cosmique se confondent. L’autorité ne s’y discute pas : elle s’inscrit, se grave, se répète dans la pierre, les rites, les gestes. L’Histoire n’y décrit pas le réel ; elle garantit sa lisibilité.

 

C’est dans cet univers de permanence que surgit Hatchepsout. Non comme une rupture spectaculaire, encore moins comme une provocation. Elle apparaît d’abord dans la continuité des choses, comme régente, puis comme pharaon à part entière. Le terme est décisif : il ne désigne pas un genre, mais une fonction cosmique. Hatchepsout n’est pas à côté de l’autorité ; elle en occupe exactement la place, avec les signes, les postures et la grammaire symbolique que cela implique.

 

Nous sommes au XVe siècle avant notre ère, au cœur du Nouvel Empire. L’État est solide, administré, sûr de lui. Rien n’impose une solution d’urgence, rien n’exige une exception. Et pourtant, Hatchepsout gouverne, longtemps, sans heurt visible. Son règne est stable, prospère, peu marqué par la guerre. Il se déploie dans la construction, le commerce, l’organisation du territoire. Le grand temple de Deir el-Bahari, adossé à la falaise, dans une baie naturelle du désert, non loin de la Vallée des Rois, n’affirme pas une victoire : il inscrit une durée, une présence calme dans le temps long.

 

Hatchepsout ne cherche pas à transformer l’ordre existant. Elle ne féminise pas la fonction, ne la conteste pas, ne la détourne pas. Elle l’endosse pleinement, comprenant que, dans ce monde, l’autorité ne se revendique pas mais se conforme à ce qui est attendu d’elle. Son règne n’offre aucune prise à l’exception. Il ne peut être expliqué ni par le chaos, ni par la faiblesse des autres, ni par la brièveté d’une transition. Il tient. Simplement.

 

Rien ne vient contester cette autorité de son vivant. Le temps passe, l’ordre se maintient. Puis, une fois la figure disparue, l’Histoire commence à faire son travail — non pas celui de la mémoire, mais celui de la cohérence. Son nom est martelé, ses cartouches effacées, ses statues altérées. Le geste n’est ni rageur ni spectaculaire. Il relève d’une correction méthodique, comme si l’on revenait sur une inscription devenue inutilement complexe. Il ne s’agit pas de condamner Hatchepsout, mais de rendre son règne progressivement illisible, puis impensable.

 

Ce qui est effacé n’est ni une faute, ni un désordre, ni une transgression. C’est un fait trop stable pour être transmis sans commentaire. Hatchepsout n’a pas mis l’ordre en péril ; elle l’a maintenu d’une manière qui obligeait à expliquer. Or expliquer, ici, c’est déjà fragiliser. L’Égypte poursuit sa route en resserrant le récit, comme si ce long règne avait été acceptable sur le moment, mais non reproductible.

 

Son histoire nous parvient ainsi à rebours, par les traces laissées par l’effacement lui-même. Là où la pierre a été grattée, quelque chose demeure lisible : la présence d’une autorité exercée pleinement, sans légende héroïque, sans justification ultérieure, sans récit prêt à l’emploi. Hatchepsout n’est ni un symbole, ni un modèle, ni une exception à célébrer. Elle est une réalité qui a tenu, puis que l’Histoire a choisi de simplifier.

 

Autrement dit, l’Histoire a été écrite par des hommes. Non par essence, mais par position : leur accès durable aux lieux de pouvoir, aux instruments de transmission, aux gestes lents de la mémoire légitime. Des hommes qui, une fois le pouvoir déplacé, ont pu administrer l’après — nommer, hiérarchiser, simplifier, effacer.

 

Lorsqu’une femme exerce une autorité pleine, sans légende préalable ni justification ultérieure, elle ne fragilise pas seulement un ordre politique ; elle déstabilise un ordre narratif. Elle oblige à reconnaître qu’un pouvoir a tenu sans récit d’accompagnement. Et c’est précisément cette évidence-là que l’Histoire, telle qu’elle s’est longtemps écrite, n’a pas su — ou voulu — conserver.

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