La citation attribuée à Paul Saint-Pierre Plamondon provient d’une vidéo de Radio-Canada Info, diffusée sur YouTube, extraite de l’émission Les coulisses du pouvoir. Le segment s’inscrit dans une discussion sur la visite de Mark Carney en Chine et sa stratégie diplomatique. Paul Saint-Pierre Plamondon y est interviewé par le journaliste Alec Castonguay.
Lien vers la vidéo :
https://youtu.be/7f2ymLeEEZg?si=YniualIflb01at4_
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La phrase attribuée à Paul St-Pierre Plamondon, en tant que chef du Parti québécois, relève d’une essentialisation morale plus que d’une analyse politique. Dire « la Chine = régime totalitaire = menace », c’est plaquer une grille idéologique occidentale toute faite sur un objet qui résiste justement à cette grille.
Le régime chinois repose sur une gouvernance centralisée. Personne de sérieux ne le nie.
Mais réduire la Chine à cette seule caractéristique, c’est refuser de voir le reste — et le reste est massif.
Sortir plus de la moitié de la population de la pauvreté en quelques décennies n’est pas un détail statistique : c’est un séisme historique. Construire un réseau de trains à grande vitesse qui redessine le territoire, fluidifie la vie quotidienne, relie des régions entières, ce n’est pas de la propagande : c’est du béton, de l’acier, des corps qui se déplacent mieux. Je l’ai vécu, pas lu dans une note de think tank.
Le gouvernement chinois travaille pour l’intérêt général, et cela heurte nos réflexes libéraux, parce que chez nous l’intérêt général est souvent un slogan creux coincé entre deux cycles électoraux. Là-bas, il est pensé de manière verticale, planifiée, efficace. L’efficacité n’est pas une vertu morale comme ici, mais elle existe ; je peux la voir à l’œuvre, de voyage en voyage, de tournée en tournée, à un rythme surprenant.
Le vrai angle mort de la déclaration de PSPP, c’est,encore une fois, l’ethnocentrisme tranquille :
juger un pays-civilisation de plusieurs millénaires comme s’il devait se conformer à nos catégories morales contemporaines pour être légitime. C’est confondre désaccord politique et disqualification civilisationnelle.
La Chine n’est ni un modèle à copier, ni un monstre à exorciser. On pourrait par contre s’en inspirer dans certains domaines. C’est un système autre, avec ses réussites concrètes et ses problèmes internes. Le juger péremptoirement, c’est nous condamner à ne rien comprendre — et donc à parler fort pour masquer le vide.
Ce que nous observons aux États-Unis et en Europe n’est pas une dérive marginale, c’est une mutation de régime sous vocabulaire démocratique. Surveillance de masse privatisée, régulation indirecte par plateformes, manipulation émotionnelle à grande échelle, criminalisation douce de certaines dissidences, état d’exception permanent maquillé en protection. L’autorité ne se présente plus en uniforme ; elle porte un hoodie, un logo, un algorithme.
La différence avec la Chine, ce n’est pas tant la nature de la prise en main collective que son honnêteté. Là-bas, le pouvoir dit : nous gouvernons, nous organisons, nous planifions. Ici, il murmure : tu es libre, pendant qu’il cartographie tes désirs, anticipe tes gestes, formate tes peurs. C’est une autorité assumée d’un côté, internalisée de l’autre. Je m’explique.
La Chine agit avec une autorité assumée comme responsabilité, pas comme pulsion. Prenons l’exemple d’un père ou d’une mère de famille. Ils n’exercent pas l’autorité pour jouir de dominer, mais parce qu’ils estiment savoir, provisoirement, ce qui protège et ce qui construit. Ils peuvent parfois se tromper, mais ils ne jouent pas à faire semblant de ne pas décider.
C’est exactement ainsi que fonctionne l’autorité politique en Chine :
une autorité au sens confucéen, pas au sens psychanalytique. Le pouvoir se pense comme garant de la continuité, de la stabilité, de la survie collective. Pas comme arbitre neutre entre désirs individuels concurrents.
La Chine, c’est un milliard et demi d’êtres humains. À cette échelle, l’État n’est pas un gestionnaire abstrait, c’est un système d’organisation du chaos. L’obsession de l’ordre n’est pas une manie idéologique, c’est une condition d’existence. Quand un pays de cette taille s’effondre, ce n’est pas une crise : c’est une catastrophe civilisationnelle.
Là où l’Occident raisonne en termes de droits individuels sacralisés, la Chine raisonne en coûts systémiques. La dissidence n’y est pas d’abord vue comme une vertu morale, mais comme un risque de fragmentation. C’est parfois frontal mais ce n’est pas irrationnel.
Le gouvernement chinois n’est ni naïf, ni cynique. Il est convaincu d’agir pour le bien commun, et cette conviction est partagée par une grande partie de la population, parce que les résultats matériels sont visibles, vécus, incorporés dans le quotidien.
La vraie question — et elle reste ouverte — n’est pas « ont-ils raison ? »
mais « que devient une société quand l’autorité ne se pense plus comme responsable de rien, seulement comme gestionnaire d’opinions ? »
Entre un père sévère qui tranche et un parent qui laisse l’algorithme éduquer ses enfants tout en proclamant leur liberté, le choix n’est pas aussi évident qu’on aimerait le croire.
Dire que la gouvernance chinoise serait « incompatible » avec nos sociétés devient fragile, presque naïf. Nous sommes déjà en train d’en absorber des fragments — sans le dire, sans le penser, sans le décider collectivement. La grande ruse occidentale, c’est de croire que la gestion des comportements est acceptable tant qu’elle est confortable et fragmentée.
La vraie ligne de fracture n’est plus entre démocratie et autoritarisme, mais entre un système qui assume la verticalité et un autre qui la nie tout en la perfectionnant. Ce qui inquiète, c’est que nous risquons le pire des deux mondes : moins d’efficacité collective que la Chine, moins de libertés réelles que ce que nous prétendons défendre.
Quant à Mark Carney, le présenter comme un apprenti traître prêt à « se jeter dans les bras » de Pékin, c’est surtout refuser de penser la diplomatie autrement que comme un western moral : les gentils d’un côté, les méchants de l’autre. Le monde réel, lui, fonctionne par intérêts, équilibres, rapports de force — pas par sermons.
Peut-être que le problème n’est pas tant la Chine que notre besoin permanent de nous raconter que nous sommes libres, pendant que d’autres gouvernent, organisent et construisent. À force de confondre principes et incantations, on finit par ne plus voir ce qui émerge ailleurs, ni ce qu’on laisse tranquillement s’imposer chez soi.
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