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10 novembre 2025 1 10 /11 /novembre /2025 05:56

On parle de la Russie comme d’un ogre aux frontières, mais ce n’est souvent qu’un miroir tendu à nos propres frayeurs. Le mot “menace” fonctionne comme un sortilège : il simplifie, rassure, enferme. Il permet à l’Occident de s’imaginer vertueux, défensif, victime d’un monde brutal qu’il a pourtant largement contribué à façonner.

 

Car cette brutalité, il l’a cultivée lui-même, patiemment, depuis la chute du Mur. En 1991, une promesse implicite circulait : l’OTAN ne s’étendrait pas d’un pouce vers l’Est. Gorbatchev, puis Eltsine, avaient imaginé un continent apaisé, une sécurité commune. L’Occident, lui, a préféré agrandir son enceinte. Pologne, Hongrie, pays baltes, Roumanie, Bulgarie — chaque nouvelle adhésion était présentée comme une protection, mais ressentie à Moscou comme un siège. En 2008, l’OTAN va jusqu’à évoquer l’entrée future de l’Ukraine et de la Géorgie. Ligne rouge franchie dans les mots, sinon dans les faits.

 

L’histoire depuis lors n’est qu’un enchaînement logique de méfiances : Maïdan en 2014, la Crimée, puis l’explosion de 2022. L’Occident s’indigne, oubliant qu’il a préparé le terrain en multipliant les humiliations diplomatiques et les pressions économiques. L’invasion russe n’est pas excusable, mais elle ne surgit pas du néant : elle répond à des décennies d’aveuglement stratégique, de mépris et de certitude morale.

 

La Russie n’est pas un empire fossilisé. Elle est cette force singulière qui, malgré les sanctions et l’isolement, continue d’exister sur son propre axe. Ce n’est pas la nostalgie d’une grandeur perdue, mais l’affirmation d’une continuité. Elle se reconstruit autrement, tournée vers l’Eurasie, s’émancipant du langage occidental de la vertu et de la dette.

 

Ceux qui la peignent en menace traduisent surtout leur propre peur : peur d’un monde où l’Occident n’a plus le monopole du sens. Ce récit sert à maintenir la fiction d’un camp du Bien opposé au reste du monde. Mais la Russie n’exporte pas d’idéologie — elle défend son sol, ses intérêts, sa mémoire. Elle agit selon la logique des États, pas celle des empires moralisateurs.

 

Contester la diabolisation n’est pas justifier. C’est refuser le confort du mensonge. L’histoire ne se divise pas entre les justes et les barbares : seulement entre ceux qui regardent le réel et ceux qui se contentent de le juger.

 

 

Et c’est justement là que naît l’idéologue. Il ne ment pas : il croit. Mais il croit trop fort. Il commence par observer, puis un jour, il comprend — ou du moins, il croit comprendre. Il bâtit un système. Et dès que ce système lui donne raison, il s’y enferme. Tout ce qui contredit devient suspect, tout ce qui nuance devient trahison. L’idéologue n’a pas besoin d’ennemis : il les fabrique.

 

Mathieu Bock-Côté (pour qui la Russie est tout de même une menace) et Michel Onfray (dont la vision de la Chine relève de la caricature) en sont deux visages presque symétriques. L’un, obsédé par la défense de l’Occident ; l’autre, persuadé d’en sauver l’esprit contre ses propres dérives. L’un craint la décadence, l’autre la servitude technocratique. Mais tous deux, dans leurs excès, finissent par rejouer le même rôle : celui du prêtre qui distribue des vérités toutes faites. Leur ton diffère, leur certitude est identique.

 

Ils ne sont pas seuls : à gauche, un Bernard-Henri Lévy reconduit depuis quarante ans la fable de l’intervention humanitaire ; à droite, un Éric Zemmour sacralise l’histoire comme un champ de bataille identitaire. Tous parlent haut, mais rarement juste, ou alors sur quelques points précis, comme ces éclairs de lucidité qui confirment la règle du brouillard. Le réel, pour eux, n’est pas un terrain d’enquête : c’est un décor où prouver qu’ils avaient raison depuis toujours.

 

L’idéologie, c’est la fatigue de penser. On s’y réfugie pour ne plus affronter la complexité. Elle rassure, elle structure, elle donne l’illusion du courage alors qu’elle n’est que la peur de douter.

Mais le plus tragique, c’est que ces idéologues sont souvent d’authentiques intellectuels. Penser est leur métier, leur honneur, leur arme et pourtant, ils se laissent glisser dans la certitude comme dans une chaise longue. Ils continuent de penser, oui, mais sans risque. Leur intelligence tourne sur elle-même, brillante et close. L’esprit devient forteresse, et la vérité, simple ornement du discours.

 

La pensée cesse d’être libre quand elle a peur d’elle-même.

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Published by Yannick Rieu

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