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8 septembre 2025 1 08 /09 /septembre /2025 16:39

Boucar Diouf a publié dans La Presse du 6 septembre 2025 une chronique intitulée « Requins : SAAQclic ou ça croque », où il plaide pour une réhabilitation des requins blancs, victimes de préjugés persistants.

 

Il rappelle que les squales tuent infiniment moins que moustiques, serpents ou chiens, mais restent coincés dans une image d’ennemis publics. La peur nourrit la haine, et la haine conduit à la violence. Son plaidoyer pour remplacer la peur par la connaissance est juste et salutaire.

 

Là où le bât blesse, c’est dans la seconde moitié du texte. En filant sa métaphore des « requins humains », Diouf associe Poutine et Netanyahou à des « êtres sanguinaires inhumains », et ajoute Trump comme « requin mafieux de la finance » complice. Ce qui dérange, c’est le réflexe. Le même qu’il reproche aux médias à propos des squales : condamner sans nuances, amalgamer, réduire à une image simpliste. Autrement dit, il agit comme ce qu’il dénonce. Poutine devient son requin blanc à lui.

 

C’est là toute l’ironie : en voulant montrer que l’humanité projette sa barbarie sur les squales, Diouf finit par projeter ses propres indignations sur des dirigeants politiques, choisis à sa convenance. D’ailleurs, ses indignations ne tombent pas du ciel : elles reflètent largement les angles dominants de la presse occidentale. Ce n’est pas un hasard si ses « requins » sont les mêmes que ceux que l’on retrouve en boucle sur nos écrans. Le mécanisme reste identique : simplification brutale, condamnation réflexe. Comme le requin qu’on juge au premier coup d’œil — dents acérées = monstre — il regarde ces figures et conclut aussitôt à la monstruosité.

 

On pourrait même se demander : à partir de quand peut-on traiter un dirigeant de sanguinaire ? Obama avec ses assassinats ciblés ? Bush fils avec sa guerre en Irak ? Clinton, dont les sanctions contre l’Irak ont coûté plusieurs centaines de milliers de vies civiles ? Mitterrand avec le Rwanda ? La liste pourrait s’allonger indéfiniment. À ce jeu-là, l’étiquette de « monstre » éclaire moins qu’elle n’aveugle.

 

L’intérêt de sa chronique tenait à l’appel à la lucidité : remplacer la peur par la connaissance. Mais cette exigence ne peut valoir pour les squales et s’arrêter aux humains. Elle doit s’appliquer partout : analyser les faits, distinguer les degrés de responsabilité, garder le discernement même face à ceux qui nous inspirent colère ou dégoût. À condition aussi de reconnaître que ces émotions sont bien les nôtres, et pas seulement celles que les médias nous dictent.

 

Sinon, on ne fait que reproduire la mécanique que l’on prétend briser. On condamne vite, fort, sans nuance — exactement comme la presse condamne les requins marins au premier incident. Ce n’est pas la liste des noms qui pose problème, mais le geste qui les accompagne. Boucar dénonce les préjugés systémiques, mais illustre aussitôt le réflexe qu’il critique. En voulant libérer les requins de la caricature, il montre combien il est difficile d’échapper à nos propres réflexes.

 

Dépasser les préjugés commence par désarmer ce réflexe en nous. Sinon, nous restons prisonniers du même océan de caricatures.

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