J’ai entendu à la radio de Radio-Canada un intervenant dire qu’il avait honte d’être un homme.
Ça sonne comme un slogan d’époque. Il ne dit rien de lui, mais cherche à briller dans le miroir des autres. On s’y avoue coupable de sa naissance, comme si l’état civil était un crime et la biologie un tribunal.
Poussons le jeu : honte d’être né en hiver, honte d’avoir les yeux clairs, honte d’appartenir à une espèce qui pollue, honte d’exister tout court. Où ça s’arrête ? Si la honte colle à ce qu’on n’a pas choisi, autant se lever chaque matin avec l’envie de disparaître. On se retrouve à porter un sac de pierres imaginaires, distribué par des mains qui jurent vouloir la justice mais se nourrissent de la contrition des autres. La honte devient une monnaie d’échange : plus tu en exhibes, plus tu gagnes ta place au banquet moral.
Mais la honte n’est pas innocente : elle immobilise. Et une société qui cultive la honte de soi fabrique des individus courbés, inoffensifs, faciles à manier. C’est là que le masque tombe : sous le vernis progressiste, la honte peut fonctionner comme une discipline sociale, une petite police intérieure.
Il y a pourtant une ligne claire. La responsabilité, c’est ce que j’ai fait, ce que je choisis, ce que je soutiens ou combats. Ça m’appartient. La culpabilité symbolique, elle, m’est collée sur le dos sans procès : tu es né homme, blanc, donc suspect. C’est confortable pour certains et certaines — plus besoin d’argumenter, il suffit d’incriminer. À les entendre, naître mâle, c’est déjà franchir la ligne rouge du fascisme. Ça tue la nuance, ça écrase la complexité humaine. Refuser ce fardeau imposé, ce n’est pas nier l’histoire ni les injustices : c’est rappeler que l’histoire ne s’amende pas par la mise en scène de l’auto-dénigrement, mais par des gestes réels, ici et maintenant.
Avoir honte d’exister n’a jamais réparé un tort. On peut se souvenir, comprendre, agir. Mais se condamner pour sa naissance ? C’est confondre la vie avec un procès. Et dans ce tribunal-là, personne n’est acquitté.