L’annonce récente du gouvernement Legault d’interdire l’écriture inclusive dans les communications officielles relance un vieux débat : jusqu’où peut-on transformer la langue sans la briser ? Derrière les querelles politiques, il y a une question plus essentielle : celle du rythme, de la musique d’une langue.
Depuis 1979, le Québec a féminisé les titres de professions et de fonctions. “La ministre”, “l’avocate”, “la directrice” sont devenues naturelles, là où l’on disait auparavant “Madame le ministre” ou “Madame le directeur”. Ce changement, parce qu’il suivait le mouvement interne de la langue française — ses flexions, sa logique — s’est intégré sans peine. Personne aujourd’hui ne bute en disant “la directrice”. La langue a plié, mais sans se rompre.
L’écriture inclusive, elle, emprunte un autre chemin. Points médians, doublets, néologismes comme “toustes” : autant de bricolages graphiques qui cassent la fluidité de la phrase, brisent la respiration, interrompent la musique. Lire un texte inclusif, c’est souvent trébucher. La langue cesse de couler, elle devient exercice de décodage.
On peut aimer ou détester le conservatisme, mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici. Les langues changent, toujours. Elles accueillent du neuf, elles se transforment avec le temps. Ce qui reste, ce sont les formes qui s’intègrent au rythme interne, celles qui se laissent dire, chanter, penser sans effort. C’est pourquoi “directrice” s’impose, là où “étudiant·e·s” demeure bancal.
Ce qui gêne dans l’écriture inclusive, ce n’est pas le désir de reconnaissance. Ce geste est noble, il veut réparer, donner une place à ceux et celles qu’on efface trop vite. Mais lorsqu’il se fait au prix du phrasé, lorsqu’il malmène la phrase au point de détourner l’attention du texte vers le procédé, il devient contre-productif. Une langue qu’on lit en trébuchant perd sa force première : celle de circuler.
Changer, oui. Déformer, non. La vraie inclusion ne devrait pas exiger du lecteur qu’il fasse acrobatie pour atteindre le sens. Elle devrait naître d’une évolution qui respecte la musique, ce souffle invisible qui fait tenir une langue debout.