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29 avril 2015 3 29 /04 /avril /2015 19:22

Ce texte est une réponse (plus ou moins) à un texte de Marie Ayotte (que je ne connais pas). Voici le lien pour son texte:

Ma chère Marie,

Je ne suis pas insensible à ton cri du cœur même si celui-ci me paraît bien naïf et maladroit. Les artistes ou tous corps de métier ne sont pas des ensembles monolithiques de gens qui pensent tous de la même façon avec la même vision des choses ou les mêmes valeurs. Tu ne peux donc pas t’adresser à l'"artiste" comme tu le fais. Déjà ce fait montre que tu ne saisis pas très bien la complexité et/ou la nature de ce qui t’entoure.

Je passe rapidement sur les clichés mille fois rabâchés sur l’artiste subventionné qui attend des sous du gouvernement pour faire quelque chose ou sur le fait qu’il faudrait « se déniaiser » avant qu’il ne soit trop tard ou encore que l’artiste est seul avec son égo, confortable. C’est tellement loin de la réalité ! À mon tour de te demander d’ouvrir les yeux...et le bon !

Permets-moi de te donner ma vision des choses. Il va sans dire qu’elle diffère légèrement de la tienne mais aussi de beaucoup de gens qui pensent être dans l’action alors qu’ils ne sont que dans la réaction.

Tu veux faire la révolution ? Soit ! Impliqué pas impliqué, qu’est-ce qu’on entend par là ?

Est-ce que le manifestant qui sort dans la rue avec une pancarte pour quelques heures, criant slogans, exigeant ceci ou cela ou mieux, ceci et cela et, après avoir fait en quelque sorte « la fête » au pouvoir, retournant à sa vie « normale » c’est-à-dire le plus souvent égoïste, étriquée, compétitive, auto-satisfait de lui-même, est une personne impliquée ?

Être en réaction c’est être dans la même logique que ceux que nous sommes censé combattre. J’irai même plus loin en affirmant que cela les aide à justifier leur pouvoir et le fortifier. De nombreux exemples illustrent ce que j’affirme, on a qu’à penser aux manifestations étudiantes de 2012 ou plus loin, plus tragique, plus violent, plus extrême pour reprendre un mot à la mode, ce qui se passe maintenant à Baltimore, à la tuerie de Charlie ou aux World Trade Center. Le pouvoir se sert de ces « manifestations » pour faire ressortir que nous vivons dans un monde peu sécuritaire et passer des lois qui vont limiter encore plus nos libertés...au nom de la liberté. Oui, je sais, c’est pervers mais c’est la réalité.

Là où je te rejoins c’est concernant les tactiques qu’il faudrait changer pour améliorer ce monde. En fait je vais plus loin en suggérant de sortir de cette façon de voir. Pas de tactique, quelque chose de plus profond, de plus vrai et dans un sens plus local. Moins spectaculaire.

Changer sa vision. Se changer soi d’abord. Sortir ou plutôt prendre du recul, de la hauteur par rapport à soi et au rapport que l’on entretient avec les gens, avec ce qui nous entoure. À chaque instant, à chaque seconde. Cela demande une grande énergie, une grande modestie et un courage immense. De cela naîtra de vrais changements, autrement que ceux, superficiels, auxquels nous avons droit depuis des siècles. À moins que tu ne penses, à l’instar de la grande majorité des gens, que les changements nécessaires ne sont que les plus visibles, les plus choquants et évidents.

Vivons-nous en paix ? Je ne parle pas de cette paix entre deux guerres ou entre deux révolutions mais de cette paix durable, profondes et vraies. Non, bien sûr que non...Pourquoi ?

Parce que nous sommes ignorants et l’ignorant est celui qui ne se connaît pas. Nous vivons dans une société qui, depuis des siècles, fait l’apologie de la mémoire. Elle est nécessaire bien évidemment, mais c’est aussi elle qui érige des barrières, des frontières quand nous nous identifions à elle. C’est elle qui me fait dire que je suis québécois, musulman, catholique, capitaliste, et dieu sait quoi !

La pensée est en constante recherche de sécurité. Elle l'a trouve dans le communautarisme, la tribu, la nation, les corps de métiers, la race, son orientation sexuelle, la famille etc. Elle recherche tellement la sécurité qu'elle est prête à faire la guerre en son nom! Petite ou grande. Diable! On est pas sorti du bois!

Se regarder, s’observer...bien sûr ce n’est pas spectaculaire ! Vois-tu je me méfie des gens qui veulent changer le monde et qui sont incapable de se remettre en cause, de remettre leur vie en cause, de remettre en question cette poursuite d'un idéal, à savoir si cette quête serait la bonne façon d'entreprendre des changements. Ce manque d'imagination, cette peur de l'inconnu véritable on les rencontre partout. Ils sont même intériorisés, presque culturels.

J’ai trop rencontré dans ma vie des « révolutionnaires bourgeois », à la limite schizophrènes, menant de front des « combats » et vivant, très à l’aise, dans les limites étroites et mesquines de leurs pensées et refusant, au fond, tout ce qui sort de leur catéchisme révolutionnaire. Leur conception de la liberté se limite à leur définition de la liberté étant persuadés d’être du côté du Bien. Ils n’hésitent pas condamner ce qui pourrait être différent. Ils ont de la « largeur » (j’entends par là un savoir, des connaissances) mais pas de hauteur.

Le droit d’ingérence, les guerres « humanitaires » font parties de cette nouvelle conception de la liberté. On la retrouve aussi dans le quotidien, malheureusement. Aboyant qu’ils sont là pour notre Bien, il est difficile de les contrer. Cela sous-entendrait que l’on combat le Bien et que nous serions du côté du mal ! Pervers je te dis.

Pour moi les vraies révolutions sont silencieuses, discrètes, non « festives », locales. C’est à la racine qu’il faut s’attaquer et nous sommes la racine. Mon implication est dans mes gestes quotidiens, dans mon métier même, à savoir musicien. Ma révolution est à l’intérieur, pas à l’extérieur. C’est elle qui donnera des fruits mais je te le dis en toute franchise, cela ne me concerne pas. Pas plus que le pommier est préoccupé de ses pommes. Tu vois ? Je ne veux rien changer, pas d'idéal à atteindre. Si changement il y a, encore une fois je répète que ces changements ne me concerne en rien, ce sera par la force des choses si je peux m'exprimer ainsi.

Je sais ce n'est pas nécessairement facile à saisir. Peut-être que cela passera pour de l'indifférence et pourra même choquer les âmes trop peu sensibles, constamment occupées à réagir. Rien de plus faux!

Vouloir tout changer c’est vouloir ne rien changer. Médite un peu là-dessus. Si tu veux.

Au lieu de descendre dans la rue, je te propose de descendre en toi-même. Tu verras, il y a du boulot.

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Published by Yannick Rieu - dans Culture
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commentaires

Pierre C 29/04/2015 22:56

J'ai médité quelques minutes aujourd'hui sur la portée et l'union de vos deux textes. La confrontation de vos points de vue respectifs, en partie contradictoires, m'en apprennent beaucoup. D'abord, il est juste Yannick que la révolution doit d'abord s'opérer en chacun de nous, pas seulement les artistes, avant qu'une action posée (avec une intention révolutionnaire ou non) puisse générer une prise de conscience chez les autres et ainsi provoquer des révolutions sociales plus profondes. Mais le texte de Mme Ayotte rappelle la place privilégiée qu'ont occupé et occupent les artistes dans ''l'éveil des consciences''. Le rôle des artistes pendant la révolution tranquille est indéniable et c'est cette présence dont plusieurs sont nostalgiques. Je comprends alors son cri du coeur. Il est tout à fait vrai que ce rôle d'éveilleur de conscience peut être accompli par tel économiste brillant, tel sociologue, tel leader syndical, etc. J'en appelle donc à ces deux anges au-dessus de nos têtes : qu'ils nous aident à nous transformer en humains plus conscients et qu'ils encouragent les artistes à prononcer les mots qui haranguent et enflamment les coeurs. SYNERGIE.