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17 février 2012 5 17 /02 /février /2012 17:16

Sans liberté, pas d'art.

Le loup et le chien (Jean de la Fontaine)

Un Loup n'avait que les os et la peau, 
Tant les chiens faisaient bonne garde. 
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau, 
Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde. 
L'attaquer, le mettre en quartiers, 
Sire Loup l'eût fait volontiers ; 
Mais il fallait livrer bataille, 
Et le Mâtin était de taille 
A se défendre hardiment. 
Le Loup donc l'aborde humblement, 
Entre en propos, et lui fait compliment 
Sur son embonpoint, qu'il admire. 
"Il ne tiendra qu'à vous beau sire, 
D'être aussi gras que moi, lui repartit le Chien. 
Quittez les bois, vous ferez bien : 
Vos pareils y sont misérables, 
Cancres, haires, et pauvres diables, 
Dont la condition est de mourir de faim. 
Car quoi ? rien d'assuré : point de franche lippée : 
Tout à la pointe de l'épée. 
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. " 
Le Loup reprit : "Que me faudra-t-il faire ? 
- Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens 
Portants bâtons, et mendiants ; 
Flatter ceux du logis, à son Maître complaire : 
Moyennant quoi votre salaire 
Sera force reliefs de toutes les façons : 
Os de poulets, os de pigeons, 
Sans parler de mainte caresse. " 
Le Loup déjà se forge une félicité 
Qui le fait pleurer de tendresse. 
Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé. 
"Qu'est-ce là ? lui dit-il. - Rien. - Quoi ? rien ? - Peu de chose. 
- Mais encor ? - Le collier dont je suis attaché 
De ce que vous voyez est peut-être la cause. 
- Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas 
Où vous voulez ? - Pas toujours ; mais qu'importe ? 
- Il importe si bien, que de tous vos repas 
Je ne veux en aucune sorte, 
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. " 
Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor.

 

Le prix de la liberté, ce qu'on est prêt à payer pour la perdre...ou la garder! Combien de musiciens j'ai vu au cours de mes trente ans de vie artistique perdre cette liberté pour satisfaire une ambition, un désir de "percer", avoir du succès dans le sens quantitatif du terme.

 

Comme le loup de Jean de la Fontaine, je préfère, et de loin, me sentir totalement libre sans avoir à "porter un collier". Ce collier peut prendre beaucoup de forme et plus souvent qu'autrement, nous nous le passons nous-mêmes. Nous sommes notre propre laisse.

 

Le collier le plus fréquent est certainement celui de l'ambition personnelle, cette ambition qui nous fait courber le dos devant des décideurs, des gens que l'on sait qu'ils pourront nous donner ce coup de pouce (parfois) salutaire, des gens qui sont prêts à "investir des sous pour encourager notre talent", talent qu'ils mesureront au nombre d'entrées que l'ont fera éventuellement, au nombre de disques que l'on vendra, à notre impact économique sur notre milieu. Peu de ces "investisseurs" sont prêts à prendre de réels risques et ne voient que trop souvent que le côté économique des arts.

 

Des décisions sont ainsi prises par des artistes aveuglés par cette poudre aux yeux que représente le succès personnel. Nous mettons de côté très rapidement notre capacité à réfléchir sainement et créer quelque chose qui soit vraiment original...Pour cela il faut être et rester à l'écoute, de façon tout-à-fait honnête, à ce que l'on est au plus profond de soi-même sans tomber dans la mode, sans être influencé par ceux qui mettent des sous pour nous lancer...souvent comme une marque de savon, comme un bon cheval qui sortira gagnant de la course au palmarès.

 

Il m'apparaît évident qu'il y a beaucoup d'hypocrisie venant de la part des artistes qui acceptent de jouer ce jeu. Ce sont ces mêmes artistes, et souvent les premiers, qui vous parlerons de créativité, de collaboration fantastique avec tel ou tel confrère (souvent connu lui aussi et..."gagnant"), on tient des discours qui endormiront le public sur les réels enjeux en cours qui sont celui de vendre, d'arriver, de se faire "une place au soleil" parce qu'au fond, faut que cette démarche soit rentable pour ces bonnes âmes qui ont cru en nous...et satisfaisante pour notre ambition personnelle.

 

C'est le début de la fin d'une course toute mercantile, à mille lieux de ce qu'un artiste doit être pour mériter cette appellation. C'est le début d'une course jamais admise, reconnue pour telle. On se tient en forme, on fait attention à sa santé, on mange bio, on fait du yoga, on apprend à bien parler anglais, espagnol éventuellement...on ne sait jamais...On peaufine cette machine pour qu'elle soit efficiente, présentable, on s'entraîne, prend des cours de diction bref on prépare le cheval pour une course qu'il faudra gagner. Nous devenons ainsi le centre de nous-mêmes, tout tourne autour de nous, tout revient à nous. 

 

Comme le chien de la fable de monsieur de la Fontaine, on peut, avec un peu d'acuité, voir les traces sur le "cou" de ces pauvres gens qui ont donné, pardon vendu, leur liberté pour un succès qui ne les rendra que plus malheureux car plus loin de ce qu'ils sont en vérité.

 

J'aime tous les animaux, mais ma préférence va à ceux qui restent indépendants face à l'Homme. Comme les chats...ou les loups. Quant aux requins...on en reparlera...

 


 

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Published by Yannick Rieu - dans Culture
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