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10 mai 2015 7 10 /05 /mai /2015 20:09

« Tant qu'on n'aura pas diffusé très largement à travers les hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l'utilisent et tant que l'on n'aura pas dit que jusqu'ici cela a toujours été pour dominer l'autre, il y a peu de chance qu'il y ait quoi que ce soit qui change. »

Henri Laborit, Mon Oncle d'Amérique

La rédaction de mon mémoire a pris du retard. Je vois Jean régulièrement depuis cet été et nos rencontres sont maintenant journalières. Je me rends compte que nous sommes très différents l'un de l'autre et que c'est cette différence qui nous attire et fait de nos réunions des moments privilégiés. C'est à chaque fois un défi que je me lance, je veux dire par là que sa pensée est assez iconoclaste, son tempérament bien trempé, d'un seul bloc, ce qui fait dire aux imbéciles qu'il est violent. Sa pensée est assez loin de celle de la plupart de mes amis (les filles aussi), quand il en ont une! Ma mère ne l'aime pas, elle le déteste en fait. C'est assez réciproque même si Jean y met moins de hargne. Il la voit comme une victime d'elle même et pour cela, fait preuve d'une magnanimité dont je lui suis gré. Le fait-il au nom de notre amitié? Peut-être et peu importe la raison, je ne l'apprécie que plus et mieux.

Ah! Solange! Mère de 6 enfants dont l'un s'est suicidé d'un retour de mission à l'étranger, elle est encore, à soixante-quinze ans, pleine de vie.

Elle mange bio, fait du yoga, suis des cours pour adultes, prend de longues marches de santé, lit le journal tous les jours, s'informe à la télé des dernières nouvelles, bref elle vit sa vie pleinement. C'est elle qui a poussé mon frère à s'engager dans l'armée.

"Au moins tu seras utile à quelque chose" lui avait-elle asséné

Un peu plus jeune que moi (il est le cadet et moi avant-dernier), mon frère avait abandonné le CEGEP au moment où notre père nous a quitté. Il est parti sans prévenir. C'est de notre mère, en revenant de nos cours, que nous avions appris la nouvelle. Elle semblait peu ébranlée et pour tout dire, assez étrangement, presque soulagée de son départ.

Envolé, disparu, mort d'une certaine façon. Pas de nouvelles, pas un mot, pas de coup de téléphone (ma grande soeur m'appris beaucoup plus tard qu'il n'en était rien). Cela a semblé choquer mon petit frère plus que nous l'aurions crû.

C'est vrai, mon frère était le mouton noir de la famille. Pourquoi une haine toute familiale s'était cristallisée sur sa personne? Des conneries, des bêtises, il les avait collectionné bien avant le départ de papa! Tout comme mes deux autres frères d'ailleurs. Pourquoi fut-il le réceptacle de tant d'indifférence, de jalousie, de rancoeur et finalement d'ostracisme? Jean avait plusieurs réponses à cette question. On en parlait de temps en temps, ce qui déplaisait hautement à ma mère quand je lui faisais part des réflexions que nous partagions, Jean et moi.

"Trop sensible et pas assez outillé pour faire face à toute cette indifférence et cette peine profonde que le départ de ton père semble lui avoir causé" me disait Jean.

Possible.

Depuis l'abandon de ses études, le "bien-aimé" comme se plaisait à l'appeler ma mère-non sans un certain cynisme, faisait de petits travaux à droite et à gauche. Sa nouvelle passion? Le vitrail. Pas malhabile de ses mains, avec un goût assez sûr qu'il aurait pu développer, il s'était mis à faire de minuscules vitraux dans lesquels il insérait des brins d'herbe, des fleurs séchées, des brindilles aux formes diverses, des plantes de toutes sortes. Les résultats étaient dans l'ensemble agréables et hautement décoratifs. On pouvait accrocher ces mini vitraux dans des endroits où le soleil pouvait donner des jeux de lumières inattendus. Cela durait quelque temps, deux, trois, quatre mois; il se lassait pour passer à une autre passion fugitive. Cabanes d'oiseaux, réfection de meubles, fabrication d'horloges et ainsi de suite. Pas de constance, que des circonstances.

Sans trop de surprise de notre part, l'idée de l'armée lui plût sur le moment. Il monta vite en grade: de simple soldat à caporal, de caporal à caporal chef, de caporal chef à sergent, le tout en un peu plus d'un an. J'ai su par ses collègues à son enterrement qu'il était fort apprécié, toujours prêt à faire les sales besognes, le coeur sur la main, toujours à se sacrifier pour les autres. Il était reconnu, il existait! Ses galons en faisaient foi!

Ah! Solange! Toujours prête à défendre les autres. Tu es pour le respect des droits et milites activement pour eux: droits de l'Homme, des femmes, des handicapés (des personnes à mobilité réduites me dis-tu), des travailleurs, des gays, des lesbiennes, des noirs, des juifs, des arabes (un peu moins ceux-là), des enfants, des sourds (je t'imagine me corrigeant encore une fois-des malentendants!), des étudiants (avec une certaine réserve) etc. Tu m'explique que l'amour sauvera le monde et que tu ne fais tous ces sacrifices que pour les autres.

Ah! Solange! Tu as toujours confondu amour et pouvoir! Comme l'écrit si justement Henri Laborit dans son livre "L'éloge de la Fuite" à propos de l'amour : "Avec ce mot on explique tout, on pardonne tout, on valide tout, parce que l'on ne cherche jamais à savoir ce qu'il contient. C'est le mot de passe qui permet d'ouvrir les coeurs, les sexes, les sacristies et les communautés humaines. Il couvre d'un voile prétendument désintéressé, voire transcendant, la recherche de la dominance et le prétendu instinct de propriété. C'est un mot qui ment à longueur de journée et ce mensonge est accepté, la larme à l'oeil, sans discussion, par tous les hommes (les filles aussi-c'est moi qui spécifie). Il fournit une tunique honorable à l'assassin, à la mère de famille, au prêtre, aux militaires, aux bourreaux, aux inquisiteurs, aux hommes (et femmes-c'est moi qui spécifie) politiques. Celui qui oserait le mettre à nu, le dépouillé jusqu'à son slip des préjugés qui le recouvrent, n'est pas considéré comme lucide, mais comme cynique."

Lorsque Jean me lut pour la première fois ce passage, je fus choqué de voir ensemble les mots "bourreaux", "mère de famille", "assassin", "prêtre"! Je ne voyais pas le lien qui pouvait les unir. Mettre sur le même plan des "occupations" si opposées?!

-Va falloir que tu creuses un peu mon PA! Les choses ne sont pas toujours aussi simples qu'on voudrait nous faire croire! Mais attention, si tu creuses, va falloir bien t'outiller contre la bien-pensance qui va vite te mettre à l'écart. Elle ne supporte pas la vérité. Si tu aimes le silence, tu vas être servi!

La mort de mon frère n'aura donc pas été vaine. Dans un sens, et je le remercie ici, il m'aura montré la voie, par la négative, certes, mais tout de même, il m'aura montré la voie.

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Published by Yannick Rieu - dans Culture
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