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8 mai 2015 5 08 /05 /mai /2015 18:35

Je me nomme Pierre-Alexandre David Simard Côté Lévesque Godin. Mes amis (les filles aussi) m'appellent PA (prononcez à l'anglaise PI-É). C'est plus court. Mes parents et grands-parents ont toujours été pour l'égalité. C'est lourd mais ce n'est que justice. L'égalité est parfois ridicule vous me direz! Chacun ses opinions.

"Savoir écouter est un art"

Epictète

La pluie tombe maintenant à grosses gouttes serrées. Nous sommes complètement trempés et c'est au pas de course que nous terminons le trajet pour nous rendre au "JazzClub". Le nom n'est pas original mais il dit bien ce qu'il veut dire: ici on présente du jazz et rien d'autre.

L'endroit était modeste, on pouvait y tenir à 50 ou 60 à tout casser. Le prix d'entrée et des boissons raisonnable. La scène minuscule où trônait un piano arrivait à accueillir quatre musiciens (pianiste compris!) qui devaient se tenir tranquille pour ne pas se gêner les uns les autres.

Le concert avait commencé alors que nous bavardions dans la ruelle et, s'approchant du club, on pouvait déjà entendre un saxophone s'étrangler sous les coups d'une batterie hargneuse. Nous arrivions en plein duel.

Jean connaissais naturellement tout le monde ou presque. Après moultes salutations, de nombreux "ça va?", poignées de main et tapes dans le dos, nous prîmes place à une table.

Le patron vient nous voir

-Alors Jean, tu nous amène une nouvelle tête?

-Oui! Je te présente PA. Il n'aime pas le jazz.

-Ah oui? Qu'est-ce qui vient foutre ici?

-Des efforts...

-Très bien! Comme d'habitude?

-Pour moi oui...PA?

-Une blanche bien froide sera parfait.

Je n'appréciais pas la façon cavalière d'avoir été présenté. "Il n'aime pas le jazz". J'étais donc en partant coupable, "étranger", hors secte. Un bleu quoi! Dehors c'est Jean qui semblait mal adapté, ici c'était moi. On apporte les boissons.

J'écoute la musique, Jean est absorbé.

Le saxo, dans ce qui semble être une prise de bras, fait grimacer le batteur par une pression de plus en plus forte. Celui-ci se dégage et frappe vivement son adversaire au ventre qui riposte avec un direct sur le nez. Le batteur saigne, les cymbales aussi. Pas vaincu pour autant, c'est à coups de grosse caisse qu'il étourdit l'ennemi. Arquebouté, le saxo groggy lance tout de même un dernier cri, celui, peut-être, de l'agonie. Le bassiste et le pianiste lui viennent en aide en le soutenant pour le thème final.

-Alors?

-Oui...quoi?

-Tu commences à saisir ce qui se passe?

-C'est la guerre! Violent!

-Tu veux dire énergique peut-être...

-J'avais de drôles d'images qui me venaient!

-Bien! Au moins tu n'es pas indifférent!

Le pianiste entame en solo l'introduction du morceau suivant. Je crois le reconnaître...

-dis donc, c'est pas...

-La ferme!

Je prends une gorgé de blanche.

C'était bien...Je fouillais dans ma mémoire, passant en revue la musique que Jean me faisait écouter. Je connaissais cet air. Bon Dieu! Pas moyen de me souvenir!

Depuis quelques temps, mon ami mélomane s'était mis en tête de faire mon éducation musicale. Je me rendais régulièrement chez lui, deux ou trois fois par semaine, pour suivre ses conseils.

Pas plus tard qu'avant hier, il s'excitait à propos d'un musicien, un certain Chester Young, et d'une chanteuse dont je ne me souviens déjà plus le nom...Cindy...Enfin peu importe.

-Ce musicien a changé bien des choses tu sais.

-Ça sonne un peu vieillot ton truc!

-Mais ferme-la donc et écoute!

J'obtempérai. À Rome fait comme les Romains...

C'est dans ces moments que Jean montrait, sans le savoir, son côté lumineux. Tout chez lui s'allumait, s'animait: ses yeux, ses gestes, même sa peau semblait irradier! Ses pieds marquaient le tempo, ses mains dessinaient les pauses, suivaient les nuances, il devenait chef d'orchestre qui, au lieu de diriger, façonner une interprétation, se faisait porter par celle-ci. Les rythmes, les sons, les voix devenaient les fils invisibles de la marionnette qu'il était devenu.

Jean récepteur de fréquences. Transformant, transformé, naissant et vivant à travers les ondes sonores.

Un chef-d'oeuvre! T'en dis quoi?

-Écoute, je dois t'avouer...je pensais à autre chose...J'ai décroché comme on dit.

-Bon Dieu! PA! Si tu n'écoutes même pas...

-C'est pas facile!

-Je sais. Tu es habitué aux musiques qui n'ont pas vraiment besoin d'être écouté. C'est elles qui viennent à toi avec leurs gros sabots, fardées, dévoilant tout dès la première rencontre! Ce sont des musiques-putassières! Elles se vendent et s'achètent et rien ne se passe!

Là, au contraire, c'est toi qui doit aller vers la musique, elle demande un "effort" qui n'a rien avoir avec la volonté. Cet "effort" porte mal son nom en fait.

-Je ne suis pas sûr de te suivre.

-C'est Renoir Père qui...

-Qui?

-Renoir, le peintre! Dis-moi que ce nom ne t'es pas inconnu!

Je fis une mou qui indiquait ce que Jean redoutais.

-Bravo l'éducation! Combien d'années d'études? Passons...Renoir parlait de la technique du bouchon. Tu suis le mouvement, le courant. Tu te laisse porter. Et que se passe-t-il quand tu suis le courant?

-Tu descends la rivière.

-Oui, mais si le bouchon avait des yeux et des oreilles, ce qui chez toi reste à prouver, tu aurais le sentiment que plus rien ne bouge. Tu fais un avec la rivière.

-Un avec la musique...Je vois!

Je cherchais toujours le nom de cette mélodie...J'ai trouvé! Strange Fruit!

Satisfait, je termine ma bière.

Le piano égrène les dernières notes dans les applaudissements. J'avais pas écouté une note, trop concentré que j'étais à me remémorer des instants passé avec Jean et a trouver le nom du morceau.

Jean me regardais d'un drôle d'air.

-Alors? Encore à lutter contre le courant?

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Published by Yannick Rieu - dans Culture
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