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16 mai 2015 6 16 /05 /mai /2015 23:41

"Dans cette mort rien de triste, cela se passe en pleine lumière avec un soleil qui innonde tout d'une lumière d'or fin"

Van Gogh

-T'as lu cet article?

Jean bouillait. Il était arrivé chez-moi en colère, ce qui, en général, n'augurait rien de bon pour les responsables de sa mauvaise humeur.

-Non, pas eu le temps, je travaille...

-Non mais c'est pas possible écrire des âneries pareille! Cette journaliste, et là je lui fais une fleur en lui donnant ce titre; ce gratte-papier, cette enflure de la plume, cette pisse-froide du verbe...

-Allons! Allons! Calme-toi! Et dis-moi de quoi il en retourne!

-Cette Célia Burn qui prétend écrire sur la musique...Écrire tout court...Un ramassis d'inepties sur des concerts qu'elle a vu...Elle n'a aucune mais aucune idée...Elle n'a jamais rien écrit qui me ferait penser ou seulement soupçonner qu'elle sait ce que "écouter" peut vouloir dire! Elle espère des musiciens ce qu'elle n'a jamais fait, ce qu'elle ne fait pas et ne fera jamais! Du "nouveau"! Du moderne...du contemporain! Moderne c'est déjà trop vieux!

-Faut que tu m'explique un peu là...Tu me perds!

-Pour qualifier la musique, pour lui mettre une étiquette, pour se distancier par rapport à ce qui existait, des musiciens et des critiques ont trouvé des termes comme "musique nouvelle" ou encore "musique contemporaine". Normalement ce sont les historiens, avec du recul, instaurent des catégories pour qu'on s'y retrouve un peu. Je ne pense vraiment pas que Bach savait qu'il composait de la musique baroque! Tu vois?

-Oui, ça me parait évident...

-Alors ces petits futés ont d'emblée, pour des raisons à mon sens bien futiles voire puériles, décidé que leur musique relevait de la nouveauté. À mon avis, elle relève plutôt d'un certain mépris doublé d'une prétention de vouloir faire table rase (ce qu'ils étaient incapable de faire: on ne peut faire table rase de ce que l'on ne connait pas ou peu!) de tout un passé riche, le mot est faible, et en même temps d'un désir de se démarquer (pourquoi?), de se singulariser de la façon la plus facile...On réinvente la musique! Rien que ça!

-Tu es injuste là...Je ne connais pas très bien ce dont tu parles mais les révolutions...

-Justement! Ces mêmes gens qui voulaient changer la donne, se sont les mêmes qui ont profité et qui profitent le plus du système en place! Ces anti-conformistes salariés, ces iconoclastes subventionnés, ces experts de la note qui dérange sont installés et bien installés dans ce qu'ils, selon eux, combattent! De plus, ces petits malins ont le culot de nous faire la leçon, de faire sentir que nous sommes, finalement et après tout, trop conventionnels, trop bourgeois, trop arriérés pour apprécier leur complaisant vomi, leur éjaculation musicale informe, leur dessous-dessus! Leur musique me fait penser, dans le meilleur des cas, à la rigueur du pantalon de ce jeune dont on voit la raie des fesses...Ça ne tient pas!

-Jean, je ne comprends pas ton courroux, c'est la journaliste ou la musique qui...

-Mais tout ça! D'ailleurs ce n'est pas tant la musique que la démarche sournoise justifiant cette musique dite nouvelle ou contemporaine qui me trouble ainsi! Beaucoup de ces musiciens n'ont aucune idée de ce qu'ils font, ceux qui écrivent dessus font semblant de comprendre, d'y voir une démarche socialement et politiquement nouvelle, en rupture avec le passé, et le public, en tout cas les plus vicieux et les plus snobs, s'affichent à ces concerts pour se faire croire qu'ils font partie d'un monde qui remet en cause l'establishment. Ils se pensent à part, privilégiés...Élus!

-Mais l'article, il traite de quoi?

-Cette Célia (Dieu que je m'ennuie de vrais critiques!), en plus d'écrire comme un manche à balais, nous pond un article d'une condescendance...Attends, je te lis...

"Ce soir, j'ai pu assisté à deux évènements forts différents et pas inintéressants dans leur ensemble. On a pas affaire à du nouveau, du surprenant (tu veux quoi? comme les bagnoles un nouveau modèle à chaque année?) même si les musiciens ne sont pas dépourvus de talent (qu'est-ce que tu connais du talent?). Les deux concerts nous ont offert de la musique typiquement locale (C'est quoi ça la musique locale?). Nous ne serons donc pas trop exigeants envers eux (T'as pas les moyens d'être exigeante!)

D'abord le groupe "Jeux-D-Nonce" (Ouf! quel jeux de mot!): une mixture de sons, de rythmes, de bruits et de paroles qu'on pourra qualifier d'engagés (des sons engagés...faudra m'expliquer...) nous ont montré de quel bois se chauffaient les musiciens. Ne reculant devant rien (???), le groupe aborde des thèmes qui illustrent leur engagement politique anti-conformiste (le conformisme de l'anti-conformisme...). Tour à tour, dénonçant les méfaits du tabagisme et de la drogue (là j'ai carrément rigolé), l'hypocrisie de la religion catholique (s'attaquer à un agonisant...quelle audace!), la cruauté envers les animaux et l'homophobie, ils ont crié leur amour de la liberté et de la justice. L'utilisation de cris, de borborygmes et de multiples effets souvent amusants, les musiciens évitaient les sonorités trop convenues et prévisibles (???). L'utilisation judicieuse de jouets d'enfant (petites flûtes, crécelles, pipeaux, sifflets) a non seulement ajouté cette touche de naïveté qui colore cette musique mais nous a démontré la créativité (les grands mots sont lâchés!) de ces créateurs (la créativité des créateurs...oui oui Célia...). Rien de nouveau (on le saura...) mais saluons le courage (!) de ces musiciens qui osent s'aventurer hors de sentiers battus.

Je laisse le directeur artistique du groupe résumer leur vision.

Question: "Votre travail s'inscrit-il dans un courant particulier?"

Réponse:"Nous évitons le plus possible d'être influencé par d'autres musiques. Nous tenons à notre identité et en cela écoutons peu de musique. Nous créons une musique enraciné dans notre vécu personnel"

-Je continue?

-Vas-y! Essaie de ne pas trop entrecouper ta lecture de commentaires s'il te plaît...

-Alors...Attends que je retrouve le passage...

"Le John Ryder Quartet nous présente une musique cette fois-ci enraciné dans le jazz pur (Jazz pur? c'est quoi ça?...je m'excuse PA...j'arrête...). L'ambiance est plus relâchée et le public plus nombreux qu'au concert précédent. Très impressionnant, le batteur et chef du groupe s'est montré envahissant. On aurait aimé entendre un peu plus et un peu mieux ses trois acolytes. Ryder ne réinvente pas la roue (regard amusé de Jean...) mais le swing ternaire de la musique me rappelle des soirées mémorables passées à New-York où le vrai bon jazz reste accessible un peu partout. (autre regard de Jean dubitatif) John Ryder d'ailleurs nous a affirmé (traduit de l'anglais):"Yeah man! (sourire de Jean) Vous savez le jazz c'est cool comme musique! Faut que ça swingue et un bon solo, c'est cool! On s'amuse bien et j'espère un jour vivre à New-York, c'est là que ça se passe!"

On lui souhaite. Peut-être trouvera-t-il une voix en côtoyant de grosses pointures.

-Je ne vois rien là de bien...

-Exactement! Parce qu'il n'y a rien à voir! Aucune analyse sérieuse, la journaliste ne fait que rapporter ce qu'elle a vu et crû entendre! Elle ne nous dit pas en quoi ces musiques sont ou non pertinentes. Pourquoi? Parce qu'elle n'a aucune idée de ce qui se passe! Critique de musique n'est pas présentateur météo bon Dieu! On peut pas juste décliner ce qui se passe sous nos yeux et nos oreilles! Tu vois? Il ne suffit pas de nous dire si elle aime ou pas, on s'en fout! Analyse mon vieux, analyse!

-J'ai trouvé intéressantes ses questions moi! Elle a pris le temps de rencontrer les musiciens au moins!

-Un bon point! Légèrement...succinct! Et pas de réaction sur les réponses...

-Tu t'attends à quoi au juste? Qu'elle prenne position? Me semble que ce n'est pas son rôle...

-Critique mon PA! Critique! Ça te dis quelque chose ce mot? J'adore les émissions sportives...Ils sont plus intelligents que dans la culture! On fait de vraies analyses! Ça fouille, ça scrute, dissèque, compare, jauge, ça s'intéresse à l'histoire, on connaît les joueurs, ce qu'ils ont fait ou pas fait et j'en passe!

-Oui mais dans le sport ce sont des centaines de milliers de gens que ça intéresse et c'est beaucoup d'argent!

-Oui...La culture tout le monde, ou presque, s'en fout au fond...

-Non mais...

-T'as qu'à voir qui présente et qui parle de la culture à la radio, à la télé!

-Je les trouve sympa...

-La question n'est pas là PA! Tu crois que ces personnes "sympas" font de la critique? C'est bien gentil, consensuel la plupart du temps, bisounours, complaisant trop souvent, insignifiant quoi! Des critiques qui ont perdu tout sens...critique! En ont-ils les moyens?

-T'es toujours...comment dire...tellement négatif! Quelque chose de valable à tes yeux des fois?

-Faut que j'y aille...Dernière chose...Comment critiquer quelqu'un qui, comme Dieu, crée? Une création, en principe, est intouchable! Nous ne sommes plus entourés d'artistes ou d'artisans mais de créateurs! Ce glissement sémantique me paraît suspect...

Jean, sur ces mots, me fit l'accolade et s'en alla plus serein qu'à son arrivée. Je me demandais ce qui pouvait bien motiver cette colère, car après tout, il y avait des choses pas mal plus grave qui se passaient dans le monde que cet article de journal.

Je retourne à mon travail et tombe sur cette phrase de Nietzsche qui soudain résonne en moi: "Encore un siècle de journalisme et les mots pueront"

C'était en 1882...

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Published by Yannick Rieu - dans Culture
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