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16 mai 2015 6 16 /05 /mai /2015 23:41

"Dans cette mort rien de triste, cela se passe en pleine lumière avec un soleil qui innonde tout d'une lumière d'or fin"

Van Gogh

-T'as lu cet article?

Jean bouillait. Il était arrivé chez-moi en colère, ce qui, en général, n'augurait rien de bon pour les responsables de sa mauvaise humeur.

-Non, pas eu le temps, je travaille...

-Non mais c'est pas possible écrire des âneries pareille! Cette journaliste, et là je lui fais une fleur en lui donnant ce titre; ce gratte-papier, cette enflure de la plume, cette pisse-froide du verbe...

-Allons! Allons! Calme-toi! Et dis-moi de quoi il en retourne!

-Cette Célia Burn qui prétend écrire sur la musique...Écrire tout court...Un ramassis d'inepties sur des concerts qu'elle a vu...Elle n'a aucune mais aucune idée...Elle n'a jamais rien écrit qui me ferait penser ou seulement soupçonner qu'elle sait ce que "écouter" peut vouloir dire! Elle espère des musiciens ce qu'elle n'a jamais fait, ce qu'elle ne fait pas et ne fera jamais! Du "nouveau"! Du moderne...du contemporain! Moderne c'est déjà trop vieux!

-Faut que tu m'explique un peu là...Tu me perds!

-Pour qualifier la musique, pour lui mettre une étiquette, pour se distancier par rapport à ce qui existait, des musiciens et des critiques ont trouvé des termes comme "musique nouvelle" ou encore "musique contemporaine". Normalement ce sont les historiens, avec du recul, instaurent des catégories pour qu'on s'y retrouve un peu. Je ne pense vraiment pas que Bach savait qu'il composait de la musique baroque! Tu vois?

-Oui, ça me parait évident...

-Alors ces petits futés ont d'emblée, pour des raisons à mon sens bien futiles voire puériles, décidé que leur musique relevait de la nouveauté. À mon avis, elle relève plutôt d'un certain mépris doublé d'une prétention de vouloir faire table rase (ce qu'ils étaient incapable de faire: on ne peut faire table rase de ce que l'on ne connait pas ou peu!) de tout un passé riche, le mot est faible, et en même temps d'un désir de se démarquer (pourquoi?), de se singulariser de la façon la plus facile...On réinvente la musique! Rien que ça!

-Tu es injuste là...Je ne connais pas très bien ce dont tu parles mais les révolutions...

-Justement! Ces mêmes gens qui voulaient changer la donne, se sont les mêmes qui ont profité et qui profitent le plus du système en place! Ces anti-conformistes salariés, ces iconoclastes subventionnés, ces experts de la note qui dérange sont installés et bien installés dans ce qu'ils, selon eux, combattent! De plus, ces petits malins ont le culot de nous faire la leçon, de faire sentir que nous sommes, finalement et après tout, trop conventionnels, trop bourgeois, trop arriérés pour apprécier leur complaisant vomi, leur éjaculation musicale informe, leur dessous-dessus! Leur musique me fait penser, dans le meilleur des cas, à la rigueur du pantalon de ce jeune dont on voit la raie des fesses...Ça ne tient pas!

-Jean, je ne comprends pas ton courroux, c'est la journaliste ou la musique qui...

-Mais tout ça! D'ailleurs ce n'est pas tant la musique que la démarche sournoise justifiant cette musique dite nouvelle ou contemporaine qui me trouble ainsi! Beaucoup de ces musiciens n'ont aucune idée de ce qu'ils font, ceux qui écrivent dessus font semblant de comprendre, d'y voir une démarche socialement et politiquement nouvelle, en rupture avec le passé, et le public, en tout cas les plus vicieux et les plus snobs, s'affichent à ces concerts pour se faire croire qu'ils font partie d'un monde qui remet en cause l'establishment. Ils se pensent à part, privilégiés...Élus!

-Mais l'article, il traite de quoi?

-Cette Célia (Dieu que je m'ennuie de vrais critiques!), en plus d'écrire comme un manche à balais, nous pond un article d'une condescendance...Attends, je te lis...

"Ce soir, j'ai pu assisté à deux évènements forts différents et pas inintéressants dans leur ensemble. On a pas affaire à du nouveau, du surprenant (tu veux quoi? comme les bagnoles un nouveau modèle à chaque année?) même si les musiciens ne sont pas dépourvus de talent (qu'est-ce que tu connais du talent?). Les deux concerts nous ont offert de la musique typiquement locale (C'est quoi ça la musique locale?). Nous ne serons donc pas trop exigeants envers eux (T'as pas les moyens d'être exigeante!)

D'abord le groupe "Jeux-D-Nonce" (Ouf! quel jeux de mot!): une mixture de sons, de rythmes, de bruits et de paroles qu'on pourra qualifier d'engagés (des sons engagés...faudra m'expliquer...) nous ont montré de quel bois se chauffaient les musiciens. Ne reculant devant rien (???), le groupe aborde des thèmes qui illustrent leur engagement politique anti-conformiste (le conformisme de l'anti-conformisme...). Tour à tour, dénonçant les méfaits du tabagisme et de la drogue (là j'ai carrément rigolé), l'hypocrisie de la religion catholique (s'attaquer à un agonisant...quelle audace!), la cruauté envers les animaux et l'homophobie, ils ont crié leur amour de la liberté et de la justice. L'utilisation de cris, de borborygmes et de multiples effets souvent amusants, les musiciens évitaient les sonorités trop convenues et prévisibles (???). L'utilisation judicieuse de jouets d'enfant (petites flûtes, crécelles, pipeaux, sifflets) a non seulement ajouté cette touche de naïveté qui colore cette musique mais nous a démontré la créativité (les grands mots sont lâchés!) de ces créateurs (la créativité des créateurs...oui oui Célia...). Rien de nouveau (on le saura...) mais saluons le courage (!) de ces musiciens qui osent s'aventurer hors de sentiers battus.

Je laisse le directeur artistique du groupe résumer leur vision.

Question: "Votre travail s'inscrit-il dans un courant particulier?"

Réponse:"Nous évitons le plus possible d'être influencé par d'autres musiques. Nous tenons à notre identité et en cela écoutons peu de musique. Nous créons une musique enraciné dans notre vécu personnel"

-Je continue?

-Vas-y! Essaie de ne pas trop entrecouper ta lecture de commentaires s'il te plaît...

-Alors...Attends que je retrouve le passage...

"Le John Ryder Quartet nous présente une musique cette fois-ci enraciné dans le jazz pur (Jazz pur? c'est quoi ça?...je m'excuse PA...j'arrête...). L'ambiance est plus relâchée et le public plus nombreux qu'au concert précédent. Très impressionnant, le batteur et chef du groupe s'est montré envahissant. On aurait aimé entendre un peu plus et un peu mieux ses trois acolytes. Ryder ne réinvente pas la roue (regard amusé de Jean...) mais le swing ternaire de la musique me rappelle des soirées mémorables passées à New-York où le vrai bon jazz reste accessible un peu partout. (autre regard de Jean dubitatif) John Ryder d'ailleurs nous a affirmé (traduit de l'anglais):"Yeah man! (sourire de Jean) Vous savez le jazz c'est cool comme musique! Faut que ça swingue et un bon solo, c'est cool! On s'amuse bien et j'espère un jour vivre à New-York, c'est là que ça se passe!"

On lui souhaite. Peut-être trouvera-t-il une voix en côtoyant de grosses pointures.

-Je ne vois rien là de bien...

-Exactement! Parce qu'il n'y a rien à voir! Aucune analyse sérieuse, la journaliste ne fait que rapporter ce qu'elle a vu et crû entendre! Elle ne nous dit pas en quoi ces musiques sont ou non pertinentes. Pourquoi? Parce qu'elle n'a aucune idée de ce qui se passe! Critique de musique n'est pas présentateur météo bon Dieu! On peut pas juste décliner ce qui se passe sous nos yeux et nos oreilles! Tu vois? Il ne suffit pas de nous dire si elle aime ou pas, on s'en fout! Analyse mon vieux, analyse!

-J'ai trouvé intéressantes ses questions moi! Elle a pris le temps de rencontrer les musiciens au moins!

-Un bon point! Légèrement...succinct! Et pas de réaction sur les réponses...

-Tu t'attends à quoi au juste? Qu'elle prenne position? Me semble que ce n'est pas son rôle...

-Critique mon PA! Critique! Ça te dis quelque chose ce mot? J'adore les émissions sportives...Ils sont plus intelligents que dans la culture! On fait de vraies analyses! Ça fouille, ça scrute, dissèque, compare, jauge, ça s'intéresse à l'histoire, on connaît les joueurs, ce qu'ils ont fait ou pas fait et j'en passe!

-Oui mais dans le sport ce sont des centaines de milliers de gens que ça intéresse et c'est beaucoup d'argent!

-Oui...La culture tout le monde, ou presque, s'en fout au fond...

-Non mais...

-T'as qu'à voir qui présente et qui parle de la culture à la radio, à la télé!

-Je les trouve sympa...

-La question n'est pas là PA! Tu crois que ces personnes "sympas" font de la critique? C'est bien gentil, consensuel la plupart du temps, bisounours, complaisant trop souvent, insignifiant quoi! Des critiques qui ont perdu tout sens...critique! En ont-ils les moyens?

-T'es toujours...comment dire...tellement négatif! Quelque chose de valable à tes yeux des fois?

-Faut que j'y aille...Dernière chose...Comment critiquer quelqu'un qui, comme Dieu, crée? Une création, en principe, est intouchable! Nous ne sommes plus entourés d'artistes ou d'artisans mais de créateurs! Ce glissement sémantique me paraît suspect...

Jean, sur ces mots, me fit l'accolade et s'en alla plus serein qu'à son arrivée. Je me demandais ce qui pouvait bien motiver cette colère, car après tout, il y avait des choses pas mal plus grave qui se passaient dans le monde que cet article de journal.

Je retourne à mon travail et tombe sur cette phrase de Nietzsche qui soudain résonne en moi: "Encore un siècle de journalisme et les mots pueront"

C'était en 1882...

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Published by Yannick Rieu - dans Culture
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12 mai 2015 2 12 /05 /mai /2015 16:14

La douceur triomphe de la dureté ; la faiblesse triomphe de la force.

Lao-Tseu

Cela faisait plusieurs jours que je n'avais pas de nouvelles de Jean. D'habitude nous nous téléphonions pour prendre rendez-vous ou tout simplement pour jaser un peu. Avec le retard pris dans mon travail, je n'avais pas donné de mes nouvelles et lui...La rédaction prenait tout mon temps et je séchais sur des textes un peu rébarbatifs. Panne d'inspiration, panne d'idée, panne d'enthousiasme. Dans le désordre. Il était peut-être temps que je sorte de mon mémoire et que j'aille chercher un nouvel élan ailleurs, hors de mon sujet.

Un coup de fil. Pas de réponse. Deuxième coup de fil quelques heures plus tard. Toujours pas de réponse.

Était-il encore dans un de ses moments où il ne communiquait avec personne? Ça lui arrivait assez souvent de prendre des pauses sociales, comme il les appelait. "Hygiène isolatoire" ou "bains de silence", Jean avait des formules bien personnelles pour nommer ces moments où il jouait (il n'aimerait probablement pas ce mot) à l'anachorète.

Je pris mon vélo. La température douce de ce mercredi soir de septembre s'y prêtait bien et pour dire vrai transforma mon périple en un pur moment de bonheur.

La caresse amicale du vent sur mon visage, le plaisir de pédaler, activité simple et répétitive qui favorise la méditation ou la réflexion, la joie de fournir un effort minimal pour un déplacement-silencieux-maximal, une sensation d'indépendance, la même qu'on doit ressentir sur un voilier quand le vent nous pousse, cet espèce d'isolement et en même temps la sensation d'être proche du paysage qui défile. Tout cela participait à ce fugitif instant privilégié. Je pensais: que de chemin parcouru depuis ma première rencontre avec Jean!

J'arrive chez mon ami, barre soigneusement ma bicyclette.

Voler un vélo! Quelle chose ignoble! Une banque, une voiture...de luxe de préférence! Un vol de banque bien fait, sans violence et qui rapporte, c'est beau! Voire admirable! Je sais, c'est illégal, mais moralement ça se discute...Voler une bicyclette? Quelle lâcheté! C'est sans défense un vélo! Ça ne demande rien, c'est souriant et sympathique! Faut vraiment être un sale con pour s'attaquer à si faible; aussi courageux que s'attaquer à une vieille ou à un vieux, un enfant...un bébé!

Je frappe et refrappe à la porte. Au bout d'un moment alors que je m'apprêtais à abandonner, Jean, en pyjama, vient m'ouvrir, pas rasé, l'oeil torve. Pas l'air content de me voir l'ami!

-Qu'est-ce que tu fabriques ici?

-Je t'ai appelé, ça ne répondais pas...

-Ça? C'est qui "ça"?

-"Tu" ne répondais pas (pas content du tout l'ami)

-Non, j'ai décroché le téléphone...Bon allez...Rentre!

-J'peux repasser une autre fois, y fait beau, un p'tit coup de vélo...j'ai pensé...

-Ça va ça va...Rentre je te dis, j'allais me faire un café.

-À cette heure??

-Quoi à cette heure? Il est quelle heure?

-Attends que je regarde mon cell...Dix heures.

-Déjà? Quel jour sommes-nous?

-C'est pas possible...Nous sommes mercredi, on s'est vu vendredi passé...Le Jazzclub, la pluie, les chats...

-...La robe rouge, oui je me souviens! J'suis pas encore sénile comme tes vieux! J'ai juste perdu la notion du temps, j'avais des trucs à faire.

Nous rentrons dans son petit appartement.

Des livres, des disques, des revues, boîtes de pizza, des vêtements-pantalons, chaussettes, t-shirts, chemises, sous-vêtements- des coussins, des crayons, stylos, des feuilles de papiers, des journaux, une lampe renversée (qui n'a pas dû fournir de lumière depuis...des lustres!), des tasses, des verres, fourchettes et autres ustensiles...Un capharnaüm bordelistique fabuleux! On ne pouvait pas faire un pas sans marcher sur quelque chose qui ne devait pas y être! Comme une vague qui aurait balayé l'appartement, le fouillis s'étale jusque dans la cuisine où Jean se prépare un kawa.

-De l'eau pour moi.

-Va te chercher un verre, regarde sous la chemise verte à ta droite.

-Tu sais te retrouver dans ce...

-Je sais où je range mes affaires!

-T'appelles ça ranger?

-D'accord, c'est pas ordonné mais...

-Et si je te demandais...Je sais pas moi...euh...Le disque de Chester Young qu'on a écouté la dernière fois?

-Lester! Lester Young! Dans l'aquarium vide, à côté de la table, sous la couverture carrelée.

-Ok! Ok! (je vérifiai quand même... et rapporta un verre)

-Regarde dans le frigo, il y a de l'eau de source. Passe-moi le litre de lait par la même occasion.

J'ouvris le frigo; se trouvait dans la porte un litre de lait ainsi qu'une bouteille d'eau, les deux contenants coincés par le portefeuille de Jean qui les séparait et les maintenait bien arrimés sur l'étage du bas.

Alors, me demanda-t-il entre deux gorgés de café, ça avance ton mémoire?

-Pas mal menti-je, mais là (me rapprochant de la vérité) je suis en panne. J'ai des textes à lire un peu rébarbatifs...chiants pour être franc!

-Pourquoi faut-il que tu te tapes ces textes?

-Pour mon mémoire pardi! Ce que tu me disais à propos de la musique, de l'effort à fournir...Et bien, c'est la même chose!

-Pas tout-à-fait, mais je comprends. Ici on parle d'un effort de compréhension intellectuel, la musique, c'est différent. Ici la volonté, là l'immersion. Concentré ou attentif, tu te souviens? Tu saisis la différence? On reçoit la musique comme on reçoit le soleil, l'effort est inutile et même nuisible en ce qui concerne la musique.

-Oui, je me souviens maintenant. Et toi? Qu'est-ce que tu as fait ces jours-ci?

-J'ai réfléchi.

-À propos de...?

-Plusieurs choses...

-Comme...

-La force de la faiblesse par exemple.

-Mmm...La force de la faiblesse...Un concept oriental non?

-Si tu veux...je préfère me pencher sur sa pertinence que sur son origine si tu vois ce que je veux dire...

-Je ne saisis pas très bien comment la faiblesse peut être...forte!

-Voyons voir...Prenons ces gens qui se disent voltairiens, pas tous bien sûr! qui sont pour une liberté de parole ou d'expression si tu veux, tant que tu vas dans leur sens, pas de problèmes! Mais si tu t'avises de diverger de leurs opinions, alors là c'est la chasse! Ils érigent des barrières, ils installent autour de toi un silence, littéralement, ils te coupent la parole. Ils te débranchent socialement.

-Pour ça tu n'as pas besoin d'eux! Tu te débranches toi-même sans leur aide!

-Oui! Et c'est pour cette raison que je suis libre. Je n'ai de comptes à rendre à personne. Je n'ai pas peur de déplaire. Je n'ai rien à défendre, pas de boulot à perdre, rien à protéger. Je suis "faible" et c'est précisément cette faiblesse qui me rend fort.

Et tes textes? C'est à quel propos?

-Ils portent sur la stratégie de communication pour faire comprendre et accepter le droit d'ingérence

-Belle saloperie que ce droit d'ingérence si tu permets! C'est pas Kouchner qui le premier a utilisé ce terme?

-Oui, j'ai d'ailleurs un texte de lui à lire

-Mmm...Dis-moi, as-tu déjà vu des faibles s'ingérer dans les affaires des forts? Ce n'est rien de moins que du néo-impérialisme sous couvert humanitaire! Cette gauche droitsdelhommiste libérale est à vomir! Elle fait tout ce que la droite rêvait de faire sans jamais oser tout-à-fait! T'as vu en France?

-Quoi?

-Ils sont en train de préparer une loi pour condamner le geste de la quenelle! Même en Russie au pire moment du communisme on est pas allé aussi loin! Et c'est pas fini! On arrête un enfant de huit ans pour apologie du terrorisme, on refuse l'entrée à une jeune lycéenne de 15 ans pour port de jupe...trop longue! Sont devenus complètement dingues!

-Faut les comprendre, après les attentats de Charlie Hebdo, tout le monde a peur!

-Si on était pas allé les emmerder chez-eux on en serait peut-être pas là!

-ce qui est fait est fait...

-Mais ça continue! L'arrogance, l'avidité, la cupidité et l'inconscience d'une toute petite partie de la population occidentale est responsable de ce désastre! Quand j'ai vu ces mêmes personnages, ce même esprit, défiler dans les rues de Paris en prétendant être Charlie, je me suis dit que peut-être je n'étais pas si Charlie que ça! Pas comme ça en tout cas!

-Oui, j'ai vu la photo...

-Truquée! Enfin recadrée pour être juste...Ça t'en dit pas long toi? Les gens se font foutre de leur gueule et ils applaudissent! En redemandent!

Encore une fois tu caricatures un peu...

-À peine.

Nous parlâmes encore une bonne heure avant que j'enfourche à nouveau mon vélo.

Sur le chemin du retour, je pensai à ces millions de gens victimes des politiques de nos dirigeants. Directes et indirectes. Des milliards peut-être...

Je me demandais jusqu'à quand qualifierait-on ces dommages de "collatéraux".

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10 mai 2015 7 10 /05 /mai /2015 20:09

« Tant qu'on n'aura pas diffusé très largement à travers les hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l'utilisent et tant que l'on n'aura pas dit que jusqu'ici cela a toujours été pour dominer l'autre, il y a peu de chance qu'il y ait quoi que ce soit qui change. »

Henri Laborit, Mon Oncle d'Amérique

La rédaction de mon mémoire a pris du retard. Je vois Jean régulièrement depuis cet été et nos rencontres sont maintenant journalières. Je me rends compte que nous sommes très différents l'un de l'autre et que c'est cette différence qui nous attire et fait de nos réunions des moments privilégiés. C'est à chaque fois un défi que je me lance, je veux dire par là que sa pensée est assez iconoclaste, son tempérament bien trempé, d'un seul bloc, ce qui fait dire aux imbéciles qu'il est violent. Sa pensée est assez loin de celle de la plupart de mes amis (les filles aussi), quand il en ont une! Ma mère ne l'aime pas, elle le déteste en fait. C'est assez réciproque même si Jean y met moins de hargne. Il la voit comme une victime d'elle même et pour cela, fait preuve d'une magnanimité dont je lui suis gré. Le fait-il au nom de notre amitié? Peut-être et peu importe la raison, je ne l'apprécie que plus et mieux.

Ah! Solange! Mère de 6 enfants dont l'un s'est suicidé d'un retour de mission à l'étranger, elle est encore, à soixante-quinze ans, pleine de vie.

Elle mange bio, fait du yoga, suis des cours pour adultes, prend de longues marches de santé, lit le journal tous les jours, s'informe à la télé des dernières nouvelles, bref elle vit sa vie pleinement. C'est elle qui a poussé mon frère à s'engager dans l'armée.

"Au moins tu seras utile à quelque chose" lui avait-elle asséné

Un peu plus jeune que moi (il est le cadet et moi avant-dernier), mon frère avait abandonné le CEGEP au moment où notre père nous a quitté. Il est parti sans prévenir. C'est de notre mère, en revenant de nos cours, que nous avions appris la nouvelle. Elle semblait peu ébranlée et pour tout dire, assez étrangement, presque soulagée de son départ.

Envolé, disparu, mort d'une certaine façon. Pas de nouvelles, pas un mot, pas de coup de téléphone (ma grande soeur m'appris beaucoup plus tard qu'il n'en était rien). Cela a semblé choquer mon petit frère plus que nous l'aurions crû.

C'est vrai, mon frère était le mouton noir de la famille. Pourquoi une haine toute familiale s'était cristallisée sur sa personne? Des conneries, des bêtises, il les avait collectionné bien avant le départ de papa! Tout comme mes deux autres frères d'ailleurs. Pourquoi fut-il le réceptacle de tant d'indifférence, de jalousie, de rancoeur et finalement d'ostracisme? Jean avait plusieurs réponses à cette question. On en parlait de temps en temps, ce qui déplaisait hautement à ma mère quand je lui faisais part des réflexions que nous partagions, Jean et moi.

"Trop sensible et pas assez outillé pour faire face à toute cette indifférence et cette peine profonde que le départ de ton père semble lui avoir causé" me disait Jean.

Possible.

Depuis l'abandon de ses études, le "bien-aimé" comme se plaisait à l'appeler ma mère-non sans un certain cynisme, faisait de petits travaux à droite et à gauche. Sa nouvelle passion? Le vitrail. Pas malhabile de ses mains, avec un goût assez sûr qu'il aurait pu développer, il s'était mis à faire de minuscules vitraux dans lesquels il insérait des brins d'herbe, des fleurs séchées, des brindilles aux formes diverses, des plantes de toutes sortes. Les résultats étaient dans l'ensemble agréables et hautement décoratifs. On pouvait accrocher ces mini vitraux dans des endroits où le soleil pouvait donner des jeux de lumières inattendus. Cela durait quelque temps, deux, trois, quatre mois; il se lassait pour passer à une autre passion fugitive. Cabanes d'oiseaux, réfection de meubles, fabrication d'horloges et ainsi de suite. Pas de constance, que des circonstances.

Sans trop de surprise de notre part, l'idée de l'armée lui plût sur le moment. Il monta vite en grade: de simple soldat à caporal, de caporal à caporal chef, de caporal chef à sergent, le tout en un peu plus d'un an. J'ai su par ses collègues à son enterrement qu'il était fort apprécié, toujours prêt à faire les sales besognes, le coeur sur la main, toujours à se sacrifier pour les autres. Il était reconnu, il existait! Ses galons en faisaient foi!

Ah! Solange! Toujours prête à défendre les autres. Tu es pour le respect des droits et milites activement pour eux: droits de l'Homme, des femmes, des handicapés (des personnes à mobilité réduites me dis-tu), des travailleurs, des gays, des lesbiennes, des noirs, des juifs, des arabes (un peu moins ceux-là), des enfants, des sourds (je t'imagine me corrigeant encore une fois-des malentendants!), des étudiants (avec une certaine réserve) etc. Tu m'explique que l'amour sauvera le monde et que tu ne fais tous ces sacrifices que pour les autres.

Ah! Solange! Tu as toujours confondu amour et pouvoir! Comme l'écrit si justement Henri Laborit dans son livre "L'éloge de la Fuite" à propos de l'amour : "Avec ce mot on explique tout, on pardonne tout, on valide tout, parce que l'on ne cherche jamais à savoir ce qu'il contient. C'est le mot de passe qui permet d'ouvrir les coeurs, les sexes, les sacristies et les communautés humaines. Il couvre d'un voile prétendument désintéressé, voire transcendant, la recherche de la dominance et le prétendu instinct de propriété. C'est un mot qui ment à longueur de journée et ce mensonge est accepté, la larme à l'oeil, sans discussion, par tous les hommes (les filles aussi-c'est moi qui spécifie). Il fournit une tunique honorable à l'assassin, à la mère de famille, au prêtre, aux militaires, aux bourreaux, aux inquisiteurs, aux hommes (et femmes-c'est moi qui spécifie) politiques. Celui qui oserait le mettre à nu, le dépouillé jusqu'à son slip des préjugés qui le recouvrent, n'est pas considéré comme lucide, mais comme cynique."

Lorsque Jean me lut pour la première fois ce passage, je fus choqué de voir ensemble les mots "bourreaux", "mère de famille", "assassin", "prêtre"! Je ne voyais pas le lien qui pouvait les unir. Mettre sur le même plan des "occupations" si opposées?!

-Va falloir que tu creuses un peu mon PA! Les choses ne sont pas toujours aussi simples qu'on voudrait nous faire croire! Mais attention, si tu creuses, va falloir bien t'outiller contre la bien-pensance qui va vite te mettre à l'écart. Elle ne supporte pas la vérité. Si tu aimes le silence, tu vas être servi!

La mort de mon frère n'aura donc pas été vaine. Dans un sens, et je le remercie ici, il m'aura montré la voie, par la négative, certes, mais tout de même, il m'aura montré la voie.

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Published by Yannick Rieu - dans Culture
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10 mai 2015 7 10 /05 /mai /2015 05:50

Sentir avec les yeux, voir par les oreilles, écouter avec sa peau, goûter un paysage...

Quand nous ressortîmes du Jazzclub, vers minuit, le ciel était dégagé. La lune gibbeuse éclairait faiblement la ruelle que nous avions ré-emprûnté pour le retour. Le vent s'était, si je puis dire, envolé; plus rien ne bougeait, tout s'était tu.

Un chat, à quelques mètres de nous, traverse un petit jardin. Jean me fait signe d'arrêter. Nous observons.

Un deuxième chat. On arrive à distinguer ses taches grises sur sa robe blanche immaculée. Il porte un collier. C'est le maître des lieux et fixe l'intrus en mouvement. Celui-ci l'aperçoit au dernier moment, ou a-t-il senti qu'il était observé? Toujours est-il que son attitude se métamorphose, elle passe de désinvolte à quelque chose se rapprochant de la précaution: ses mouvements ont ralenti, il évite maintenant le regard appuyé de son hôte imprévu, sa queue est basse, il continue d'avancer mais ventre à terre. On peut maintenant distinguer son pelage long, ses poils hirsutes, sa grosse tête ronde ornée de deux oreilles trop petites légèrement abaissées. Le chat blanc s'est accroupi. On entend, à peine audible d'où nous sommes, un grondement sourd, c'est un avertissement: tu n'es pas chez toi, c'est chez-moi ici et tu n'es pas le bienvenue. Le matou saltimbanque, poils en bataille probablement infestés de puces, en a vu d'autres. Il feint d'ignorer l'avertissement et poursuit son chemin, toujours au ralenti cependant. Il passe et s'éloigne. Le chat blanc se redresse, passe sa langue sur son museau, lève la tête pour mieux sentir l'odeur de l'envahisseur, jette un dernier regard de son côté et s'en retourne lentement à ses affaires.

Nous reprenons notre marche.

-Intéressant comment l'intrus à réagi face à la menace du chat blanc. Son attitude était claire: je ne fais que passer! T'as vu la beauté de ses mouvements?

-J'ai surtout vu un sac à puces sale et probablement affamé! Répondis-je

-Tu as raison mais n'empêche qu'ils étaient plein de grâce. Si j'étais danseur, je ferais une étude exhaustive sur la gestuelle animale.

-D'autres y ont pensé avant toi!

-Probablement.

Dans un revirement typique à Jean, il me proposa de continuer sur la rue principale encore bourdonnante d'activités malgré l'heure avancée.

Des gens fumaient à l'extérieur d'un bar vomissant une musique techno. Elle se déversait d'abord sur le trottoir pour aller se répandre jusque dans la rue. Il était par moments difficile de distinguer son "chant" des crissements de pneus, des gémissements des moteurs, des klaxons bienheureux ou agressifs et des radios plein volume. Le beau temps (même frais) avait fait ressortir toute la splendeur de la faune urbaine.

-Cette musique à une odeur de fuel, tu trouves pas? Une odeur d'essence et de solitude non assumée. Elle dit quelque chose cette musique!

-Si les musiques traduisent, dans leur ensemble, l'état général d'une société...

-...Alors on est en droit de s'inquiéter!

-Mmm...

-Quand j'écoute du baroque, de la musique de la Renaissance, romantique, moderne ou même, dans certains cas, contemporaine, j'y décèle une capacité des compositeurs à la contemplation, une hauteur, une profondeur et une largeur. Ce sont des musiques à trois dimensions si tu veux! Et peut-être plus!

-Et le jazz?

-Énergique, urbain, solaire, tendre parfois. C'est un cri, mais pas ce cri qui dit: "Regardez-moi!" mais plutôt celui de l'humain qui a mal aux autres.

J'essayais de saisir ce que Jean tentait de me faire comprendre.

Mon téléphone sonne. C'est Pierrot.

-Ouais! T'es où?

-Je suis avec Jean...Non, tu ne le connais pas...Ce soir? Non, c'est trop tard, une autre fois...Ok! Bye!

-Tu réponds toujours quand on t'appelle?

-Hé! C'est pas la peine d'avoir un cellulaire si c'est pour ne pas répondre! Pas toi?

-J'en ai pas. J'suis pas un domestique qui accourt à la moindre sonnerie, non plus qu'un chien qui vient chaque fois qu'on l'appelle. C'est peut-être pour ça que j'ai une tendresse particulière pour les chats et que les chiens me désespèrent. D'ailleurs il y a quelque chose qui relève de la servitude volontaire dans tout cela! La Boétie, tu connais?

-Bien sûr! Mais ça n'a pas de rapport!

-Tu crois? La servitude sauce technologique avec accompagnement de vocabulaire où il serait question de liberté, de communication, d'indépendance...Jamais dans l'Histoire les peuples n'ont fait l'apologie à ce point de leur esclavage! Je te le dis, on leur a fait aimer et il l'aime leur servitude!

Même si j'avais de la difficulté à l'admettre, c'était pas complètement faux.

Devant le bar, les trois quart des fumeurs et des gens qui étaient venus prendre un peu d'air, ou se dégourdir les oreilles, avaient le nez collé à leur cell, la tête penchée vers celui-ci. On aurait pu croire à un signe de repentance généralisé ou mieux, à un signe d'abdication. Inconscient, bien sûr.

Une jeune fille passe tout près de nous.

Sa robe rouge sang est si serrée qu'elle l'oblige à faire de tout petits pas. Ses chaussures à talons hauts lui donnent une démarche peu assurée et à chaque pas qu'elle fait, elle doit corriger son équilibre pour ne pas se renverser un pied. Elle avance cambrée, les seins avant-coureurs, ses fesses se balançant dangereusement d'un bord à l'autre, mettant à chaque fois au défi les lois de la pesanteur et du même coup celle de l'attraction ou de la répulsion, c'est selon...Son visage, ou ce qu'il en reste, est enfoui sous un épais maquillage que bien des clowns lui aurait sans doute envié. Elle doit sortir tout droit de sa coiffeuse, sans doute la même qui fit les coiffures des femmes de la fameuse émission "Dallas". Elle affiche avec assurance son mauvais goût.

Jean n'avait pas tort, ce matou plein de puces avait beaucoup de grâce.

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8 mai 2015 5 08 /05 /mai /2015 18:35

Je me nomme Pierre-Alexandre David Simard Côté Lévesque Godin. Mes amis (les filles aussi) m'appellent PA (prononcez à l'anglaise PI-É). C'est plus court. Mes parents et grands-parents ont toujours été pour l'égalité. C'est lourd mais ce n'est que justice. L'égalité est parfois ridicule vous me direz! Chacun ses opinions.

"Savoir écouter est un art"

Epictète

La pluie tombe maintenant à grosses gouttes serrées. Nous sommes complètement trempés et c'est au pas de course que nous terminons le trajet pour nous rendre au "JazzClub". Le nom n'est pas original mais il dit bien ce qu'il veut dire: ici on présente du jazz et rien d'autre.

L'endroit était modeste, on pouvait y tenir à 50 ou 60 à tout casser. Le prix d'entrée et des boissons raisonnable. La scène minuscule où trônait un piano arrivait à accueillir quatre musiciens (pianiste compris!) qui devaient se tenir tranquille pour ne pas se gêner les uns les autres.

Le concert avait commencé alors que nous bavardions dans la ruelle et, s'approchant du club, on pouvait déjà entendre un saxophone s'étrangler sous les coups d'une batterie hargneuse. Nous arrivions en plein duel.

Jean connaissais naturellement tout le monde ou presque. Après moultes salutations, de nombreux "ça va?", poignées de main et tapes dans le dos, nous prîmes place à une table.

Le patron vient nous voir

-Alors Jean, tu nous amène une nouvelle tête?

-Oui! Je te présente PA. Il n'aime pas le jazz.

-Ah oui? Qu'est-ce qui vient foutre ici?

-Des efforts...

-Très bien! Comme d'habitude?

-Pour moi oui...PA?

-Une blanche bien froide sera parfait.

Je n'appréciais pas la façon cavalière d'avoir été présenté. "Il n'aime pas le jazz". J'étais donc en partant coupable, "étranger", hors secte. Un bleu quoi! Dehors c'est Jean qui semblait mal adapté, ici c'était moi. On apporte les boissons.

J'écoute la musique, Jean est absorbé.

Le saxo, dans ce qui semble être une prise de bras, fait grimacer le batteur par une pression de plus en plus forte. Celui-ci se dégage et frappe vivement son adversaire au ventre qui riposte avec un direct sur le nez. Le batteur saigne, les cymbales aussi. Pas vaincu pour autant, c'est à coups de grosse caisse qu'il étourdit l'ennemi. Arquebouté, le saxo groggy lance tout de même un dernier cri, celui, peut-être, de l'agonie. Le bassiste et le pianiste lui viennent en aide en le soutenant pour le thème final.

-Alors?

-Oui...quoi?

-Tu commences à saisir ce qui se passe?

-C'est la guerre! Violent!

-Tu veux dire énergique peut-être...

-J'avais de drôles d'images qui me venaient!

-Bien! Au moins tu n'es pas indifférent!

Le pianiste entame en solo l'introduction du morceau suivant. Je crois le reconnaître...

-dis donc, c'est pas...

-La ferme!

Je prends une gorgé de blanche.

C'était bien...Je fouillais dans ma mémoire, passant en revue la musique que Jean me faisait écouter. Je connaissais cet air. Bon Dieu! Pas moyen de me souvenir!

Depuis quelques temps, mon ami mélomane s'était mis en tête de faire mon éducation musicale. Je me rendais régulièrement chez lui, deux ou trois fois par semaine, pour suivre ses conseils.

Pas plus tard qu'avant hier, il s'excitait à propos d'un musicien, un certain Chester Young, et d'une chanteuse dont je ne me souviens déjà plus le nom...Cindy...Enfin peu importe.

-Ce musicien a changé bien des choses tu sais.

-Ça sonne un peu vieillot ton truc!

-Mais ferme-la donc et écoute!

J'obtempérai. À Rome fait comme les Romains...

C'est dans ces moments que Jean montrait, sans le savoir, son côté lumineux. Tout chez lui s'allumait, s'animait: ses yeux, ses gestes, même sa peau semblait irradier! Ses pieds marquaient le tempo, ses mains dessinaient les pauses, suivaient les nuances, il devenait chef d'orchestre qui, au lieu de diriger, façonner une interprétation, se faisait porter par celle-ci. Les rythmes, les sons, les voix devenaient les fils invisibles de la marionnette qu'il était devenu.

Jean récepteur de fréquences. Transformant, transformé, naissant et vivant à travers les ondes sonores.

Un chef-d'oeuvre! T'en dis quoi?

-Écoute, je dois t'avouer...je pensais à autre chose...J'ai décroché comme on dit.

-Bon Dieu! PA! Si tu n'écoutes même pas...

-C'est pas facile!

-Je sais. Tu es habitué aux musiques qui n'ont pas vraiment besoin d'être écouté. C'est elles qui viennent à toi avec leurs gros sabots, fardées, dévoilant tout dès la première rencontre! Ce sont des musiques-putassières! Elles se vendent et s'achètent et rien ne se passe!

Là, au contraire, c'est toi qui doit aller vers la musique, elle demande un "effort" qui n'a rien avoir avec la volonté. Cet "effort" porte mal son nom en fait.

-Je ne suis pas sûr de te suivre.

-C'est Renoir Père qui...

-Qui?

-Renoir, le peintre! Dis-moi que ce nom ne t'es pas inconnu!

Je fis une mou qui indiquait ce que Jean redoutais.

-Bravo l'éducation! Combien d'années d'études? Passons...Renoir parlait de la technique du bouchon. Tu suis le mouvement, le courant. Tu te laisse porter. Et que se passe-t-il quand tu suis le courant?

-Tu descends la rivière.

-Oui, mais si le bouchon avait des yeux et des oreilles, ce qui chez toi reste à prouver, tu aurais le sentiment que plus rien ne bouge. Tu fais un avec la rivière.

-Un avec la musique...Je vois!

Je cherchais toujours le nom de cette mélodie...J'ai trouvé! Strange Fruit!

Satisfait, je termine ma bière.

Le piano égrène les dernières notes dans les applaudissements. J'avais pas écouté une note, trop concentré que j'étais à me remémorer des instants passé avec Jean et a trouver le nom du morceau.

Jean me regardais d'un drôle d'air.

-Alors? Encore à lutter contre le courant?

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6 mai 2015 3 06 /05 /mai /2015 17:33

Je me nomme Pierre-Alexandre David Simard Côté Lévesque Godin. Mes amis (les filles aussi) m'appellent PA (prononcez à l'anglaise PI-É). C'est plus court. Mes parents et grands-parents ont toujours été pour l'égalité. C'est lourd mais ce n'est que justice. L'égalité est parfois ridicule vous me direz! Chacun ses opinions.

On était en septembre mais il faisait novembre. La rue que nous empruntâmes était étroite, le vent soufflait dru. Il avait plu et la lumière glauque des lampadaires se reflétait dans les flaques d'eau parsemées sur notre parcours. Le soleil était couché depuis un moment déjà. On sentait dans l'atmosphère quelque chose de nostalgique, un été trop vite passé?

Une vie à peine vécus...Je pensais à mes vieux, surpris que leur existence s'achevait déjà, maudissant doucement le temps que grignote lentement un espoir tardif, prenant conscience tout-à-coup que la mort est entré de plain-pied dans leur vie.

C'est cette maudite rue qui me mettait dans cet état. Plus lugubre que nostalgique finalement! Le vent, la pluie, les arbres menaçants (pourquoi menaçants?), la lumière blafarde...Jean!

Il marchait en silence à mes côtés, légèrement en retrait, les mains dans les poches de son blouson miteux.

-Pourquoi, au lieu de prendre les rues plus achalandées, tu tiens à passer par ce chemin? En plus d'être plus long, de faire des détours inutiles, on a l'impression de marcher dans un cimetière! C'est triste ici!

-Peut-être parce que c'est plus vrai. Tu préfèrerais marcher sur une plus grande artère avec des boutiques, des bagnoles, des gens qui somnanbulent d'un magasin à l'autre?

-Au moins il y a de la vie!

-Rien de moins sûr mon ami! Les morts, les fantômes, les ombres, les inexistants, tu les trouves en pleine lumière, attablés dans un macdo ou au volant de leur BMW espérant rattraper le temps qu'ils n'ont plus à marcher dans une rue comme celle-ci. Les ectoplasmes ne se cachent plus et se croient vivants!

-J'aurais du me la fermer...

Nous poursuivâmes notre chemin, silencieux.

Jean, selon toutes les apparences, n'aimait pas le monde dans lequel il vivait. Il prétendait (j'avais un sérieux doute!) ne pas comprendre les gens qui arrivaient à bien s'adapter dans une société malade. Était-ce un signe de santé ou une forme de psychose?

Moi je me sens plutôt bien...(tiens! Une phrase "moije" comme Jean les appelle) J'ai des amis (des filles aussi), des parents affectueux que j'aime, une vie assez bien remplie: mes vieux, mes études, mes sorties. Il ne semble pas que je sois atteint de délire, de psychose ou je ne sais quoi!

Avait-il deviné mes pensées...?

-Toi qui étudies en communication, peux-tu me dire, en général, de quoi tu parles?

-Quand, avec qui?

-N'importe, avec tes amis, tes parents, tes profs.

-Je ne sais pas...De tout et de rien...Question bien large!

-De tout et de rien, qu'est-ce que tu veux dire?

-On parle boulot, politique, des nouvelles qu'on a lu ou vu, des autres...Je sais pas moi...du sport...

-De la mort, de l'amour, de l'intelligence, de la pensée, du silence, vous n'en parlez jamais?

-Non...pas de ça...C'est des sujets...

-...Trop importants pour qu'on en parle? C'est ça?

-Non...Ça nous vient pas à l'esprit! c'est tout! Et toute façon...

-Quoi de toute façon?

-C'est des sujets pas marrants ça...

-Pas marrants, pas marrants...Ton sujet de maîtrise il est marrant lui? Ce sont de vrais sujets!

-En philo, oui, on a parlé de la mort et du reste...

-Vous en parliez vraiment ou vous vous penchiez seulement sur ce que d'autres en pensaient?

-Non...Oui...On étudiait surtout la pensée des philosophes. C'est très intéressant tu sais!

-Je n'en doute pas un seul instant! Vous n'en parliez pas si je comprends bien!

-Si, quand même un peu...

-Mais pas trop...

-En effet...Pour être honnête, je n'ai aucune idée de ce que mon prof pensait!

-Il ne faisait que "passer la matière", c'est ça?

-Oui, il nous avait averti au début du cours qu'il ne prendrait pas position, que ce n'était pas son rôle.

-Étrange comme posture...Tu ne trouves pas?

-Je ne vois pas en quoi. Il était là pour nous enseigner, pas pour...

-...Apprendre?

-Que veux-tu dire?

-Sa position est celle d'un ordinateur, il restitue ce qu'il a emmagasiné dans sa mémoire. Il peut le faire de manière vivante, intéressante mais cela revient à ça!

-J'ai beaucoup appris...

-...sur ce que les philosophes ou penseurs pensaient de leur vivant! Encore une fois, je confirme, cela est hautement intéressant! Mais ne penses-tu pas que communiquer, si on se réfère à son sens premier, qui est de mettre en commun, a perdu de son sens? Si ton prof s'exclut en quelque sorte de la communication, y a-t-il communication ou seulement de l'information qui passe de "A" vers "B"?

-Je n'avais pas vu cela sous cet angle!

-Toi, par exemple, qu'est-ce que le mot "silence" t'inspire? Il évoque quoi pour toi?

-...Le silence...Bien j'ai lu...

-Non! Pas selon machin ou machine! Toi! C'est à toi que je parle maintenant! Pas à machin ou machine!

-Écoute...Je sais pas...Au fond, je doit t'avouer que je n'y ai pas vraiment réfléchi!

-Mais tu pourrais me dire ce qu'en pense "X" ou "Y"!

-En gros c'est ça...Mes connaissances sont...

-...Mécaniques? De secondes mains?

-Oui, peut-être. Je ne l'aurais pas dit comme ça.

-Mais c'est un peu beaucoup ça...Non?

-Oui, si tu veux...

-Pour parler du silence, il faut l'avoir rencontré, vécu, senti. Sinon, ça ne vaut pas un pet!

-Et la mort? Il faut l'avoir vécu pour avoir une opinion, un avis sur elle?

-Il ne s'agit pas d'avoir un avis ou une opinion, mais d'aller voir! Connaitre n'est pas savoir!

Vaut mieux, quand tu as faim, un mauvais repas qu'un bon livre de cuisine!

Jean avait le don de, un: finir mes phrases à ma place et deux: finir une conversation.

-Marchons! dis-je

-Mais dis donc! Tu deviens sage mon PA!

Je ne relevai pas son sarcasme et me dis en moi-même, avec un soupçon de revanche à la clé, qu'il faudrait bien qu'il m'explique comment on pouvait vivre la mort...de son vivant! Monsieur je-sais-tout n'avait qu'à bien se tenir!

Une fine pluie tombait maintenant. On pouvait voir de gros nuages bas éclairés par les lumières de la ville filer à toute vitesse vers le sud. Couleur de souffre, jaunâtres, ils paraissaient sales à force de se frotter aux cités qu'ils survolaient. On aurait dit des moutons voulant fuir au plus vite ces éclairages qui les montraient sous un mauvais jour.

Le vent redoublait d'ardeur. Nous nous engageâmes dans une ruelle à peine éclairée par les ampoules extérieures que les habitants laissaient brûler par sécurité. On entendait le souffle du vent dans les feuilles, le bruissement caractéristique des quelques arbres ponctuant notre route.

Une porte claquait sur notre gauche, des gobelets de café roulaient dans tous les sens, des sacs de plastique virevoltaient. Les fils électriques s'étaient mis à siffler sous la vélocité accru du vent. Des clochettes, de celles que l'on suspend et qui tintinnabulent au moindre souffle faisant entendre de douce mélodies, semblaient maintenant prises de folie et s'entrechoquaient dans une lutte à finir.

En dépit de tout, on pouvait dire que c'était silencieux.

Une idée, fulgurante, s'impose à moi:

-En fait, il me semble que le silence, le nôtre, soit toujours présent et qu'il suffit d'arrêter de lutter contre le bruit pour l'entendre.

Jean s'arrêta net. Il répéta mes mots.

-Arrêter de lutter, entendre notre silence toujours présent.

Son large sourire illumina la ruelle.

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5 mai 2015 2 05 /05 /mai /2015 17:07

Je me nomme Pierre-Alexandre David Simard Côté Lévesque Godin. Mes amis (les filles aussi) m'appellent PA (prononcez à l'anglaise PI-É). C'est plus court. Mes parents et grands-parents ont toujours été pour l'égalité. C'est lourd mais ce n'est que justice. L'égalité est parfois ridicule vous me direz! Chacun ses opinions.

"Actuellement notre prétendue éducation détruit impitoyablement l’intelligence créatrice."

J. Krishnamurti

Après ce coup de téléphone et la fin plutôt sèche de notre entretien, je fus encore moins apte à poursuivre mon travail. Jean m'avait un peu choqué (mais pas surpris) avec sa position extrémiste concernant les artistes et leur soi-disant disparition. À l'instar des animaux en voie d'extinction, allait-on, dans le futur, créer des parcs à leur intention? Quand cette idée me traversa l'esprit j'esquissai involontairement un sourire.

Quelques jours plus tard, Jean passa chez-moi pour m'inviter au concert d'un groupe, fameux selon ses dires, au Théâtre du Nouveau Rideau Rouge. Ce fanatique de jazz, comme tous les fanatiques, voulait absolument que j'épouse sa cause. C'est donc sans répit qu'il me conviait à partager ses soirées où cette musique faisait vibrer les coeurs et parfois les murs.

Malgré son bon vouloir, ses explications, nos écoutes sélectives et actives, prêts de livres sur son histoire, son évolution, je restais de marbre face au jazz et plutôt dubitatif quant à sa passion. Je me demandais ce qui pouvait bien toucher à ce point mon ami.

Je le dis bien candidement, cette musique restait incompréhensible, je n'arrivais pas à trouver les clés qui m'auraient ouvert les portes de ce monde: désordonnée, partant dans tous les sens, ésotérique, réservée à une élite qui partageait certains code (lesquels?), élitiste donc, intellectuelle et sauvage à la fois, brouillonne. Après réflexion je pensai qu'au final cette musique ressemblait étrangement à mon ami!

Je confiai à Jean mes sentiments et fût surpris de voir mon ami partager mes doutes, pas tous, concernant cette musique.

Tu sais PA, dans le jazz comme ailleurs, beaucoup de ceux qui le pratique ne le font pas pour les bonnes raisons. Bien sûr, il est humain de vouloir briller, exister, être reconnu par l'autre et tout le tralala, mais certains dépassent des bornes qu'il ne vaudrait mieux ne pas dépasser. Il abandonnent, quand ils vont trop loin, une dignité et par le fait même toute crédibilité. Leur travail devient alors objet de consommation et l'intérêt premier de cet objet est de le vendre.

N'as-tu jamais remarqué? Qui invite-t-on le plus souvent dans la plupart des émissions culturelles? De qui parle-t-on dans les revues, les journaux? Dans 95% des cas, de ceux qui vendent! Pourquoi? Parce qu'un journaliste ne pourra pas inviter une personne qui ne le fera pas briller! Quand tu invites une vedette, c'est un peu de sa popularité, de son "aura" qui déteint sur toi!

À mon sens, poursuivait Jean, nous vivons dans une société où d'un côté, l'individu est devenu et le point de départ et le centre et le point d'arrivée, sorte de serpent se mordant la queue en y prenant un plaisir fou et de l'autre côté, c'est qu'il n'y a plus d'individu!

-Tu vas me refaire le coup du "il n'y a plus d'artistes" persiflai-je

-C'est lié. Plus d'individus mais quelque chose se rapprochant du clonage. Des individus mais de moins en moins "différenciables". Faits sur le même moule, sortants de la même matrice. Propagandés, lavés, programmés sur le même logiciel: l'école, le système éducatif. Ne vois-tu pas qu'on se dirige vers une sorte d'indifférenciation générale?

Mozart et Madonna, Proust et Beigbeider, Molière et Matte, Brel et Céline (la chanteuse!), Platon et BHL. Tout à tendance à s'équivaloir dans la tête des gens et finir par des questions d'opinions. Moi je (ah! combien de phrase commence par "moi je") préfère ceci à cela, cela à ceci, "c'est mon opinion" et autres "les goûts ça ne se discute pas"! Non! Mais ça s'éduque, le goût...

-Tu ne trouves pas ton discours un peu élitiste?

-Je m'attendais bien évidemment à cela! C'est même le premier argument (et le plus facile) que la plupart des gens avanceront. Et ceux qui avanceront ce mol argument seront souvent ceux qui ne ferons jamais de véritables efforts pour dépasser leur opinion.

Je peux te poser une question?

-Essaye toujours...

-Est-ce que toutes les opinions se valent?

-Chacun ses...

-Opinions...Tu fais partie, mon pauvre ami, des ces gens qui répètent les mêmes phrases toute faites sans réfléchir...L'indifférenciation...

-Je te remercie beaucoup...

-En plus, tu ne réponds pas à ma question! Est-ce que toutes les opinions se valent? Sont équivalentes en qualité?

J'étais bien obligé de répondre par la négative...Un plombier aura un avis plus sûr sur un problème de plomberie que le meilleur des musiciens, cela va de soi. Mais peut-être il en allait autrement avec les arts...Est-ce qu'un musicien pouvait avoir un avis plus sûr concernant la musique que le meilleur des plombier? Ou n'était-ce qu'une question de goût?

Je fis part de ma réflexion à Jean.

Évidemment PA, tout le monde peut en effet préférer ceci à cela mais on doit aussi admettre que placer sur le même plan les "Concertos Brandebourgeois" et "Twist and Shout" n'est pas raisonnable. Il y a une différence de qualité, tout en étant tous les deux pertinents.

La qualité de réflexion d'abord, la recherche d'équilibre, la passion du mot ou de la note juste, le développement des idées, de leur imbrication et leur révélation les unes par rapport aux autres...Et bien d'autres choses!

-J'en reviens à l'élitisme mon vieux. Tu es élitiste sans le savoir...ou en le sachant très bien!

-Non. J'aime Bach et les Beatles mais je suis conscient de leur degré respectif.

Cela me paraissait raisonnable.

Bon, reprit Jean, tu admets donc qu'il y a des degrés de qualité dans l'opinion. Pour les raisons évoquées tout-à-l'heure, en bref: l'expérience, un certain savoir, des connaissances mais surtout, pour que tout cela prenne un sens, du relief, à savoir: la sensibilité! Ou cette fameuse individualité, en d'autres termes, qui semble disparaitre!

La question suivante me parait évidente!

-Ah bon?

-Oui! Comment développe-t-on cette sensibilité?

-C'est en effet une bonne question...

-Par plus de savoir? Plus d'étude? En accumulant plus d'informations? Ce qu'on désigne aujourd'hui par la culture? Qui n'est en fait qu'un ramassis de données sur divers sujets!

-Aucune idée...Peut-être...

-Tsss...On pourrait se demander par moment à quoi servent toutes tes années d'études...Les ordinateurs peuvent accumuler beaucoup plus d'informations qu'un humain ne pourra jamais faire, sont-ils sensibles pour autant?

-Oui, bon, alors?

-Qu'est-ce qu'un ordinateur ne pourra jamais faire?

-...

-Prendre de la distance par rapport à lui-même, observer sans qu'il y ait d'observateur. Autrement dit "fonctionner" sans être là! Pure observation sans jugement, sans nommer, sans parole, sans point de vue!

-Et tu crois que cela peut rendre sensible? Mmmm...

-Qu'est-ce que la sensibilité si ce n'est la capacité de voir, dans son ensemble et dans le détail ce qui nous entoure, dans sa globalité et dans l'instant? On accumule de l'information en étant concentré mais on (se) rend sensible en étant attentif. L'attention englobe, la concentration exclut.

-Quel rapport avec la perte d'individualité? Au fait, comme tu dis, qu'il n'y aurait plus d'individus?

-Mais parce qu'il y a une perte incroyable de sensibilité!

-Là je ne te suis plus...

-C'est pourtant simple! Si une personne ne "sent" plus les choses, elle devra se raccrocher à des opinions qui souvent d'ailleurs ne seront même pas les siennes mais celles qu'on lui aura "suggérées", imposées serait plus juste, depuis son enfance. Perte de sensibilité, perte d'individualité, perte de créativité.

C'était tiré par les cheveux son truc...

Mais pourquoi donc j'aimais ce type qui aimait une musique que je ne pouvais souffrir? Cette personne qui prétendait qu'il n'y avait plus d'artistes, et maintenant plus d'individus?

Pour dire vrai, vous mesurerez l'angoisse que ses paroles avaient sur moi...

J'avais presque hâte qu'on parte pour le concert!

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4 mai 2015 1 04 /05 /mai /2015 06:06

Un journal imaginaire, un portrait imaginaire. Il vous fera (j'espère!) rire et parfois (j'espère!) grincer des dents. Tiré de situations réelles. La vérité, ya qu'ça de drôle.

Je me nomme Pierre-Alexandre David Simard Côté Lévesque Godin. Mes amis (les filles aussi) m'appellent PA (prononcez à l'anglaise PI-É). C'est plus court. Mes parents et grands-parents ont toujours été pour l'égalité. C'est lourd mais ce n'est que justice. L'égalité est parfois ridicule vous me direz! Chacun ses opinions.

"Que la culture universelle de l'école vise à l'apprentissage de la liberté, non la soumission: être libre, voilà la vraie voie" M. Stirner

Pas moyen de me concentrer sur mon texte de maîtrise. Les mots de Jean me reviennent constamment à l'esprit. Comme les chevaux d'un carrousel, ils passent et repassent, tournent et retournent, réapparaissent continuellement avec le même éclairage, blafard celui-là: "Il n'y a plus d'artistes"

Me semble, au contraire, qu'il n'y en a jamais eu tant! Ça chante, ça joue, ça souffle, ça frotte, ça filme, peint, sculpte, danse! On a jamais eu autant de produits culturels à consommer!

Des émissions comme "Le Gosier" ou encore "Larynx en Folie" nous ont fait découvrir de nouveaux talents! Elles fortifient notre nation, démontrent notre savoir faire, donnent la chance de se faire une place dans l'industrie culturelle!

"il n'y a plus d'artistes"...Mon pauvre Jean débloquait encore une fois!

Je ne vous l'ai pas encore présenté. Tout un personnage! On se connait depuis qu'on sait marcher. Lui, il a quitté l'école assez tôt. "J'ai commencé mes vraies études quand j'ai arrêté leur éducation" se plaît-il à dire.

Je me souviens, on était en quatrième secondaire (il a quitté avant la fin de son cinquième secondaire) et, déjà, il me semble que plus d'une fois il mit le prof dans l'embarras avec ses questions. Un exemple? Tiens! Dans un cours d'histoire portant sur la deuxième guerre mondiale, levant la main, nonchalamment:

-Monsieur, qu'est-ce qui a gagné en 45?

-Le prof: "Mais se sont les alliés! Les Anglais, les Américains, les Fran.."

-Non! Pas qui mais quoi! La démocratie? L'argent?

L'enseignant, bien sûr, répondait: "la démocratie!"

Jean arborait alors un petit sourire narquois indiquant que le prof était tombé dans son piège.

-Vous êtes certain?

Jean n'était pas tellement apprécié des autres élèves. Ils le trouvaient arrogants, trop sûr de lui. La plupart gardaient leurs distances, ce qui ne lui déplaisait pas forcément. Jean faisait peur. Pour moi son "arrogance" semblait naturelle, je veux dire qu'il occupait l'espace qui semblait lui revenir et il en menait large! Jean prenait de la place. Il n'était pas fait pour l'école. Il posait trop de questions. Il était brillant, je ne parle pas de cette brillance toute académique mais de celle qui dérange, déconcerte, surprend. Bref, Jean était ce qu'on appelle un atypique.

Je bûchais toujours sur mon texte. Ça le faisait rigoler le sujet de ma maîtrise: "Stratégie de communication inter-culturelle dans la dynamique contemporaine" C'est ronflant, je l'admets. Ya pire!

Ils t'ont bien bourré le crâne les salauds! arrivait-il à articuler entre deux fous-rire.

-Tu veux quoi? Devenir diplomate? Psychologue industriel tant qu'à faire! Un nouveau Freud pour calmer les angoisses des employés de Wall-Mart! Pardon! Les associés! Tiens!...sûrement une stratégie de communication ça...intra-culturelle en attendant l'inter!

Plus d'artiste, plus d'artistes...Je n'y tiens plus, je lui téléphone.

-C'est PA! Ça va?

-Mmmm...

-J'ai repensé à notre discussion...

-Le futur diplomate sèche sur son travail?

-Ça va Jean..

-Alors! Qu'est-ce que je peux...

-Sur les artistes...

-C'est fini...enfin presque.

-Ah! Quand même! Il en reste quelques-uns qui ont grâce à tes yeux!

-Ils sont rares...la plupart prêtent serment d'allégeance au politique et aux fonctionnaires! T'as vu récemment? 303 artistes, sans qu'on leur demande rien (à ma connaissance) appuient, enfin reconnaissent, ce qui est une forme d'appuie, l'apport d'un député à la culture. Futur chef de parti en plus! Ce sont des rebelles mais proches du pouvoir! Tu vois le genre? On se croirait dans l'Ancien Régime!

-Bon, ça y est! Tu voudrais quoi? Qu'ils lui crachent à la gueule? Tu ne trouves pas que tu dépasses les..

-...Bornes? Rien du tout! Je ne dépasse rien du tout! C'est plutôt eux qui dépassent quelque chose! Ou plutôt l'inverse! Ils abdiquent quelque chose comme...leur dignité! Alors, selon toi, qu'est-ce que ça signifie?

-Ils sont justes reconnaissants.

-Reconnassants! J'hallucine! La queue entre les jambes? À plat-ventre? À genoux?

-Mais non...

-Si les artistes vont dans le sens du pouvoir, et ils y vont, que restera-t-il du poids de leurs mots, de leur film, de leur musique...et le reste? Que reste t-il de leur liberté? Un artiste qui sent le devoir de pencher la tête vers celui qui le nourrit, celui-là est fini! Il aura l'aspect, il agira comme un créateur mais il n'en sera que l'ombre!

-Non mais...

-...et cela semble suffisant pour la plupart des gens.

-Cela n'enlève rien à leur travail...

-Au contraire! Ça enlève tout! Ça enlève tout ce qui fait qu'on peut appeler un artiste, "artiste"! Ils viennent de montrer leur vrai visage, celui de leur soumission au pouvoir!

-Tu es trop intransigeant.

-C'est le futur diplomate qui parle?

-Te fous pas de moi encore...

-Ne leur tourne jamais le dos.

Et il raccrocha.

Jean! Jean! Jean! Te comprendrai-je un jour?

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3 mai 2015 7 03 /05 /mai /2015 17:10

Un journal imaginaire, un portrait imaginaire. Il vous fera (j'espère!) rire et parfois (j'espère!) grincer des dents. Tiré de situations réelles. La vérité, ya qu'ça de drôle.

Je me nomme Pierre-Alexandre David Simard Côté Lévesque Godin. Mes amis (les filles aussi) m'appellent PA (prononcez à l'anglaise PI-É). C'est plus court. Mes parents et grands-parents ont toujours été pour l'égalité. C'est lourd mais ce n'est que justice. L'égalité est parfois ridicule vous me direz! Chacun ses opinions.

"Ils font de nous des déambulants approbatifs" P. Muray

Avec quelques amis (des filles aussi) nous sommes allés voir un spectacle de danse contemporaine. C'était magnifique!

Les mouvements dans la lenteur, les costumes (en fait de costume les danseurs ne portaient que des masques blancs. Ils dansaient nus-les filles aussi-, les poils pubiens étaient ou rasés ou teints en blanc), l'éclairage (blanc exclusivement). Tout était parfait! Même le texte de présentation ressemblait à de la poésie! Je ne peux m'empêcher d'en recopier une partie:

"Des corps disloqués dans une marée minimum de gestes qui s'envolent vers des intelligences crépusculaires. L'âme pure torturée se décline par poussés spéculatives, redondantes et primaires. Je dessine les gestes comme Bach pouvait le faire en son temps. J'exprime ma solitude intérieure par des prismes téléscopiques exposant et explosant les conventions. J'illustre le malaise qui nous habite tous, le mal de vivre par le pure mouvement éphémère. Je crée. Je proteste. Je suis un iconoclaste."

C'est pas beau ça? Bon, je ne comprends pas tout mais je peux ressentir le créateur derrière les mots, derrière la chorégraphie. J'imagine de toute façon que c'est pas pour rien si le gouvernement lui donne de confortables subventions. Il a même un théâtre à lui pour sa compagnie. Il peut ainsi créer en toute sécurité, tranquille. C'est chouette!

Mon ami fan de jazz, Jean (celui qui n'a pas l'esprit de groupe mais que j'aime quand même), me dit que le gouvernement aide dans la mesure où il peut se donner du crédit, construire et parfaire son image à l'étranger.

-Plus les gens ont du succès plus ils reçoivent de l'aide. Tu trouves ça logique?

C'est vrai, la salle était pleine. Tant mieux! Comme si le succès était anti-artistique! J'ai bien aimé le spectacle. J'ai un peu mal à la tête. La musique (musique genre techno industrielle mais créative) était forte. J'ai apprécié le message des corps nus exprimant la pureté, la virginité (c'est écrit dans le texte de présentation).

Pour faire plaisir à notre ami Jean, nous sommes allé terminer la soirée dans son club de jazz préféré. Heureusement nous sommes arrivés à la pause. Une petite discussion s'amorce autour du spectacle que l'on vient de voir.

-J'ai des doutes, commence Jean

-À propos de...?

-Sur tout ça...

-Le chorégraphe?

-Oui, lui, son spectacle, son texte, ses idées...son honnêteté!

-Tu n'exagère pas un peu là...Son honnêteté? Tu y vas fort! Si je ne te connaissais pas je dirais que tu es un peu...prétentieux!

-T'as compris quelque chose toi?

-Tu sais, on est pas obligé de "comprendre" mais juste...

-...Ressentir, oui, je sais. Justement, ce que j'ai ressenti c'est un malaise...

-Oh! toi, quand c'est pas du jazz...

-Rien à voir!

-Quoi! Tu ne trouves pas l'ensemble original, créatif? Les corps nus, les mouvements tout en lenteur...

-T'es bien naïf mon PA! Ça fait plus de vingt ans qu'on nous bassine ces idées! Et je suis gentil!

-Et le blanc? Démonstration de pu...

- ...De pureté oui! Ça aussi on nous l'a déjà fait!

- Qu'est-ce qui te dérange, que tu ne comprends pas?

-Le texte par exemple

-Quoi Le texte?

-Tu comprends quelque chose toi?

-Je crois...L'artiste veut...est...Il pense que...Il s'exprime quoi! C'est ça! Il dit qu'il veut s'exprimer!

-En ce qui me concerne, c'est surtout sa confusion qu'il arrive à exprimer...

-Toi...Tu es tellement négatif...

-Il n'y a plus d'artistes...On crève de trop de positivité! L'Artiste humanitariste m'emmerde! Les bons sentiments font toujours de la mauvaise littérature! Tu crois que le jazz est né par pure générosité? Et la peinture? Dans les marécages du positivisme à outrance? Les optimistes sont des gens dangereux, ce sont eux qui enterre l'art, qui l'asphyxie, je te le dis! et laisse-moi rajouter ceci...

J'en pouvais plus. Il commençait à me fatiguer avec son indignation narcissique.

Les musiciens montent sur scène. Je fini ma bière vite fait, j'ai ma thèse à travailler...

-Hé! PA, au fait...

-Quoi?

-Bach était musicien, pas peintre

-Évidemment!

Jean me fait un clin d'oeil. La musique commençait. Il fallait que je parte.

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Published by Yannick Rieu - dans Culture
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1 mai 2015 5 01 /05 /mai /2015 22:34

Un journal imaginaire, un portrait imaginaire. Il vous fera (j'espère!) rire et parfois (j'espère!) grincer des dents. Tiré de situations réelles. La vérité, ya qu'ça de drôle.

"Et toute la vie des sociétés modernes s'annonce comme une immense accumulation de puérilisme" P.Muray

Je me nomme Pierre-Alexandre David Simard Côté Lévesque Godin. Mes amis (les filles aussi) m'appellent PA (prononcez à l'anglaise PI-É). C'est plus court. Mes parents et grands-parents ont toujours été pour l'égalité. C'est lourd mais ce n'est que justice. L'égalité est parfois ridicule vous me direz! Chacun ses opinions.

Avec des amis (des filles aussi) nous sommes allés à la Fierté Gay. Celle année elle est sponsorisé par Viagra. Je trouve important que des compagnies privées s'impliquent dans notre société.

La parade était très colorée, tout cela débordait de joie et de fierté: des paillettes, de la couleur, du mouvement, des costumes, beaucoup de plumes, des fesses, du muscle, des sexes, des ventres, des femmes à barbe, des hommes à seins, un sentiment d'exaltation, des gens heureux et une orgie de musique techno! Toute cette communion dans l'allégresse! On est resté deux heures sans pouvoir se parler. La musique était trop forte. Des voisins se sont plaints. J'avais mal à la tête. Il y a toujours des rabats-joie, des gens qui n'ont aucun sens de la fête. Des gens peu fiers quoi!

Ensuite on est allé prendre une bière dans un petit club de jazz. J'ai jamais rien compris à cette musique. Pourtant j'ai un ami fan de jazz! Il a bien essayé de m'initier...C'est celui qui faisait un peu la gueule à la parade. Je dois avouer que je le trouve bizarre. Il n'a pas tellement l'esprit de groupe. Un futur rabat-joie? Je l'aime bien quand même.

On va bientôt reprendre les cours. Je me suis encore inscrit à un cours de philo. Juste pour le plaisir. J'espère avoir le même prof qu'il y a deux ans. On apprend tellement de choses avec lui! C'est une vraie encyclopédie vivante! Comme il a dit: "Je lis tellement que je n'ai pas le temps de penser". Ça a beaucoup fait rire la classe. Au fond c'est vrai, on a jamais su ce qu'il pensait. En tout cas au moins on sait ce que pensait Platon.

J'ai visité pour une dernière fois mes vieux comme je les appelle. Ils vont me manquer. Je me sens vivant quand je suis à leurs côtés. Vivant et utile. La vieillesse devrait être interdite. Je dis ça parce que j'avais le projet de les amener voir la parade. La direction du centre n'a pas voulu. Les vieux non plus d'ailleurs. Sauf quelques-uns. Il y a encore de l'espoir! J'ai alors décider, pour fêter mon départ, de faire venir un clown, histoire de les dérider un peu.

J'avais un frère, il travaillait dans l'humanitaire. Il était sergent dans l'armée. Il a fait beaucoup de missions à l'étranger. Je suis fier de lui! Il m'a bien fait comprendre que l'ingérence était un droit et une responsabilité.

"Notre devoir est de partager nos privilèges: la liberté, la démocratie, les droits de l'homme; tous les peuples y ont droit" disait-il.

C'est si décourageant de voir tous ces gens se faire mener par le bout du nez! C'est peut-être pour ça que mon frère était revenu de sa dernière mission un peu déprimé.

"Lâche pas frérot, y comprendrons de gré ou de force!" Pourquoi il éclata en sanglots? Moi qui pensait faire un bon mot...

Peu de temps après, mon frère s'est jeté du haut du pont Jacques-Cartier. Je l'appelle maintenant Pas-de-Quartier. J'aime bien les jeux de mots.

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